1854, Nouvelle-Calédonie ; rade de Port-de-France. Face aux collines où les Français viennent de planter leur drapeau, un Britannique nommé James Paddon dirige un comptoir installé sur l'île Nou. Des navires y déchargent des marchandises, des chevaux, du bétail ; des travailleurs kanak y croisent des marins venus d'Australie et des Nouvelles-Hébrides. Lorsque l'administration française décidera de transformer cette même île en bagne, Paddon négociera son départ contre des terres à Païta et la promesse de faire venir des colons volontaires. La part européenne de l'histoire calédonienne commence souvent avec les forçats. Pourtant, avant les chaînes, avant les uniformes, avant même l'administration coloniale, d'autres Européens avaient déjà choisi le Caillou. Santaliers, aventuriers, éleveurs, artisans ou commerçants, ils étaient venus pour leur propre compte, poussés par l'espoir, le commerce, l’amour ou simplement l'envie d'une autre vie. Qui étaient-ils ? un récit d’Alexandre Juster, ethnolinguiste.
Avant le drapeau : des navires, du bois de santal, des déserteurs
Avant 1853, les clans kanak sont installés depuis les vallées de la Chaîne Centrale jusqu'aux baies qui ourlent le littoral de la Grande Terre. Cook l'aperçoit en 1774 et la renomme « Nouvelle-Calédonie ». Par la suite, pendant des décennies les navires passent sans s'attarder. Les baleiniers pointent leurs harpons dès 1827 ; les santaliers arrivent en 1841 et surtout à partir de 1846, quand le bois précieux qui parfume les temples de Chine vaut de l'or. Entre 1774 et 1853, plusieurs centaines de ces visiteurs sautent à terre : santaliers le plus souvent, mais aussi « écumeurs de grève », les beachcombers.
À l'origine, le terme désignait les marins déchus, vagabonds débrouillards ou aventuriers vivant d'expédients sur les côtes des îles du Pacifique. Déserteurs fuyant la discipline du bord, naufragés échoués là où la tempête les a laissés, parfois évadés des bagnes australiens : ils sautent le bastingage et ne remontent plus. La mer les a rejetés sur le sable, le ressac les a adoptés.
Sur le sable blanc, le soleil essuie sur eux les souvenirs du pont. L'écumeur de grève, en s'installant, devient vite un homme utile : intermédiaire entre les équipages qui passent et les chefs qui restent, interprète, parfois passeur de fusils. Les armateurs le recherchent comme agent de comptoir ; les missions, dans presque toutes les îles, le voient débarquer avant elles et le jugent sévèrement. Voilà une humanité à part : les premiers Européens à vivre vraiment dans le Pacifique, non plus en traversée mais en résidence. Mais le littoral calédonien n'est pas seulement le refuge de ces échoués du hasard : c'est la porte d'un commerce qui se jette sur l'archipel. Ce qui attire les navires tient dans un bois, le santal, au parfum de temple chinois.
Les santaliers ne débarquent pas dans un désert. Les clans kanak occupent les rivages, contrôlent les mouillages et connaissent chaque vallée. Plus les navires affluent, plus les tensions montent sur les rivages, car derrière le doux parfum du santal se cache une réalité plus brutale. Dans certaines vallées, les arbres convoités poussent sur des terres investies d'une valeur spirituelle. Les santaliers coupent alors des arbres associés à des lieux sacrés, piétinent des espaces coutumiers dont ils ignorent ou méprisent l'importance.
Des expéditions tournent mal. Des équipages sont attaqués. Des santaliers ouvrent le feu. Des maisons sont incendiées, des hommes tués des deux côtés. Bien avant les soldats, les administrateurs et les colons, la rencontre entre la Nouvelle-Calédonie et l'économie mondiale porte déjà son lot de sang. Mais les fusils ne sont pas seuls à débarquer. Dans les cales voyage un ennemi autrement plus redoutable : les maladies occidentales. Rougeole, grippe, dysenterie, syphilis circulent d'une baie à l'autre. La population kanak s'effondre.
Tous les étrangers ne repartent pas. Certains restent, ils prennent femme dans un clan, fondent famille, apprennent les mots de la langue, deviennent ces figures intermédiaires que l'on retrouve sur toutes les plages du Pacifique : ni tout à fait européens, ni tout à fait absorbés, mais des ponts vivants entre deux mondes. Les premières familles métisses du Caillou naissent de ces unions. La colonisation libre ne commence pas avec un décret : elle commence avec quelques hommes qui, tombant amoureux, choisissent de rester. Au début des années 1850, aucun n'incarne mieux cette réalité que James Paddon.
Paddon, l'Anglais qui choisit la Grande-Terre
Au début des années 1850, un visage domine la rade : James Paddon. Né en 1811 en Angleterre d'un père officier de marine, il est nourri des récits des voyages de Cook, et s'engage à treize ans dans la marine royale britannique, passe à la marine marchande, avant de se livrer au négoce dans le Pacifique. Il a appris son métier dans les Nouvelles-Hébrides, ouvrant des comptoirs à Anatom dès 1844 puis à Tanna, où il rencontre sa future épouse Naitani, qui lui donnera quatre filles. Le paludisme le chasse de ces îles : vers 1852, il choisit la Nouvelle-Calédonie, dont le climat est plus sain et les affaires plus sûres.

Avec le chef Kuindo, il obtient le droit de s'installer sur l'île Nou, troquée contre des barils de tabac et des étoffes. Au XXè siècle cette île sera rattachée à ville de Nouméa et sera rebaptisée la Presqu’île de Nouville. Quand Paddon s’y installe, rien ne ressemble encore aux concessions foncières de la colonisation. Tout passe par la parole donnée. Son comptoir devient un petit monde d'environ trois cents personnes, dont une soixantaine d'Européens et des travailleurs kanak, avec ses entrepôts, ses ateliers, ses cultures, un four à chaux, un chantier naval. Il ouvre des relais à Uaraï près de La Foa, à Koumac, à Houaïlou, à Canala, et commerce avec tout le Pacifique grâce à une vingtaine de bateaux.
Il exporte du bois de santal, des holothuries, de l'huile de coco, du poisson séché ; dès son installation, il achemine d'Australie les premiers chevaux, bœufs, moutons et porcs, posant les fondations de l'élevage calédonien. Il organise même une liaison postale avec l'Australie. À l'aube des années 1850, son comptoir est devenu l'un des centres névralgiques de la rade.
Paddon est réputé plus honnête que la plupart des capitaines indépendants qui écument alors les côtes. Même les missionnaires protestants, pourtant hostiles au commerce du santal, reconnaissent son bon caractère dans ces affaires. Lors de son inhumation à Païta en 1866, le prêtre mariste Xavier Montrouzie dira : « jamais il n'a cru que les différences de couleur dussent établir des différences de droit ».
Dans un monde où l’ordre, la loi et la morale font partie de la culture orale, sa seule garantie de solvabilité est sa parole tenue, clan après clan, affaire après affaire. Lune après lune, récoltes d’igname après récoltes d’igname, l'homme d'affaires sans État et sans code pénal écrit ne survit que par la confiance ; il la mérite ou il disparaît. Puis, soudain, le monde des comptoirs et des arrangements locaux voit apparaître un acteur autrement plus puissant : l'État français.
Le drapeau tombe au milieu du comptoir
Le 24 septembre 1853, la France prend possession de la Nouvelle-Calédonie à Balade. L'année suivante, Tardy de Montravel fonde Port-de-France, la future Nouméa, à deux pas des entrepôts de Paddon. Le monde bascule autour de l'Anglais, mais ne s'écroule pas : le commandant français officialise son installation par un contrat de cinq ans, et Paddon, pragmatique, aide les nouveaux venus contre rétribution. Il fournit, il ravitaille, il renseigne. Le colon libre fait ce que fait un colon libre : il s'arrange.
Puis vient la morsure de l'histoire. La France veut l'île Nou pour y installer le bagne, dont les 250 premiers transportés arriveront le 9 mai 1864 à bord de l'Iphigénie. En 1857, Paddon fait faillite ; on l'accuse en outre de vendre des armes aux Kanak, et il doit quitter précipitamment la colonie pour Brisbane ; les Français vont le rechercher, non pour le punir mais pour lui proposer une affaire : vendre l'île Nou, quarante mille francs, et accepter en échange un vaste domaine de quatre mille hectares à Païta, dans les bassins de Katiramona, à condition de faire venir des colons volontaires pour cultiver ces terres. Il s'engage à recruter une vingtaine de colons.

Toute l'histoire calédonienne contemporaine semble déjà contenue dans cette scène. Dans la même rade, à quelques années d'écart, se succèdent un comptoir marchand, un bagne, une ferme : un homme venu librement, qui a négocié son entrée avec le chef Kuindo ; puis des forçats venus enchaînés, qui n'ont rien négocié du tout. La liberté et la transportation partagent le même horizon. Il faudra un siècle et demi aux Calédoniens pour parler à voix haute de ces deux mémoires côte à côte.
James Paddon s'éteint le 13 février 1861, à quarante-neuf ans, sur son île de Nou, celle qu'il avait dû quitter par contrat et où il était revenu. Il n'aura pas vu les forçats débarquer en face. Ses descendants et ceux de ses colons, eux, verront grandir le pays. Car l'héritage de Paddon ne se limite pas à son comptoir. Il se prolonge dans les familles qu'il fait venir d'Australie.
Les « colons Paddon »
Ces familles, Paddon les recrute parmi parents et connaissances : Britanniques, mais aussi Allemands installés à Sydney ou à Melbourne. On les appelle les « colons Paddon », et leur implantation durera, au point de bâtir des villages qui existent toujours. Le premier contingent, cinq familles pour la plupart d'origine allemande, signe son contrat à Sydney le 17 mars 1859 et débarque du Speck le 23 mai de la même année. Ce sont les Metzger, les Gaërtner, les Human, les Ohlen, les Lynch.
Le contraste est saisissant : quand la France cherche à peupler sa nouvelle colonie, elle commence par y envoyer des condamnés. Pourtant, la première expérience durable de colonisation européenne repose sur des familles venues librement, recrutées par un négociant britannique. Le bagne bâtira des routes, arrasera les collines de la ville ; les colons libres bâtiront les premières fermes. L'administration tracera les plans ; les boulangers, les charpentiers, les maçons rempliront les rues de Port-de-France, qui compte déjà ses artisans, ses auberges, ses commerces de passage dans les années 1850.
Derrière cette colonisation libre se cachent pourtant des trajectoires très diverses. Certaines commencent même bien loin du Caillou. Jean-Marie Vergès en fournit un excellent exemple. Parti des Hautes-Pyrénées, passé par les mines d'or australiennes avant de débarquer au Caillou vers 1854, on le surnomme John, tant il a gardé les habitudes du Pacifique anglophone. Colon-éleveur dans la Vallée des Colons, il fondera une laiterie, siégera au premier conseil municipal de Port-de-France en 1859, et finira par faire venir de Melbourne une diligence qu'il conduira lui-même entre Nouméa et La Foa à partir de 1873, la fameuse « patache », qui portera le courrier dans le lointain.
La nuit du 3 novembre 1856, quand les guerriers du chef Kuindo descendent sur la Vallée des Colons, c'est lui qui court prévenir la garnison ; la tradition rapporte qu'il fut épargné parce qu'on le croyait Anglais. Autour de lui, d'autres passés par Sydney ou Melbourne : le Normand Timothée Cheval, restaurateur à Sydney, qui recevra en 1861 dix-sept cents hectares dans la vallée de la Tontouta, à charge d'y installer des colons venus d'Australie, dont des Irlandais et des Allemands. Ces déçus de la ruée vers l'or de 1851 sont légion à tenter l'île voisine.
Mais les pionniers du Caillou ne viennent pas tous d'Australie. D'autres arrivent directement d'Europe, parfois par des chemins plus inattendus encore. Jean Taragnat appartient à cette seconde catégorie.
Taragnat, le maçon auvergnat qui bâtissait tout ce qu'il touchait
Né en 1816 à Yssac-la-Tourette, en Auvergne, dans une famille de maçons, il embarque en 1842 avec les frères maristes du curé Guillaume Douarre et débarque à Balade, sur la côte nord-est de la Grande Terre, fin décembre 1844, dix ans avant le drapeau français. C'est lui qui bâtit les premiers bâtiments de la mission, qui célèbre, le jour de Noël 1844, la première messe sur ce sol. En 1847, la mission est attaquée par des tribus voisines ; son compagnon d'enfance Blaise Marmoiton est tué ; Taragnat, lui, échappe au massacre. En 1850-1851, on le retrouve interprète à bord de l'Alcmène, la corvette chargée de cartographier le nord-est.
Puis l'homme bascule, las des missions et des fièvres, Taragnat demande à être relevé de ses vœux, part pour l'Australie en 1852, court les mines d'or où il amasse un pécule, se marie en 1854 avec une Française rencontrée à Melbourne, et le voilà, au printemps 1860, revenu en Nouvelle-Calédonie, à la tête d'une petite fortune, avec femme et enfants. Ancien missionnaire, chercheur d'or repenti, il devient un colon libre revenu de son plein gré sur une terre qu'il connaissait déjà.
Installé à Port-de-France, qui sera rebaptisée Nouméa en 1866, il crée une entreprise de bâtiment prospère, achète des terrains dans la Vallée des Colons, une briqueterie en 1869, devient assesseur au Tribunal de Commerce en 1867. Il meurt de fièvre typhoïde le 27 janvier 1878, à quelques mois de la grande révolte d'Ataï. Sa descendance, par centaines, écrit encore l'histoire du pays ; sa famille fera construire sur son terrain de la Vallée des Colons le Château Hagen, dont la légende dit qu'il en avait dessiné les plans.

L'histoire de Taragnat est celle d'une réussite. Toutes ne le sont pas. À la même époque, un autre colon libre découvre une réalité bien différente. Narcisse-Anténor Leloup, agriculteur et briquetier de Beauce, débarque en 1863. Le gouverneur Guillain lui confie la direction d'une société agricole à Yaté, à l'est de la Grande Terre : une sorte de ferme-modèle collective, bâtie sur des terres confisquées à une tribu kanak. Leloup s'y accroche, lettre après lettre, pendant des années ; il écrit au pays l'isolement, les récoltes, les pirogues, les peurs, les espoirs, et laisse l'un des rares témoignages de première main sur ce qu'était la vie d'un colon libre dans la brousse des années 1860. Il meurt à Nouméa en 1869 ; sa société de Yaté sera liquidée peu après. Son histoire rappelle toute l'ambiguïté du peuplement libre. Leloup n'a pris la terre à personne de ses propres mains. Pourtant, la ferme qu'il exploite et dont il profite existe parce qu'une terre kanak a été confisquée.
Des vagues successives, une mosaïque
Après Paddon, la colonisation libre ne s'arrête plus, elle s'empile. Dans les années 1870, c'est la vague dite bourbonnaise : des Réunionnais qui apportent dans leurs bagages le café, la canne, et des noms de famille encore bien présents sur le Caillou. À la fin du XIXe siècle, alors que la transportation s'achève, le gouverneur Feillet organise la plus vaste vague de colonisation libre, donnant à la colonie de nouveaux défricheurs ; dans les années 1920, une dernière grande vague, dite des « nordistes », amène des familles du Nord de la France.
Parmi ces vagues, il en est une qui ne ressemble à aucune autre, car elle ne part pas vers la colonie : elle fuit une perte et une défaite. En 1871, le traité de Francfort cède l'Alsace et la Moselle au nouvel Empire allemand. Les habitants doivent choisir : rester chez soi et devenir allemand, ou rester français et quitter les régions ainsi conquises par les Prussiens. Plus de cent mille personnes partent, abandonnant maisons, champs et famille, sur un million et demi d'habitants.
La France de l'époque, qui veut peupler ses colonies, leur fait une promesse qui tient en une formule : changer de sol sans changer de patrie. Certains iront en Algérie, d'autres, en Nouvelle-Calédonie. Ceux-là ne choisissent pas vraiment l’archipel. Ils choisissent de rester français. Pour certains, la colonie n'est que le dernier morceau de France qu'il leur soit possible d'habiter. Ils débarquent avec des noms qui sonnent allemand, des accents qui chantent l'Est, et une fidélité qui ne discute pas ; leurs descendants se fondent, au fil des générations, dans la population calédonienne de longue date.
Et l'Océanie gardera de cette germanophonie une trace inattendue. Avant 1871, une importante communauté germanophone était venue s'installer au Caillou, fuyant la domination prussienne. Dans les années 1960, une des descendantes, Jacqueline Schmidt, forgea le mot « Caldoche » en unissant « Cald- » (Calédonie) au suffixe « -oche », repris de l'insulte de son enfance, « sale Boche ».
Au total, ces immigrants venus par vagues collectives ou par hasards individuels, des métropolitains, des Britanniques d'Australie, des Allemands, des Irlandais, des Italiens, des Réunionnais, des Alsaciens-Lorrains fuyant l'annexion de 1871, finiront par égaler presque le nombre des Kanak. L'Europe n'est pas arrivée d'un bloc. Elle est arrivée par couches successives, par familles, par réseaux, par hasards aussi. C'est cette histoire complexe qui explique encore une part des débats calédoniens d'aujourd'hui.
Des mémoires, un pays
La chronique précédente racontait le malentendu fondateur depuis la rive kanak : « un territoire qui n'était pas vide », comme le mentionne l'Accord de Nouméa en 1998, et le chef était garant, jamais propriétaire. Cette seconde chronique raconte l'autre face du même récit : les premiers Européens qui débarquèrent pour leur compte et y bâtirent leur vie. L'un et l'autre récit ne se contredisent pas, ils se complètent. Les colons libres de Païta n'ont pas signé les arrêtés de spoliation ; ils ont pourtant occupé des terres dont les clans kanak étaient les garants. Les Kanak spoliés n'ont pas demandé la venue des forçats ; ils ont pourtant vu le bagne s'installer sur le même sol que les fermes libres. Deux mémoires, un seul pays.
Paddon nous rappelle ce qui a toujours fonctionné en Nouvelle-Calédonie : les arrangements négociés, sur le temps long, et la parole respectée : le chef Kuindo accordant une île, un négociant tenant sa parole, des colons obtenant l'accord de chefs locaux plutôt que s'imposant par la force. Ce qui a toujours échoué, ce sont les caricatures du droit et les tableaux où l'on efface les visages, des terres dites « apparemment vacantes », des peuples dits sans propriété, hommes dits sans histoire.
Et l'histoire, justement, a tranché ce débat il y a quarante-trois ans. En juillet 1983, à la table ronde de Nainville-les-Roches, Jean-Marie Tjibaou et les négociateurs indépendantistes posent sur la même table, avec la reconnaissance du fait colonial, la notion de « victimes de l'histoire ». Dans l'esprit du maire de Hienghène et dirigeant du Front Indépendantiste, l'expression ne se limite pas au bagne. Elle englobe certes déportés, mais aussi ces familles dont l'installation fut organisée, incitée, parfois contrainte par les vagues de peuplement de l'État français : les colons Paddon, jetés dans les années 1850 dans un isolement total, sans routes, sans secours, tributaires du bon vouloir de l'administration ; et plus tard les colons de la vague Feillet, fuyant la misère métropolitaine, les crises agricoles, la pauvreté des campagnes, et débarquant avec la promesse de terres gratuites pour cultiver le café.

En reconnaissant les colons libres, ainsi que les bagnards, comme victimes de l'histoire, les indépendantistes kanak reconnaissaient du même geste la légitimité pour leurs descendants à habiter définitivement ce sol : la première pierre d'un destin commun, prémices de la citoyenneté calédonienne créée en 1998, était posée. Ceux qui avaient été envoyés peupler une colonie se voyaient reconnus par les fils de ceux qu'on avait dépossédés ; les descendants des colons et les descendants des spoliés rangés, par la main de Tjibaou, dans la même phrase.
Les premiers Européens venus librement ont laissé au Caillou des familles, des fermes, des chevaux, des quartiers de Nouméa et des noms que l'on croise encore aujourd'hui. Ils ont laissé aussi, souvent sans l'avoir voulu, leur part du malentendu fondateur : celle d'un peuplement qui s'est développé sans l'accord de ceux qui occupaient déjà la terre.
Dans la rade de Nouméa, l'île Nou, devenue depuis la presqu'île de Nouville, est toujours là. Les bâtiments du bagne aussi, réhabilités en théâtre, université et musée. Les descendants des clans kanak, des colons Paddon, des forçats, des Réunionnais, des Alsaciens-Lorrains et des chercheurs d'or australiens vivent aujourd'hui sur la même terre. Le comptoir de James Paddon a, quant à lui, disparu depuis longtemps. Mais la question qu'il incarnait demeure, celle que Tjibaou avait commencée à dénouer à Nainville-les-Roches : celle d’habiter ensemble un pays que personne n'a hérité de la même façon pour conjuguer un destin à la première personne du pluriel.

