Post-doctorante à Moorea, Claire Boitel porte le projet To’a Shade : des parasols en matière naturelle destinés à faire de l’ombre aux coraux. Avant de les déployer sur les pépinières du Criobe lors du super El Niño de février 2027, la chercheuse teste trois matériaux locaux, fibre de coco, kere et pandanus tressé, pour retenir le plus adapté. Son objectif : fournir « un outil d’urgence simple et abordable, reproductible dans les archipels et rapidement déployable ». Le programme fait partie des candidats aux trophées To’a Reef 2026. Un sujet de notre partenaire Radio 1 Tahiti.
Protéger les coraux avec nos déchets verts : c’est l’objectif du projet To’a Shade, démarré il y a quelques mois par la post-doctorante du Criobe, Claire Boitel. Durant ses trois dernières années de thèse à Moorea, la chercheuse a démontré qu’offrir de l’ombre artificielle aux coraux permet d’augmenter leur résilience et d’éviter leur blanchissement.
Car lorsque le récif est soumis à une chaleur inhabituelle, une « canicule marine », ne serait-ce que de quelques degrés au-dessus des moyennes saisonnières pendant une période prolongée, le seuil de tolérance à la lumière des espèces sensibles de corail diminue. « Très peu de lumière peut les stresser encore plus », précise Claire Boitel.
Les coraux expulsent alors leurs micro-algues symbiotiques, les zooxanthelles, ce qui les fait blanchir et peut entraîner leur mort. Mais quand le corail blanchit, tout n’est pas perdu : si les conditions redeviennent normales assez vite, il peut réabsorber ses algues et retrouver sa couleur.
Pendant sa thèse, Claire Boitel a démontré qu’une ombre artificielle augmente la résilience du corail et peut ainsi diviser sa mortalité par deux à quatre, selon les espèces. « On ne veut pas bloquer la lumière mais la réduire », explique-t-elle, car le corail en a quand même besoin pour sa photosynthèse.
Son expérimentation reposait sur des « toiles expérimentales synthétiques en PVC micro-perforé, dont le coût, l’utilisation et les risques liés à leur dégradation limitent l’intérêt d’un déploiement étendu en Polynésie ». Avec le projet To’a Shade, Claire Boitel reprend cette technique d’ombrage, mais avec « des ressources et savoir-faire disponibles au fenua » pour « transformer cette avancée scientifique en un outil de protection des coraux, peu coûteux et facilement reproductible ».
Des prototypes en fibre de coco, kere et pandanus tressé
Depuis la fin de sa thèse en juin, la chercheuse expérimente trois matières locales : la fibre de coco, le kere et le pandanus tressé. Elle place ces prototypes à échelle réduite en immersion pour mesurer « leur capacité d’atténuation de la lumière et leur durabilité sous l’eau ». Le meilleur matériau servira à installer 5 m² d’ombrage sur les pépinières du Criobe dès février 2027, le mois le plus chaud de l’année qui sera marqué par un super El Niño.
Si les « premiers résultats sont très prometteurs », Claire Boitel précise qu’ « il faut accélérer la cadence ». Selon la doctorante, « les populations du Pacifique vont être les premières touchées » par le changement climatique. Les espèces qui composent le récif sont « particulièrement sensibles » et risquent de disparaître, notamment les coraux branchus qui « jouent un rôle écologique majeur en structurant les récifs et en créant des habitats pour de nombreux organismes ».

Sur les plus de 200 espèces de corail que compte la Polynésie, Claire Boitel a pu tester lors de sa thèse 13 à 15 espèces, dont la moitié sont sensibles, et un quart très sensible. Autrement dit, en plus de blanchir, « trois quarts des fragments sont morts lorsqu’ils n’étaient pas protégés ».
Les épisodes de températures anormalement élevées, de plus en plus fréquents, provoquent des vagues de blanchissement massives à l’échelle mondiale. « En 2019, ça a été le plus gros épisode de blanchissement jamais enregistré sur Moorea, et on a perdu 50 % de la couverture corallienne. » Il s’agit de la quatrième vague de blanchissement mondial enregistrée, passant d’un évènement « tous les 25-30 ans à tous les 5-10 ans ». Le phénomène du super El Niño inquiète également la chercheuse car « aujourd’hui, avec un seul épisode de blanchissement, on peut quasiment réduire à néant un récif ».
Vers un guide pour la population
La chercheuse du Criobe veut maintenant « passer à l’application concrète » et « ne pas laisser juste des papiers derrière » elle. To’a Shade doit aboutir à un livret d’instructions expliquant comment participer à la protection des récifs avec des matériaux « qu’on trouve assez facilement, localement, et pour rien du tout ». Dès qu’une canicule marine sera annoncée, il suffira de poser le dispositif au-dessus des espèces sensibles pendant les deux à trois mois de l’épisode.
Ainsi, Claire Boitel ne cherche pas seulement à déterminer quel matériel naturel serait le plus adéquat pour limiter la lumière, mais bien à mettre en place un « système qu’on sera capable de déployer à chaque fois en amont. Un outil d’urgence simple et abordable, reproductible dans les archipels et rapidement déployable sur des pépinières ou de petites zones récifales prioritaires afin de protéger temporairement les coraux les plus vulnérables ».
Le projet To’a Shade fait partie des 32 candidats aux trophées To’a Reef 2026. Une récompense serait pour Claire Boitel « la reconnaissance d’un travail et d’années de recherches au Criobe », avant de poursuivre sa carrière vers d’autres horizons.
Clara Molinas pour Radio 1 Tahiti

