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SÉRIE. Les grands textes qui ont marqué les Outre-mer : en juin 1950, l’écrivain et homme politique martiniquais Aimé Césaire publie le « Discours sur le colonialisme »

C’est un ouvrage qui porte en lui une résonnance universelle et très actuelle à l’heure ou des idéologies racistes et déshumanisantes se sont déjà imposées politiquement ou tentent de remporter des victoires sur le plan électoral. À l’encontre d’un narratif simpliste basé sur la force impériale et le mépris de l’autre, le « Discours sur le colonialisme » d’Aimé Césaire, plus de 75 ans après sa parution, fait encore office de garde-fou, animé par l’analyse rigoureuse, la justesse historique et l’élan poétique de son auteur. Un texte fondamental, à lire et à relire, traduit et étudié dans le monde entier.

En 1950, Aimé Césaire est déjà une figure importante de la scène politique et culturelle française. Il est député, sous l’étiquette du Parti communiste français, maire de Fort-de-France en Martinique, et a été rapporteur de la loi de départementalisation de 1946. À l’âge de 37 ans, il a déjà publié une œuvre majeure - Cahier d’un retour au pays natal – suivie de recueils de poèmes (Les Armes miraculeuses, Soleil cou coupé et Corps perdu), et participé à la création de la revue emblématique du monde noir, Présence africaine, à Paris. En juin, la sortie du Discours sur le colonialisme va dépasser largement le cadre hexagonal et antillais pour en faire l’un des pamphlets majeurs du XXe siècle.

Rappelons qu’à l’époque, la France est l’un des principaux pays colonisateurs occidentaux, avec des possessions dans la majorité du continent africain, en Asie, aux Antilles, dans l’océan Indien et le Pacifique. Dans un style percutant et limpide, fidèle à son esthétique littéraire, Césaire fait le procès de la civilisation européenne et plus généralement occidentale, incapables de résoudre les deux problèmes majeurs que sont d’après lui la question du prolétariat et la question coloniale. « Le grave est que « l’Europe » est moralement, spirituellement indéfendable », assène-t-il.

« Un formidable choc en retour »

 « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent », débute le Discours.

S’ensuivent plusieurs passages qui vont déclencher en France de nombreuses polémiques, qui perdurent toujours, autour du thème de la colonisation. « Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets », poursuit Césaire.

« On s’étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne », martèle impitoyablement l’écrivain martiniquais. 

Aimé Césaire au début des années 2000 ©DR

 « Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ».

 Et Césaire enfonce le clou : « c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste ».

 Le texte de l’auteur martiniquais est loin de relever de la pure idéologie. Sa critique du colonialisme et sa mise en relation avec le nazisme s'appuient sur une démonstration précise, étayée par des livres ou des discours en faveur de la colonisation et de la domination de soi-disant « races supérieures ». Ces derniers sont écrits notamment par le philosophe français Ernest Renan, expliquant que « la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité », Albert Sarraut, plusieurs fois ministres dont ministre des Colonies dans les années trente, des religieux – pères Barde et Muller -, des militaires - le colonel de Montagnac, l’un des conquérants de l’Algérie, et le maréchal Bugeaud (« il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths »), etc.

 « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur… »

 « J’entends la tempête », avait prévenu Césaire, visionnaire. « On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. (…) On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. (…) Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. (…) Moi, je parle d’économies naturelles, d’économies harmonieuses et viables, d’économies à la mesure de l’homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières ».

Ce Discours fondateur d’Aimé Césaire demeure l’un des ouvrages les plus lus dans le cadre des études universitaires coloniales et post-coloniales contemporaines. Il figure actuellement dans les programmes officiels de l’Éducation nationale, mais seulement pour l’enseignement de spécialité de langues, littératures et cultures étrangères et régionales créole en classe terminale (!).

 Enfin, pour l’anecdote : en 1994, le Cahier d’un retour au pays natal et le Discours sur le colonialisme avaient été inscrits au programme des classes de terminale littéraires. Jugées trop polémiques ou « difficiles », et même « antifrançaises » selon certains enseignants, parents et parlementaires, les deux œuvres avaient été retirées du programme en 1995 par le ministre de l'Éducation nationale de l'époque, François Bayrou, pour être remplacées par Les Yeux d'Elsa du poète Louis Aragon. Interrogé par le journal Le Canard enchaîné en septembre 1995, Bayrou avait justifié ce choix en affirmant qu’Aragon était, selon lui, « plus représentatif de la littérature française »…

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