La commune de Saint‑Pierre occupe l’île éponyme, de dimension modeste et nettement plus réduite que celle de Miquelon‑Langlade. Elle constitue le principal pôle urbain de l’archipel et concentre aujourd’hui l’ensemble des fonctions administratives, commerciales, économiques et culturelles de la collectivité de Saint‑Pierre‑et‑Miquelon. Petite ville française située au bord de l’Atlantique Nord, Saint‑Pierre est issue d’une trajectoire singulière, façonnée par plusieurs siècles de rivalités franco‑britanniques, l’essor de la grande pêche à la morue, l’épisode de la Prohibition américaine, puis, plus récemment, par la crise de l’économie halieutique. Son identité demeure profondément marquée par la mer et les soubresauts de l’histoire.
Les îles de Saint‑Pierre‑et‑Miquelon ont été fréquentées bien avant l’arrivée des Européens par diverses populations amérindiennes et esquimaudes. Les travaux archéologiques menés par exemple dans l’Anse-à-Henry, à Saint‑Pierre, ont mis en évidence des traces d’occupation particulièrement anciennes, révélant l’existence d’une présence humaine plurimillénaire. Ce site constitue l’une des preuves les plus significatives d’une culture arctique dans la région. Ainsi, lorsque les navigateurs venus d’Europe commencent à explorer l’archipel, ils ne découvrent pas un espace vierge. Toutefois, l’installation progressive des colons, accompagnée de l’éviction des populations autochtones, va transformer profondément le destin de ces îles.
L’histoire de Saint‑Pierre s’inscrit dans le contexte des grandes navigations de l’Atlantique Nord. En 1520, le Portugais João Álvares Fagundes atteint l’archipel, fournissant la première attestation d’une présence européenne. En 1536, Jacques Cartier en revendique officiellement la possession pour la France et attribue aux îles le nom de Saint‑Pierre, en référence au saint patron des pêcheurs.
Un atout géographique majeur
Tout au long du XVIe siècle, Basques, Bretons et Normands fréquentent régulièrement ces rivages, mais uniquement de manière saisonnière, dans le cadre de campagnes de pêche à la morue et à la baleine. Aucune implantation permanente n’est encore établie. Saint-Pierre bénéficie toutefois d’un atout géographique majeur : sa proximité immédiate des zones halieutiques et la présence d’un espace propice aux escales, au ravitaillement et au séchage du poisson. Avec le temps, les haltes saisonnières évoluent vers des formes d’occupation plus durables. Une petite communauté maritime française finit ainsi par s’établir, marquant les débuts d’une présence européenne stable au large du continent nord‑américain.
Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, l’archipel est directement affecté par les conflits opposant la France et la Grande‑Bretagne. Saint‑Pierre change plusieurs fois de souveraineté au rythme des accords diplomatiques — notamment le Traité d’Utrecht en 1713 et le Traité de Paris en 1763 — entraînant tour à tour l’expulsion des colons français puis leur retour lors des périodes de restitution. Les bouleversements liés à la Révolution française et aux guerres napoléoniennes prolongent cette instabilité. Ce n’est qu’en 1816, lorsque la France récupère définitivement l’archipel, qu’une phase durable de stabilisation administrative s’amorce. Saint‑Pierre entre alors dans une période de prospérité, portée par le développement de la grande pêche, qui structure profondément son économie et son organisation sociale.

Durant tout le XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe, l’évolution de Saint‑Pierre demeure étroitement liée à l’essor de la pêche à la morue. Le port voit affluer des milliers de marins et de pêcheurs, soutenus par les infrastructures des îles voisines, notamment l’Île‑aux‑Marins et Terre-Neuve au Canada, qui jouent un rôle essentiel dans l’organisation de la grande pêche. À partir du milieu du XIXe siècle, la population de l’archipel augmente fortement durant la saison halieutique. Vers 1850, une flotte comptant plusieurs centaines de navires fait de Saint‑Pierre l’un des principaux centres de la grande pêche française en Atlantique Nord.
Au début du XXe siècle, un phénomène inattendu transforme profondément la vie locale : l’instauration de la Prohibition aux États‑Unis en 1920. Saint‑Pierre devient alors une plaque tournante internationale du trafic d’alcool. Des navires chargés de whisky et de vins européens convergent vers le port, métamorphosant temporairement la petite ville en un espace cosmopolite, hyperactif et parfois mafieux, mais d’une prospérité spectaculaire. Cette activité se termine avec la fin de la Prohibition en 1933.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Saint-Pierre-et-Miquelon se trouve d'abord sous l'autorité du régime de Vichy. Mais le 24 décembre 1941, les forces de la France libre prennent le contrôle de l’archipel. Cet épisode donne à Saint-Pierre une place singulière dans l'histoire de France, le territoire étant l'un des premiers territoires ultramarins à se rallier au général de Gaulle. L'archipel évolue ensuite du statut de territoire d'Outre-mer (1946) à celui de département d'Outre-mer (1976), de collectivité territoriale (1985), puis de collectivité d’Outre-mer en 2003.

Après 1945, Saint‑Pierre retrouve le rythme de ses activités maritimes traditionnelles. À partir des années 1950, la pêche connaît une transformation profonde avec son passage à un modèle industriel : des chalutiers plus puissants exploitent les eaux de Terre‑Neuve, tandis que les infrastructures de traitement et de transformation se développent à Saint‑Pierre comme à Miquelon. La ville maintient alors son rôle central de port, de base de ravitaillement, de lieu de transformation et de services maritimes.
Cependant, dès les années 1960 — et plus encore dans les décennies 1970‑1980 — les relations entre la France et le Canada se tendent autour des droits de pêche. Le Canada étend progressivement son contrôle sur les espaces maritimes et revendique une vaste zone économique exclusive autour de Terre‑Neuve, remettant en cause les pratiques halieutiques françaises et fragilisant l’équilibre traditionnel de l’archipel. L’année 1992 constitue un moment de rupture majeur pour Saint‑Pierre, avec l’instauration du moratoire international sur la pêche à la morue, décidé face à l’effondrement des stocks. Privée de l’activité qui avait façonné son économie et son identité pendant plusieurs siècles, la commune se trouve contrainte d’engager une transformation profonde.
Aujourd'hui, Saint-Pierre concentre près de 90% de la population de l’archipel (5194 habitants sur 5790 au 1er janvier 2026) et constitue son principal centre politique, économique et culturel. Chef‑lieu de la collectivité, la ville demeure profondément orientée vers la mer. Son port, ses quais, ses navires et l’ensemble de ses activités maritimes constituent autant de marqueurs visibles d’un passé qui continue de structurer son identité. Véritable avant‑poste français en Amérique du Nord, Saint-Pierre s’inscrit dans un environnement canadien, tout en restant façonnée par l’océan, l’héritage de la pêche et une histoire dont les dynamiques ont toujours été internationales.
PM
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