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Histoires et cultures d’Océanie. En Polynésie française, quand un lever d'étoiles devient un jour férié, par Alexandre Juster
©DR

À Pape'ete, le 20 novembre prochain, à l'heure où le soleil disparaitra derrière l'île de Mo'orea, un petit groupe d'étoiles se lèvera à l'est. Six ou sept points de lumière serrés comme les pépins d'un fruit de la passion que les Grecs ont dénommés « les Pléiades ». Les Polynésiens l'appellent Matari'i. Et lorsque, après six mois d'absence, Matari'i reparaît dans le ciel du soir, s'ouvre alors la saison de l'abondance : le retour des pluies, de la fertilité et des récoltes. L'année commence.

Comment des étoiles ont-elles pu décider du moment de partir en voyage, de planter, de pêcher, de faire la guerre ou d'y renoncer ? La réponse tient en des navigateurs qui lisaient le ciel comme nous lisons des noms de rues, des marae tournés vers les étoiles, un calendrier réglé sur le mouvement des astres, une plateforme de pierre dressée à Mangareva, une fête née du retour des étoiles devenue jour férié à Tahiti, et célébré comme le nouvel an en Nouvelle-Zélande. Un récit d'Alexandre Juster, ethnolinguiste.

Un ciel qui gouvernait la terre

Avant d'être un calendrier, le ciel fut une route. Des hommes qui traversèrent sans instrument le plus grand océan du monde peuplèrent un tiers du Pacifique en lisant les étoiles comme nous lisons des noms de rues : chaque astre qui se levait à l'est et se couchait à l'ouest indiquait un cap, et la voûte céleste entière tournait comme une rose des vents géante. Puis la pirogue touchait terre, et l'on ne cessait pas pour autant de lever la tête. Car le ciel ne servait pas seulement à se déplacer : il servait à savoir quand agir. Quand planter le taro. Quand pêcher. Quand faire la fête, et quand faire silence.

©Stéphane Maillon

Le capitaine Cook, comme les premiers navigateurs et les premiers missionnaires, avait constaté que les Tahitiens indiquaient avec une grande précision les mouvements des étoiles et des constellations. La petite-fille du révérend Orsmond, Teuira Henry, qui compila au début du XXe siècle les notes de son grand-père dans l'ouvrage « Tahiti aux temps anciens », le résuma en une phrase : « Il y a deux manières de diviser l'année pour les saisons : d'abord en observant le lever et le coucher des Pléiades, ensuite par les mois lunaires. » Tout est dit : les étoiles précèdent la lune et le ciel le calendrier.

Quant à l’étymologie du mot tahitien matari’i, son sens exact demeure discuté. En tahitien, mata signifie l'œil. La suite peut être comprise soit comme ri'i, "petit", soit comme ari'i, "chef". Ainsi, à Tahiti, les uns traduisent Matari'i par « les petits yeux », les autres par « les yeux des chefs ». Le reste de la Polynésie semble avoir davantage tranché : de Hawaï à Samoa en passant par la Nouvelle-Zélande, les formes Makalii, Mataalii ou Matariki renvoient presque toutes aux chefs, aux ariki.

Des pierres tournées vers le ciel

Ce savoir n'était pas seulement dans les yeux, il était dans la pierre. Dans les années 1980 et 1990, l'astronome américain William Liller, pionnier de l'archéoastronomie en Polynésie française, a relevé dans la vallée de la Faaroa à Raiatea et sur l'île de Raivavae aux Australes plusieurs dizaines de marae dont l'orientation correspondrait au lever ou au coucher d'astres particuliers : les Pléiades, bien sûr, mais aussi Aldébaran et Antarès. Selon lui, ces monuments permettaient de suivre le calendrier céleste aussi sûrement que les mouvements du soleil et de la lune.

À Mangareva, dans l'archipel des Gambier, on peut encore voir l'outil de ce travail : sur le plateau d'Atituiti Ruga, au pied du mont Duff, une plateforme de pierre de vingt-trois mètres de côté, dressée vers 1450, que la tradition nomme Te Rua Ra, « la fosse du soleil ». Du haut de cette plateforme, le soleil du solstice venait se lever dans une encoche de la falaise du mont Duff, et les observateurs en tiraient trois choses : le recalage du calendrier lunaire, le passage d'une saison à l'autre, et la prédiction de la récolte de fruits d'arbre à pain à venir.

Le mont Duff à Mangareva ©DR

Ce plateau attend aujourd'hui une autre consécration. Début novembre 2026, le Conseil économique, social, environnemental et culturel de Polynésie française a adopté à l'unanimité un vœu pour sauvegarder le patrimoine de l'archipel et engager l'étude d'un « paysage culturel des Gambier », premier pas vers une éventuelle inscription au patrimoine mondial de l'Unesco, après Taputapuātea en 2017 et les Marquises en 2024. Le périmètre envisagé réunit les îles de l'archipel, Mangareva et le plateau Atituiti Ruga en tête.

Matari'i i ni'a, marqueur de la saison de l'abondance

Les Pléiades se lèvent à l'est au moment exact où le soleil se couche à l'ouest ; l'amas et l'astre s’opposent sur l’horizon. Dans la société ancienne, c'était le signal attendu depuis des semaines : Matari'i i ni'a, « Matari'i au-dessus ». S'ouvrait alors la saison de l'abondance. Les pluies revenaient, les fruits à pain mûrissaient, les pêches redevenaient fructueuses. Les interdits tombaient. Les fêtes se tenaient. La guerre, elle, était interdite : pendant six mois, la saison d'abondance imposait la paix. La confrérie des 'Arioi, ces artistes voyageurs qui mêlaient chants, danses et célébrations, commençait à préparer chants et danses dès l'équinoxe de septembre, annonçant déjà les célébrations à venir.

Puis, vers le 20 mai, l'amas disparaissait du ciel du soir : Matari'i i raro, « Matari'i au-dessous », marquant le début de la saison de la disette et du repos de la terre. Les chefs y imposaient le rāhui, ces périodes ou zones de restriction qui protégeaient la ressource. Mais Matari'i i raro n'était pas seulement une fermeture : les vents y devenaient réguliers, favorables à la navigation hauturière ; c'était la saison des grands voyages, des échanges, de la transmission des savoirs, et celle du retour des baleines à bosse.

Le marae Taputapuātea à Raiatea ©DR

William Ellis, missionnaire protestant résident à Tahiti de 1816 à 1822, avait noté que le calendrier divisait l'année en deux saisons de Matarii, ou Pléiades. La première, « Matarii i ni'a », commençait « lorsque, le soir, ces étoiles apparaissaient sur l'horizon ou près de celui-ci » ; la seconde, « Matarii i raro », courait jusqu'à leur retour.

Des Pléiades sous tous les ciels

Les Polynésiens n'étaient pas les seuls à lever les yeux vers cet amas d'étoiles. D'un bout à l'autre du monde, les Pléiades ont servi à mesurer le temps, à raconter des histoires et à régler la vie des hommes. Ces petits yeux qui font voyager… Ainsi, huit siècles avant notre ère, le poète grec Hésiode nota qu'« au lever des Pléiades, on doit commencer la moisson ; à leur coucher, le labourage. » Le même geste que le pêcheur et le cultivateur tahitien : régler ses récoltes ou sa pêche sur le ciel. Les Grecs y voyaient aussi une histoire : celle d'Orion qui poursuit sans relâche les sept sœurs des Pléiades à travers la voûte céleste.

À l'autre bout du Pacifique, des peuples qui n'ont jamais entendu parler d'Orion racontent presque le même récit. Dans plusieurs traditions aborigènes d'Australie, les Pléiades sont elles aussi sept sœurs poursuivies par un chasseur qui réside dans une constellation voisine. Les détails changent, mais l'histoire demeure, celle d'une poursuite céleste qui ne s'achève jamais. Ailleurs encore, les Pléiades servent à rythmer le temps. Les Hindous y voyaient les nourrices du dieu de la guerre Karttikeya ; les Aztèques les observaient pour marquer leur grand cycle rituel ; au Japon, elles sont Subaru, « le rassemblement ».

Ainsi, des sociétés séparées par des océans, des langues et des millénaires ont trouvé dans le même amas un calendrier, une histoire ou un présage. Le ciel étoilé ne connaît assurément pas de frontières.

Makaliʻi et Makahiki à Hawaï

Le Pacifique, lui, garde la version la plus aboutie de cette famille de fêtes. À Hawaï, l'année s'ouvrait sur un face-à-face du ciel : Makaliʻi, les Pléiades, se levait à l'est au moment précis où le soleil se couchait à l'ouest, fin octobre ou début novembre. Cela inaugurait Makahiki, quatre mois lunaires dédiés à Lono, dieu de la pluie, de la fertilité et de la paix. Ces quatre mois étaient une saison de paix, de festins et de renouveau, où le travail ordinaire était interdit, où les corps se délectaient des jeux, des sports et des fêtes, où les offrandes montaient des paysans vers les chefs, et où la guerre redevenait kapu, interdite.

La fête déclina avec l'ordre venu d'ailleurs, puis renoua, dans les années 1980, avec la renaissance culturelle hawaïenne : les tournois de jeux traditionnels se tiennent encore, chaque hiver, sur les grandes îles.

Matariki en Nouvelle-Zélande

En Nouvelle-Zélande, les Pléiades s'appellent Matariki. Là où Tahiti voit revenir les Pléiades au soir de novembre, quand s'ouvre la saison de l'abondance, les Māoris les attendent dans l'aube de l'hiver austral. Leur réapparition, en juin ou juillet, juste avant le lever du soleil, annonce le nouvel an māori.

Le principe demeure pourtant identique : observer le ciel pour comprendre le temps qui vient. Selon la tradition, l'éclat des étoiles permettait d'anticiper la saison future ; leur retour invitait à honorer les défunts de l'année écoulée, à célébrer les récoltes passées et à former des vœux pour l'année nouvelle. Les cérémonies de l'aube, les invocations adressées aux étoiles et le repas partagé rappellent que Matariki est moins une fête du calendrier qu'une manière de renouer avec le monde vivant.

Comme à Tahiti, cette tradition connut un long effacement avant de renaître au tournant des années 1990. Puis le ciel entra en politique : durant la campagne électorale de 2020, la Première ministre Jacinda Ardern s'engagea en cas de victoire à faire de Matariki un jour férié national. La promesse fut tenue et le ciel retrouva sa place dans la vie publique : en 2022, la Nouvelle-Zélande célébra pour la première fois Matariki, le premier jour férié officiellement consacré au patrimoine māori et à sa vision du monde.

Le renouveau en Polynésie française

En Polynésie française, le renouveau fut d'abord associatif : des groupes comme Haururu dans la vallée tahitienne de la Papeno'o ou A Nui Taputapuātea à Raiatea ranimèrent les cérémonies sur les marae, et la Maison de la Culture de Pape'ete proposa des événements autour de Matari'i en 2007 et 2008. Puis vint le symbole officiel : le 20 novembre 2025, Matari'i i ni'a devint jour férié en Polynésie française, et la première édition rassembla près de sept mille personnes dans les rues de Pape'ete.

Cérémonie culturelle sur un marae de Tahiti ©Tahiti Tourisme

L'édition 2026 se tiendra le vendredi 20 novembre, sous le thème « Tāpa'o Tumu : les signes du ciel, de la terre et de la mer ».

Lire aussi : Polynésie : Pour leur première édition, les festivités du Matari’i i ni’a rassemblent plus de 6 000 personnes à Papeete

L'instauration de cette célébration est récente et a suscité de nombreux débats. Le 6 mai 2025, l'Assemblée de la Polynésie française, dominée par la majorité indépendantiste du Tavini Huiraatira, a adopté la loi faisant de Matari'i i ni'a un jour férié, en remplacement du 29 juin. Cette dernière date correspondait à la fête de l'Autonomie, célébrant le statut d'autonomie interne obtenu en septembre 1984. Mais le choix du 29 juin n'était pas anodin : il renvoyait aussi au 29 juin 1880, jour où le roi Pōmare V remit officiellement ses États à la France.

Pour les élus favorables à la réforme, il s'agissait d'inscrire dans le calendrier un jalon majeur de la culture polynésienne, antérieur à la colonisation comme aux débats institutionnels contemporains. Les partis d'opposition y virent au contraire l'effacement d'une commémoration politique importante de l'histoire récente du Pays. Les deux journées ne racontent d'ailleurs pas la même histoire. Le 29 juin parle d'institutions, de statuts et de souveraineté ; le 20 novembre célèbre un rendez-vous avec le ciel dont l'origine remonte à plusieurs siècles. L'une regarde l'histoire des hommes ; l'autre suit le retour des étoiles.

Au fond, la discussion oppose deux façons de penser le temps. L'une procède par anniversaires et par commémorations ; l'autre par cycles, par équilibre et par retours. Car l'année polynésienne n'a pas de premier jour : elle a deux saisons. Elle ne commence pas, elle recommence.

Lever les yeux et relever la tête

Le 20 novembre au soir, à Pape'ete comme dans les îles, beaucoup regarderont vers l'est lorsque le soleil disparaîtra. Ils y verront ce que leurs ancêtres observaient déjà il y a des siècles : une poignée d'étoiles annonçant le retour des pluies, des récoltes et de l'abondance.

Car derrière le débat sur les jours fériés se cache une réalité plus ancienne. Bien avant les statuts, les assemblées et les frontières, les habitants de ces îles levaient déjà les yeux vers les Pléiades pour comprendre le temps qui venait.

Peu d'héritages culturels ont traversé les siècles avec une telle discrétion. Les chefferies ont disparu, les religions ont changé, les institutions se sont succédé. Pourtant le rendez-vous demeure. Chaque mois de novembre, lorsque Matari'i réapparaît au-dessus de l'horizon, le même signal revient, comme il revenait déjà pour les navigateurs, les pêcheurs et les cultivateurs de l'ancien temps. Les Matari'i, ces yeux qui font rêver.

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