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Histoire des chefs-lieux d’Outre-mer : Marigot, quatre siècles d’histoire au cœur d’une île sans frontière
©Paul Sableman

De l’époque amérindienne à l’essor touristique contemporain, Marigot raconte à elle seule les bouleversements de Saint-Martin. Village agricole devenu bourg colonial, capitale de la partie française, ville marquée par l’esclavage puis par le déclin du sucre, Marigot s’est toujours construite dans l’ombre – et avec l’influence – de sa voisine néerlandaise. Le chef-lieu de Saint-Martin est, cette semaine, protagoniste de notre série Histoire des chefs-lieux d’Outre-mer.

Bien avant que Marigot n'existe, Saint-Martin -comme l'ensemble des Caraïbes- est habitée par des populations amérindiennes, Huécoïde et Saladoïde. Les archéologues ont retrouvé sur l'île des traces d'occupations anciennes, d’environ 1 500 ans avant notre ère, témoignant d'une présence amérindienne antérieure à l'arrivée des Européens.

Lorsque Christophe Colomb aperçoit Saint-Martin lors de son deuxième voyage, en 1493, l'île appartient déjà à cet espace caribéen parcouru par les populations amérindiennes. La tradition veut que le navigateur lui ait donné le nom du saint célébré le jour de sa découverte, même si les circonstances exactes de cette dénomination restent discutées.

Carte générale de l’inventaire des sites archéologiques de la partie française de l’île de Saint-Martin ©Christian Stouvenot, « Île de Saint-Martin » [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France - Informations

L'arrivée des Européens bouleverse progressivement cet équilibre. Espagnols, Français, Néerlandais et Anglais se disputent les petites îles des Antilles, tandis que Saint-Martin devient un espace stratégique de circulation maritime. L'occupation européenne véritablement durable intervient au XVIIe siècle.

1648 : l'acte de naissance d'une île singulière

C'est en 1648 que Saint-Martin acquiert la caractéristique qui fait encore aujourd'hui son originalité : l'île est partagée entre deux puissances européennes. Le 23 mars 1648, Français et Néerlandais signent le fameux traité de Concordia. Le texte organise la coexistence des deux communautés et consacre la présence française dans le nord et néerlandaise dans le sud.

Mais contrairement à une idée répandue, le traité ne trace pas précisément une frontière au sens moderne du terme. Il établit surtout des principes de coexistence, de coopération et de libre circulation. Cette particularité va profondément marquer l'histoire de Marigot. 

Le village se développe dans la partie française, tandis que Philipsburg devient progressivement le principal centre urbain de la partie néerlandaise. Deux administrations, deux puissances coloniales, mais une seule île et des populations qui continuent de circuler entre les deux. Le traité de Concordia reste d'ailleurs le fondement historique du partage franco-néerlandais de l'île.

Marigot, village des marécages et capitale du sucre

Le nom même de Marigot renvoie aux marécages – les « marigots » – qui occupaient autrefois une partie du site. Au XVIIe siècle, le secteur appartient au vaste ensemble du quartier d'Orléans, avant que Marigot ne s'affirme progressivement comme le principal bourg de la partie française. Mais c'est surtout au XVIIIe siècle que le paysage change.

Après plusieurs décennies d'instabilité et de conflits entre puissances européennes, la situation se stabilise progressivement. La production de canne à sucre prend alors son essor, notamment après le traité de Paris de 1763. Des habitations-sucrières apparaissent dans les environs de Marigot, de Colombier et dans plusieurs autres secteurs de la partie française.

Vue de Marigot, la capitale de l'île de Saint-Martin, vers 1895

L'économie sucrière transforme profondément la société. Elle repose sur une main-d'œuvre servile africaine dont le nombre augmente rapidement. À la fin du XVIIIe siècle, les personnes d'origine africaine et leurs descendants constituent désormais l'immense majorité de la population de la colonie.

Des travaux historiques montrent que la population servile passe de 134 personnes en 1682 à environ 1 780 en 1796, tandis que la population européenne diminue. Marigot devient ainsi le centre d'une société coloniale et esclavagiste.

Le Fort Louis domine le bourg

À la fin du XVIIIe siècle, Marigot se structure véritablement comme un centre administratif, commercial et militaire. En 1789 commence la construction du Fort Louis, destiné notamment à protéger les entrepôts et le port. Une prison est également construite à cette époque. Le fort domine alors un bourg encore constitué en grande partie de petites maisons en bois.

Le développement du port accompagne celui des plantations. Les productions agricoles sont acheminées vers le littoral avant d'être exportées. Des familles de planteurs et de négociants font construire des maisons bourgeoises qui donnent progressivement au centre de Marigot une physionomie urbaine.

Le Fort Louis qui domine Marigot ©Office du Tourisme de Saint-Martin

Au début du XIXe siècle, les ingénieurs napoléoniens dressent même un plan cadastré du bourg. Marigot est désormais bien davantage qu'un village : c'est la capitale de fait de la partie française de Saint-Martin.

Une société profondément marquée par l'esclavage

Derrière cette prospérité apparente se trouve pourtant une réalité brutale : celle d'une société esclavagiste. Les plantations de Marigot et de ses environs emploient une population esclavagée importante. Les archives conservent notamment les registres concernant les naissances, mariages et décès des personnes esclaves du quartier de Marigot pour les années précédant l'abolition.

L'église elle-même témoigne de cette société. Le recensement réalisé par le curé de l'époque dénombre 316 personnes libres et 512 esclaves parmi les catholiques de l'île, soit une population majoritairement esclave.

La société saint-martinoise est cependant particulière : la frontière entre les deux parties de l'île est extrêmement poreuse. Les esclaves peuvent connaître la situation de l'autre côté de l'île, et les différences de réglementation entre les autorités françaises et néerlandaises deviennent progressivement un élément majeur de la vie quotidienne.

1848 : la liberté arrive à Marigot

L'abolition de l'esclavage constitue l'un des grands tournants de l'histoire de Marigot. En France, le gouvernement provisoire issu de la révolution de février 1848 abolit l'esclavage dans les colonies. Mais à Saint-Martin, la proclamation intervient le 28 mai 1848, et non le 27 mai comme cela a longtemps été retenu.

Les archives ont permis d'établir cette date avec précision. Le maire de Marigot clôt alors le registre des actes concernant les esclaves en indiquant que ce jour est celui de la « proclamation de la liberté générale ». Ce détail n'est pas anecdotique : il est aujourd'hui au cœur du devoir de mémoire saint-martinois. La Collectivité commémore officiellement le 28 mai comme date de l'abolition à Saint-Martin.

Statue de Lady Liberty à Marigot, symbolisant l'abolition de l'esclavage sur l'île 

Mais l'histoire devient particulièrement intéressante lorsqu'on regarde de l'autre côté de la frontière : dans la partie néerlandaise, l'abolition officielle n'intervient qu'en 1863. Mais les événements de Marigot ont immédiatement des conséquences à Sint Maarten.

Dès le lendemain de l'émancipation française, des esclaves de plantations néerlandaises franchissent la frontière pour gagner la liberté. L'un des épisodes les mieux documentés concerne les 26 esclaves de la plantation Diamond Estate qui gagnent la partie française et sont reconnues comme libres. La frontière, théoriquement internationale, devient un chemin vers la liberté.

Les autorités néerlandaises demandent aux Français de restituer les fugitifs. Le commandant français refuse : toute personne esclavagée atteignant le territoire français doit être considérée comme libre. L'événement illustre parfaitement la singularité de Saint-Martin : la frontière sépare deux souverainetés mais ne sépare pas réellement les sociétés.

Après l'abolition, la fin du sucre

L'émancipation accélère le déclin de l'économie sucrière. Les plantations saint-martinoises souffrent déjà de la concurrence des grandes économies sucrières des Antilles et de l'essor du sucre de betterave en Europe. L'exiguïté de l'île limite également les possibilités de développement.

Après 1848, certains propriétaires tentent de poursuivre la production avec leurs anciens esclaves devenus travailleurs libres, mais le système s'essouffle rapidement. Au début du XIXe siècle, l'île compte plusieurs dizaines de sucreries ; elles ne sont plus que quelques-unes à la fin du siècle.

Autour de Marigot, plusieurs anciennes habitations témoignent encore de cette période. La plantation Saint-Jean, par exemple, fonctionne comme sucrerie jusqu'en 1860. Ses ruines – moulin, sucrerie et installations de transformation – sont encore visibles aujourd'hui. Les anciens espaces de plantation vont progressivement devenir les quartiers de la Saint-Martin contemporaine.

La disparition progressive du sucre ne signifie pas la disparition de l'activité économique : elle entraîne une reconversion. Les étangs et les salines prennent une importance croissante. La production de sel devient l'une des principales ressources de Saint-Martin, notamment à Grand-Case, mais aussi dans les zones proches de Marigot et dans la partie néerlandaise.

La complémentarité économique entre les deux côtés de l'île est alors particulièrement forte. Un document économique datant de 1904 rappelle ainsi l'importance des salines françaises et néerlandaises et leur production destinée notamment à la Guadeloupe et aux îles voisines. Il souligne également que la dernière production de rhum subsiste alors dans une habitation située derrière Marigot. Le sel devient donc, pendant plusieurs décennies, le nouveau moteur économique de l'île.

Au XIXe et au début du XXe siècle, Marigot reste pourtant une petite ville isolée. L'île est rattachée administrativement à la Guadeloupe. En 1823, Saint-Martin devient officiellement une commune ; les transformations municipales de 1837 donnent ensuite naissance aux communes de Grand-Case et de Marigot.

Mais l'influence française ne suffit pas à effacer les liens avec le monde anglophone et néerlandais. Les échanges avec Anguilla, Sint Maarten, Saint-Barthélemy, Saba, Saint-Eustache, Curaçao et les autres îles voisines sont permanents. L'anglais devient progressivement une langue majeure de la vie quotidienne.

C'est l'une des clés pour comprendre Marigot aujourd'hui : la ville appartient politiquement à la France mais s'inscrit historiquement dans un espace caribéen largement anglophone.

Le XXe siècle : une longue transition

Au début du XXe siècle, Marigot reste encore très éloignée de l’Hexagone. L'agriculture décline, le sel demeure important, et une partie de la population cherche du travail ailleurs. Des Saint-Martinois partent notamment vers Curaçao, où l'industrie pétrolière connaît un important développement, mais aussi vers la République dominicaine, les îles Vierges américaines ou les États-Unis. L'influence nord-américaine s'accroît progressivement.

Puis survient un événement économique majeur : Saint-Martin devient port franc en 1939. Cette décision contribue à modifier profondément la vocation économique de l'île. Le commerce, plutôt que l'agriculture, commence à devenir une activité structurante.

1963 : Marigot entre dans la modernité

Il faut attendre les années 1960 pour que la transformation soit véritablement spectaculaire. En 1963, l'île est érigée en sous-préfecture des îles du Nord et l'administration de l'État s'installe progressivement à Marigot. L'électrification débute également et le premier établissement bancaire ouvre ses portes. L'événement est symbolique.

Comme le racontait Le Monde en 1962, l'installation du premier sous-préfet à Marigot constituait une véritable rupture : jusqu'alors, le gouverneur néerlandais était, pour beaucoup d'habitants, le principal représentant d'une autorité étatique sur l'île. La modernisation accélère.

En 1965 commence véritablement le développement touristique français et une usine de dessalement est construite. L'aéroport de Grand-Case ouvre en 1972. Mais pendant cette période, la partie néerlandaise prend une longueur d'avance.

C'est probablement l'aspect le plus important de l'influence de Sint Maarten sur l'histoire contemporaine de Marigot. Dès les années 1940-1950, la partie néerlandaise développe une industrie touristique orientée vers une clientèle internationale et particulièrement nord-américaine. L'hôtel Sea View ouvre dès 1947 et d'autres établissements apparaissent dans les années 1950.

Dans les années 1970, de grands complexes hôteliers se développent à Sint Maarten, tandis que la partie française reste relativement en retrait, notamment faute d'investisseurs. La construction du port en eaux profondes de Philipsburg renforce encore l'avantage économique du sud de l'île. Marigot observe donc cette transformation de l'autre côté de la frontière, et la concurrence devient progressivement un moteur. 

Le véritable décollage de la partie française intervient dans les années 1980. La loi Pons de 1986, qui permet d'importantes mesures de défiscalisation outre-mer, favorise les investissements immobiliers et touristiques.

La partie française connaît alors une forte croissance économique et démographique. Des hôtels, résidences, commerces et infrastructures apparaissent, tandis que Marigot affirme sa vocation commerciale et touristique. Le modèle économique de l'île devient progressivement commun : tourisme, immobilier, commerce et clientèle internationale.

Mais les deux côtés conservent leurs spécificités. Philipsburg développe notamment son port de croisière et son tourisme commercial ; Marigot mise davantage sur son image française, ses restaurants, son marché, ses boutiques et son patrimoine.

2007 : Marigot change de statut

La dernière grande révolution institutionnelle intervient en 2007. Saint-Martin cesse d'être une commune et une partie du département et de la région Guadeloupe : elle devient une collectivité d'outre-mer régie par l'article 74 de la Constitution. La nouvelle Collectivité de Saint-Martin récupère les compétences auparavant exercées par la commune, le département et la région.

Abritant l'essentiel des institutions de l'État et du territoire, Marigot conserve naturellement son rôle de chef-lieu. Le changement est considérable : après près de deux siècles de rattachement administratif à la Guadeloupe, Saint-Martin dispose désormais d'une autonomie institutionnelle beaucoup plus importante.

Marigot, une capitale née de la frontière

L'histoire de Marigot est finalement celle d'une transformation permanente. D'abord espace amérindien, puis territoire convoité par les puissances européennes, la ville devient un centre colonial français. Son développement repose ensuite sur la plantation, le sucre et l'esclavage.

L'abolition de 1848 bouleverse cette société et accélère la disparition de l'économie sucrière. Le sel prend le relais, avant que le commerce et les échanges internationaux ne deviennent progressivement essentiels.

©Paul Sableman

Au XXe siècle, Marigot regarde sa voisine Philipsburg se transformer en destination touristique internationale. Elle finit par suivre le même mouvement, avec ses propres caractéristiques. Puis, en 2007, elle devient la capitale d'une collectivité française autonome.

Mais quatre siècles après le traité de Concordia, une réalité demeure : Marigot n'a jamais cessé d'être une ville de frontière. Une frontière qui sépare deux souverainetés, mais qui a aussi permis les échanges, les migrations, les mariages, le commerce et même, en 1848, la fuite vers la liberté.

C'est sans doute là que réside la véritable singularité de Marigot : son histoire est française, mais elle n'est compréhensible qu'à l'échelle de toute l'île de Saint-Martin.

SAINT-MARTIN ET MARIGOT FACE AUX RISQUES CLIMATIQUES

1995 : Luis détruit une partie de Marigot

Le 5 septembre 1995, l'ouragan Luis frappe Saint-Martin avec une violence exceptionnelle. L'île est dévastée. Marigot, comme l'ensemble du territoire, doit reconstruire une grande partie de ses infrastructures. Cette catastrophe constitue une nouvelle rupture dans l'histoire contemporaine de la ville. Mais la reconstruction accompagne également la poursuite de la transformation touristique et immobilière.

2017 : Irma balaye Saint-Martin

Le 6 septembre 2017, l’ouragan majeur Irma traverse les îles du Nord d’est en ouest : d’abord Saint-Barthélemy puis Saint-Martin. L’œil du cyclone passe au-dessous des deux îles, et les vents sont enregistrés à plus de 320 km/h pendant plusieurs heures.

Le préfet de la Guadeloupe, Éric Maire, annonce que « peut-être 60 % à 70 % des habitations » sont touchées, inhabitables, tandis que l’ancien président du Conseil territorial de Saint-Martin, Daniel Gibbs, déclare que « 95 % de l'île de Saint-Martin est détruite ». Le 3 décembre, le bilan humain définitif est officialisé à 11 morts à Saint-Martin. Les dégâts matériels et assurés s'élèvent à plus de 1,17 milliard d'euros rien que pour Saint-Martin.

Marigot après le passage d'Irma

Pour reconstruire, l’État va mener conjointement avec Collectivité un plan « marqué par des défis majeurs d'aménagement et de résilience ». Une délégation interministérielle à la reconstruction, dirigée par Philippe Gustin, et des fonds pluriannuels sont mobilisés pour redresser les infrastructures publiques et le génie civil (comme les réseaux numériques souterrains). En parallèle, la Collectivité lance un Plan d'Aménagement et de Développement urbain pour « encadrer la décennie suivante et réduire la vulnérabilité du territoire face aux risques naturels ».

Selon les analyses de terrain (notamment par cartographie satellitaire), l'effort de reconstruction a progressé pour atteindre près de la moitié des structures rénovées ou nouvelles au début des années 2020, malgré des disparités initiales et une complexité de gestion locale. Dans une interview accordée à Outremers360 en 2022, l’IEDOM constatait une disparité de reconstruction entre Saint-Barthélemy et Saint-Martin, où « des stigmates sont encore visibles aujourd’hui ».

Comme Luis, Irma marque une rupture dans l’histoire de Marigot et de Saint-Martin, tant sur la prévention des risques climatiques, sur la construction, que sur les relations avec Sint-Maarten et les Pays-Bas. En effet, plus de 300 ans après le Traité de Concordia, le passage de l’ouragan force la France et son voisin à délimiter officiellement la dernière partie de la frontière, à la Baie des huîtres, sujette à litiges et contentieux.

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