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Grandes figures des Outre-mer : Ataï, l’icône de la révolte et de l’identité kanak
Le chef kanak Ataï (1833-1878) ©DR

Dans notre série hebdomadaire sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer, nous nous intéressons aujourd’hui au chef kanak Ataï, symbole de la résistance à la colonisation française en Nouvelle-Calédonie. Ataï demeure l’un des personnages centraux et les plus étudiés du XIXe siècle océanien. Chef du clan Daweri, originaire de Komalé, près de La Foa, il fut le principal artisan de la grande insurrection kanak de 1878, événement fondateur de la mémoire historique et politique du territoire.

Ataï voit le jour vers 1833 dans la région de La Foa, organisée autour de clans et de chefferies guerrières. La société kanak repose alors sur un rapport étroit à la terre, aux droits coutumiers et à la transmission des territoires ancestraux, qui structurent l’autorité et les équilibres sociaux. 

Ataï appartient au clan Daweri, l’un des plus influents de la zone et reconnu pour l’étendue de ses terres et le prestige de son pouvoir. En qualité de chef de guerre, il assume la protection des territoires, la consolidation des alliances inter‑claniques et la direction des combats lorsque surviennent des conflits. Les sources coloniales le présentent comme un intelligent stratège, doté d’une forte autorité, d’un important charisme et d’une capacité de rassembleur.

La figure d'Ataï demeure, en Nouvelle-Calédonie, indissociable du mouvement indépendantiste kanak. À gauche, sa silhouette sur une banderole, lors des manifestations contre le dégel du corps électoral en 2024, quelques semaines après les émeutes du 13-Mai ©DR / Wikicommons

À partir de 1853, la colonisation française transforme profondément la Nouvelle-Calédonie. L’administration met en place le bagne, distribue des concessions aux colons et étend progressivement leurs propriétés, réduisant les territoires contrôlés par les clans kanak. En 1868, les populations autochtones sont regroupées dans des réserves, ce qui accentue la perte foncière et la déstabilisation des modes de vie traditionnels. 

Dans la région de La Foa, la situation devient particulièrement critique : les cultures kanak (ignames, taros), étroitement liées à la maîtrise des terres, sont régulièrement détruites par les troupeaux des Européens laissés en liberté. La crise atteint un point culminant en 1877, lorsqu’une sécheresse majeure conduit l’administration à autoriser le pacage du bétail sur des terres utilisées par les Kanak. Les champs sont ravagés, aggravant les tensions et nourrissant une exaspération générale. 

« Voilà ce que nous avions, voici ce que tu nous as laissé »

Convoqué par l’administration pour présenter une plainte concernant les dégâts causés par les bœufs des colons, Ataï expose symboliquement la spoliation foncière : il présente au gouverneur un sac de terre fertile pour représenter ce que les Kanak possédaient autrefois (« Voilà ce que nous avions », dit-il), puis un sac de cailloux pour illustrer ce qu’il leur reste (« Voici ce que tu nous as laissé »). Face à l'échec des compromis et la violence continue de l'expropriation, Ataï organise et prend la tête d'une coalition de plusieurs chefferies de l'Ouest et du Centre de la Grande Terre.

Le 25 juin 1878, à l’aube, Ataï mène une attaque contre la brigade de La Foa avec un groupe de guerriers armés de sagaies, de flèches et de casse‑têtes. Le poste est pris d’assaut, cinq gendarmes sont tués et les insurgés s’emparent des armes et des munitions. Dans la foulée, ils s’en prennent à des installations coloniales, des fermes et des représentants de l’administration, assassinant de nombreuses personnes. Les communautés de la côte Ouest, liées entre elles par des alliances matrimoniales, se soulèvent successivement, déclenchant une offensive généralisée contre les colons.

Le crâne d’Ataï au Musée de l’Homme à Paris, avant son transfert en Nouvelle-Calédonie ©DR

La réponse des autorités combine des opérations militaires, la destruction des ressources nécessaires à la survie des insurgés et la conclusion d’alliances avec certains groupes kanak, notamment de la région de Canala. L’administration, forte de sa supériorité en armement, mobilise des soldats, des colons, des détenus ainsi que des auxiliaires kanak pour mener la répression. Les populations soupçonnées de soutenir l’insurrection sont déplacées, leurs villages ou leurs cultures anéanties, et les insurgés sont activement pourchassés. Les historiens soulignent aujourd’hui que la répression menée entre 1878 et 1879 a entraîné des pertes humaines considérables parmi les communautés kanak (entre 1 000 et 2 000 morts au bas mot).

Le 1er septembre 1878, Ataï est finalement localisé dans une région montagneuse. Une troupe composée de soldats et d’auxiliaires surprend son groupe, et il est mortellement atteint par une sagaie lancée par un combattant kanak allié aux forces françaises. Il est ensuite décapité. Son « sorcier » et conseiller spirituel ainsi que plusieurs de ses compagnons sont également tués. Les têtes d’Ataï et de son conseiller sont immédiatement envoyées à Nouméa, puis expédiées dans des bocaux d’alcool à la Société d’anthropologie de Paris pour y être étudiées dans le contexte des « théories scientifiques » raciales de l’époque.

L’histoire d’Ataï demeure fortement ancrée dans la mémoire collective kanak. À partir des années 1970, dans un contexte de montée des revendications identitaires et politiques, sa figure s’impose progressivement comme l’un des grands symboles de la résistance à la colonisation. En 2011, les crânes d’Ataï et de son conseiller sont formellement identifiés au sein des collections du Musée de l’Homme, conservées au Jardin des Plantes durant les travaux de rénovation de l’institution. Cette identification intervient après plusieurs décennies de demandes formulées par les autorités coutumières et les représentants kanak pour obtenir la restitution de leurs restes.

Le mausolée d’Ataï en 2021 ©Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie

Le 28 août 2014, les reliques d’Ataï et de son conseiller sont officiellement remises à des représentants des clans de l’aire coutumière concernée, lors d’une cérémonie organisée au Muséum national d’Histoire naturelle à Paris. Ils arrivent en Nouvelle-Calédonie en septembre de la même année, et sont déposés chez le clan Daweri. Le 1er septembre 2021, date anniversaire de leur mort, leurs restes sont définitivement inhumés sur un site funéraire situé sur le territoire communal de La Foa. 

Cet espace d’environ cinq hectares a été aménagé pour devenir un lieu dédié à la réconciliation entre les différentes communautés. Il rassemble des éléments mémoriels consacrés à l’ensemble des victimes de l’insurrection, qu’elles soient françaises ou kanak, inscrivant ainsi l’événement dans une démarche de reconnaissance partagée et de transmission historique.  

Dans le contexte des émeutes qui touchent la Nouvelle-Calédonie, le mausolée d’Ataï est profané le 21 juillet 2024. La plaque commémorative dédiée aux victimes de l’insurrection kanak est brisée, la stèle ouverte, les cercueils incendiés et les crânes d’Ataï et de son conseiller sont dérobés. Cet acte suscite une condamnation unanime de l’ensemble des représentants politiques, institutionnels et judiciaires, et provoque une forte émotion au sein de l’opinion publique. À ce jour, l’enquête a été classée et les restes d’Ataï demeurent introuvables. Une blessure supplémentaire dans la mémoire collective kanak… 

PM

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