Le Calédonien Kevyn Wahuzue, passionné par l’aventure digitale, est le créateur de plusieurs infrastructures numériques, dont les plus emblématiques sont Kanaky Tech et Pasifika AI. Ses objectifs sont de développer le numérique à l’échelle locale et régionale, ainsi que de mieux faire connaître les cultures du Pacifique, et notamment kanak, à partir de sources fiables. Installé à Auckland en Nouvelle-Zélande, Outremers360 l'a interrogé sur son parcours et ces outils innovants.
Originaire de Lifou, le trentenaire kanak a commencé sa carrière en Australie dans le marketing, avant de passer au développement et à la création d’outils numériques. Aujourd’hui installé à Auckland, en Nouvelle-Zélande, il s’est spécialisé dans l’installation d’infrastructures d’intelligence artificielle, de production de logiciels et de stratégie digitale avec Kanaky Tech. Il a également fondé Pasifika AI, une plateforme bilingue français – anglais dédiée à une connaissance plus juste des langues et cultures du Pacifique, qui comporte entre autres un dictionnaire kanak en ligne indexant neuf langues.
Pouvez-vous me résumer votre parcours et ce qui vous a amené à vous installer en Nouvelle-Zélande ?
Kevyn Wahuzue : je suis un Kanak de Nouvelle-Calédonie, installé à Auckland, en Aotearoa (nom en maori de la Nouvelle-Zélande, ndlr). Je travaille dans le numérique depuis sept ans, et j'ai fondé en 2024 Kanaky Tech, un studio par lequel je conçois des outils numériques et des systèmes qui utilisent l'intelligence artificielle. Mon activité a deux versants. D'un côté, des solutions pour des entreprises. De l'autre, des projets consacrés aux langues et aux cultures : le dictionnaire des langues kanak, qui rassemble aujourd'hui plus de 19 000 entrées en neuf langues à partir des travaux de l'Académie des langues kanak, de l'Université de la Nouvelle-Calédonie et du CNRS-LACITO, puis Pasifika AI, qui élargit la démarche à l'ensemble du Pacifique.
J'aime mon île, et si j'avais pu y mener ces projets, j'y serais resté. Mais Pasifika AI et Kanaky Tech ont besoin de choses qui n'existent pas encore chez nous : certains services de paiement, comme Stripe, par lequel passent les dons qui financent Pasifika AI, ne sont pas disponibles en Nouvelle-Calédonie, et certaines infrastructures techniques non plus. Auckland offrait aussi ce qui ne s'achète pas : un écosystème où l'on rencontre des acteurs māori et néo-zélandais de la tech, et des acteurs culturels de toute la région, avec qui échanger sur les mêmes questions que celles que je me pose. Je suis venu chercher ces conditions pour faire avancer les projets plus vite, et ce que j'apprends ici à vocation à revenir au pays. Je poursuis ces projets depuis Auckland, avec une conviction simple : le Pacifique n'a pas seulement à consommer des outils conçus ailleurs, il peut construire les siens.

Quels sont les objectifs spécifiques de Pasifika AI ?
Une réponse d'intelligence artificielle peut être parfaitement écrite et parfaitement fausse. Sur nos cultures, l'erreur prend toujours les mêmes formes : elle attribue la pratique d'un peuple à un autre, elle invente un mot qui n'existe dans aucune langue, ou elle livre une information sans son contexte. Rien, dans le texte produit, ne permet au lecteur de s'en rendre compte. Pasifika AI répond à cela par la vérifiabilité, pas par la promesse.
Quand l'assistant cherche sur le web, il n'a accès qu'à une liste publique d'institutions — académies de langues, universités, musées nationaux, archives, organisations régionales — et jamais au web ouvert. Les sources s'affichent sous chaque réponse, et le lecteur peut remonter aux documents. Pour les neuf langues kanak indexées, un contrôle mécanique, en dehors du modèle, compare chaque mot en langue à l'index du dictionnaire et signale au lecteur ceux qui n'y figurent pas. Aucune consigne glissée dans une question ne peut l'éteindre.
Ce contrôle a une limite que je préfère dire clairement : il ne couvre que ces neuf langues. Pour les autres langues du Pacifique, l'assistant indique quand un mot n'a pas pu être vérifié. Et l'absence d'un mot dans un index ne prouve jamais qu'il n'existe pas. L'outil s'adresse à une personne qui cherche à mieux connaître son héritage, à un étudiant, à un enseignant, à quelqu'un qui découvre une culture. On pose une question en français ou en anglais, sans créer de compte, sans publicité et sans traceur.
Il refuse aussi certaines choses, et c'est volontaire : inventer un mot, publier des savoirs culturellement restreints — il renvoie alors vers ceux qui en sont les dépositaires —, ou parler au nom d'un peuple. Les communautés restent les gardiennes de leurs savoirs. Un assistant peut aider à retrouver une information publiée ; il ne remplace ni la transmission, ni les locuteurs, ni les autorités coutumières. Il peut se tromper, et le site le dit. Mon objectif tient en une phrase : que le numérique facilite l'apprentissage et la rencontre, en gardant chaque peuple, chaque langue et chaque contexte clairement distingués.

Avez-vous conçu et développé Kanaky Tech et Pasifika AI seul ou en collaboration ?
Pour la partie création et technique, oui, je travaille seul : la conception, l'architecture, le code, l'interface et la ligne éditoriale sont les miens. Je m'appuie au quotidien sur des outils et des agents d'IA pour aller plus vite dans le développement, comme beaucoup de développeurs aujourd'hui. Au début, j'étais seul lors de la création, mais Kanaky Tech et son écosystème n'est plus l'affaire d'une seule personne. C'est désormais un collectif ouvert qui s'appuie sur un ensemble d'acteurs. Et surtout, tout ce que ces outils savent de solide vient d'autres que moi. Je ne suis qu'un simple acteur coutumier qui pousse nos cultures en avant. Rien de ce que je fais n'aurait été possible sans le travail de fond accompli aussi bien par nos anciens que par les acteurs d'aujourd'hui, coutumiers ou non.
Je tiens à les remercier, et d'abord nos anciens et anciennes, le Sénat coutumier, dont les publications sont ma référence pour tout ce qui touche à la coutume et aux aires coutumières ; le groupe de travail Vision Kanak de l'Océan ; et le Kenu Waan Project, qui fait vivre les savoirs de construction et de navigation des pirogues doubles. Je remercie aussi le CNRS-LACITO et l'Université de la Nouvelle-Calédonie et ses acteurs, dont les travaux nourrissent le dictionnaire ; Drubea.com, le didacticiel qui permet d'apprendre le Naa Drubea ; et l'ALK NC (l’Académie des Langues Kanak de Nouvelle-Calédonie).
À l'échelle de la région, l'assistant consulte les publications de 59 sites institutionnels, dans le Pacifique et au-delà — académies de langues, universités, musées, archives. Mon rôle est de rendre leur travail plus facile à trouver, pas de me l'approprier. La suite se fera de la même manière : avec d'autres. Je suis ouvert aux collaborations avec des institutions culturelles, des universités et des communautés, à une condition que je m'impose : que ceux qui détiennent un savoir gardent la main sur ce qui entre dans l'outil et sur ce qui doit en sortir.

Comptez-vous développer et enrichir le site, par exemple avec d'autres langues du Pacifique et d'autres références culturelles ?
Le site lui-même couvre déjà le Pacifique région par région — Kanaky Nouvelle-Calédonie, Aotearoa, la Polynésie, la Mélanésie, la Micronésie, Hawaiʻi — avec une quarantaine de guides sourcés, en français et en anglais : le haka et ses contextes, le lakalaka de Tonga, les nattes fines de Samoa, le tīvaevae des îles Cook, Nan Madol, Rapa Nui, la poterie Lapita, l'accord de Nouméa, la navigation océanienne, entre autres.
Oui, je compte l'enrichir, dans deux directions. La première, ce sont les langues. Aujourd'hui, le contrôle mécanique des mots — celui qui signale au lecteur un mot absent des dictionnaires — existe pour neuf langues Kanak, parce que c'est le dictionnaire que je publie. C'est un modèle que je veux étendre, langue par langue, mais jamais seul : uniquement avec les institutions qui détiennent chaque dictionnaire, et à leurs conditions. La seconde, ce sont les territoires et les sujets encore peu couverts. Je veux approfondir Wallis-et-Futuna, Fidji, la Polynésie française, les îles Marshall et Kiribati, après avoir lu les ressources locales, et ajouter des sources là où un vrai besoin apparaît. Grandir ne doit pas vouloir dire répondre à tout. Je préfère un outil qui couvre moins, mais dont chaque réponse peut être vérifiée.
Note : nous avions demandé à Kevyn Wahuzue de nous envoyer une photo de lui. Il n’a pas souhaité le faire et l’explique ainsi : « Je ne diffuse pas de photo de moi. C'est un choix que je tiens depuis longtemps — vous n'en trouverez d'ailleurs aucune en ligne — et il va dans le sens du projet : je préfère que l'image soit celle de l'outil et du Pacifique qu'il sert, plutôt que celle de la personne qui l'a construit ». La rédaction d’Outremers 360 respecte cette décision.

