Tout l’été, Outremers360 donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers ultramarins. Pour ce quatrième épisode, Jean-Michel Beaumarchais, directeur du Centre hospitalier de Mayotte, dévoile les grands projets de l’établissement, tous pensés pour « réconcilier le Mahorais avec son hôpital ». Le CHM mise sur la création d’un grand centre de consultations à Combani et fait venir la plateforme Doctolib sur le territoire, une première pour Mayotte.
De Wallis-et-Futuna à La Réunion en passant par la Guadeloupe, les hôpitaux ultramarins ont une importance capitale dans chacun des territoires. Malgré des difficultés liées à l’isolement géographique, à l’insularité, aux conditions météorologiques, aux différentes maladies ou au manque de personnel, ils tiennent bon, innovent et se développent.
Cet été, Outremers360 a choisi de mettre en lumière le travail de ces établissements de santé répartis aux quatre coins du monde. Spécificités en matière de soins, maladies présentes sur les territoires, événements marquants de 2026, projets à venir… On donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers dans tous les territoires ultramarins.
Épisode 4 à Mayotte : Jean-Michel Beaumarchais, directeur du Centre hospitalier de Mayotte depuis le 1er janvier 2026.

Marion Durand : Comment se porte l’hôpital de Mayotte en ce début d’été ?
Jean-Michel Beaumarchais : Il se porte relativement bien puisque depuis le passage du cyclone Chido, l’offre de soins s’équilibre enfin. En termes d’effectifs de médecins, on va passer les mois de juillet et août sereinement car nous pouvons compter sur 35 - 40 médecins aux urgences. La situation est plus calme et apaisée pour les patients comme pour le personnel. Par le passé, nous avons pu vivre des étés avec seulement quelques soignants aux urgences. Du côté des sages-femmes, l’effectif actuel nous permet aussi d’assumer nos missions malgré la période estivale.
Chido est-il définitivement derrière vous ?
Je dirais même que le centre hospitalier de Mayotte se porte mieux qu’avant la période Chido. Notre établissement a repris l’ensemble de ses activités et même un peu plus car nous avons ouvert un service de néonatalogie pour les nouveau-nés dans le sud de Mayotte ainsi qu’un service de médecine au nord avec 20 lits supplémentaires.
Les dégâts causés par Chido sont-ils tous réparés ?
Nous avons mis l’accent sur les réparations des services d’urgence, de maternité et de néonatalogie. Aujourd’hui, ces unités fonctionnent à plein régime et tous les autres services sont fonctionnels. Nous avons encore des travaux de rénovation à effectuer, c’est le cas par exemple sur le site des consultations de Mamoudzou. Mais nous avons priorisé les travaux sur le site historique et privilégié la capacité d’hébergement.
Le recrutement reste un point noir pour votre hôpital. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Ce point reste un problème majeur, faire venir des professionnels en nombre et en compétences est notre premier enjeu. Le CHM a vocation à limiter les évacuations sanitaires vers La Réunion, qui ont lieu lorsque certaines spécialités ne peuvent être couvertes ici faute de médecins spécialisés. Mais pour réduire ces transferts, nous aimerions développer l’activité de médecine, de gynécologie et les petites spécialités en chirurgie.
Quelles sont les spécificités de votre territoire en matière de soins ?
La première spécificité est que le CHM est l’unique centre hospitalier de l’île. Plusieurs centres médicaux de référence sont situés autour de Mayotte et nous travaillons actuellement à les transformer en hôpitaux de proximité afin d’offrir aux habitants une meilleure offre de soins. Chikungunya, dengue, Ebola… Mayotte passe d’une épidémie à une autre. Nous sommes à la croisée des chemins, notre territoire n’est pas grand mais beaucoup de choses émergent de chez nous. On doit donc savoir gérer toutes les maladies et les prendre en charge, ce que nous faisons par le biais de notre Centre de référence des maladies rares.

Sur quelles maladies travaille ce centre ?
On travaille sur des maladies comme la drépanocytose, une maladie héréditaire du sang due à la production d’une hémoglobine anormale. Nous avons une forte prévalence à Mayotte, un enfant sur 630 naît chaque année avec la maladie, c’est un enjeu de santé publique majeur.
Ce centre assure un suivi spécialisé au long cours sur des maladies rares et permet aux patients de bénéficier de consultations, d’être hospitalisés si nécessaire, d’être accompagnés par un conseiller en génétique, un psychologue ou une assistante sociale. On ne s’arrête pas aux soins, on offre un suivi global et on s’intéresse au volet recherche. Sur ce dernier point, on travaille en collaboration avec des centres experts de l’Hexagone sur certaines maladies.
Vous faites face actuellement à la menace d’Ebola. Quelle est la situation aujourd’hui ?
On est rodés aux différentes crises, Ebola en est une autre. Aujourd’hui il n’y a aucun cas d’Ebola sur Mayotte mais le CHM anticipe. Depuis deux mois nous nous préparons, nous faisons des exercices en interne et en externe mais nous n’avons aucun cas, j’insiste sur ce point. On a remis en place notre organisation avec un service des urgences dédié pour accueillir et isoler le patient, détecter les cas suspects, vérifier les cas contacts. Notre but est d’isoler rapidement et d’apporter les premiers soins tout en informant très vite l’Agence régionale de santé et la Préfecture ainsi limiter au maximum les contaminations.
On a mis en place des SAS isolés, la zone peut s’étendre à huit lits. On travaille aussi en lien avec les forces de police et de gendarmerie.
Le paludisme a refait surface. Depuis le début de l’année, 244 cas ont été enregistrés, dont 25 acquis localement selon le dernier bulletin de Santé publique France daté du 26 juin. Êtes-vous inquiet ?
En effet, les cas en début d’année étaient liés à la saison des pluies. Actuellement, la situation a tendance a s’améliorer, nous arrivons en phase normale. Je ne suis pas inquiet à ce niveau. Il y a eu un gros travail de terrain mené par l’ARS pour décontaminer les zones en ciblant les eaux stagnantes dans les habitats précaires ou chez l’habitant. Les cas ciblés sont rapidement pris en charge. Nous sommes à présent sortis de la saison des pluies, Mayotte entre dans une période sèche donc les moustiques deviennent plus rares ce qui a tendance à faire baisser le nombre de cas.

L’été dernier, les sages-femmes de votre hôpital dénonçaient les difficultés au sein de la maternité. Les conditions de travail s’étaient dégradées après le passage du cyclone Chido. La situation s’est-elle améliorée ?
Quand je suis arrivé, en juillet 2025, la maternité de Mamoudzou comptait 60 sages-femmes. Aujourd’hui, elles sont 120, le besoin est estimé à 132 pour que le service fonctionne correctement. Nous ne sommes pas loin de notre cible, on continue à travailler pour y arriver.
C’est une spécificité de notre territoire, nous sommes la plus grande maternité de France. Le centre hospitalier de Mayotte met au monde 10 000 enfants chaque année ce qui implique une organisation particulière. La maternité de Mamoudzou est équipée pour faire des césariennes et prendre en charge les accouchements compliqués, nous avons aussi un centre d’accouchement à Kahani qui effectue environ 2 000 accouchements chaque année, ce qui est l’équivalent d’un gros hôpital dans l’Hexagone.
Nous allons réaliser de nombreux travaux afin de renforcer les différents services de la maternité : nous développement le secteur pédiatrie, nous agrandissons la salle de césarienne afin d’avoir deux salles plutôt qu’une. Nous allons aussi passer de sept à dix salles d’accouchement et créer quatre postes supplémentaires de réanimation nouveau-nés. Ces aménagements seront opérationnels en octobre 2027.
Quels sont les autres projets de votre établissement ?
Nous voulons développer le secteur de la chirurgie. Le passage du cyclone Chido avait endommagé les blocs existants, nous allons construire quatre salles de bloc supplémentaires. On n’oublie pas le secteur de la santé mentale. Mayotte est un petit territoire avec une population jeune qui souffre, comme partout, de problèmes de santé mentale. Il ne faut pas l’occulter. En octobre 2028, on aura de nouvelles unités d’hospitalisation en psychiatrie. Sur le site de Petite-Terre, nous prévoyons d’ajouter vingt lits adultes et six places pour les adolescents. Il y a quelques semaines, nous avons inauguré, au Nord, un centre médico-psychologique adulte et un second centre pour enfant.
Aujourd’hui, la santé mentale est un enjeu important, on se rend bien compte que la prise en charge actuelle est insuffisante. Chido a été un révélateur, notamment des difficultés auxquelles font face les jeunes Mahorais et des problèmes de santé mentale. Cette population est en attente de soins, ces jeunes qui deviendront les adultes de demain sont parfois désœuvrés.
Mayotte est-elle touchée par davantage de problèmes de santé mentale ?
C’est un petit territoire avec une économie qui n’est pas au maximum de ses capacités, on peut aisément comprendre qu’il y ait un besoin d’accompagnement en santé mentale. C’est pour cette raison que le Centre hospitalier de Mayotte anticipe ces besoins. Plutôt que de laisser les jeunes dans les foyers sans contrôle et sans aide, on veut apporter une réponse de soins à cette problématique. C’est une façon d’être au cœur des besoins, au cœur de la cité.

Regardons en arrière. Comment se sont déroulés ces premiers mois de 2026 pour le centre hospitalier de Mayotte qui marque aussi vos six premiers mois de direction ?
Début 2026 a surtout été une période où nous avons revu l’organisation. On a compris ce qui fonctionnait mal et analysé ce qu’il fallait compléter pour répondre aux besoins et améliorer l’attractivité de notre établissement. Je souhaitais stabiliser l’hôpital avant de pouvoir le transformer. Pour cela, il fallait redonner de bonnes conditions de travail au personnel, réparer les stigmates de Chido, mieux organiser l’hôpital et préparer l’avenir avec le lancement de travaux.
Quels sont les enjeux à venir pour le Centre hospitalier de Mayotte ?
Un gros projet concentrera toute notre attention dans les mois et années à venir. Nous prévoyons d’ouvrir une grande structure dédiée aux consultations sur le site de Combani. Nous allons regrouper sur un seul espace toutes les consultations de médecine, chirurgie et maternité. On sait que 8 patients sur 10 viennent à l’hôpital pour des consultations, créer un lieu dédié évitera les déplacements au sein de l’hôpital et permettra de libérer des espaces pour les professionnels.
Mamoudzou sera dédié à l’activité chaude, Combani servira davantage pour les activités programmées. Ce point est essentiel car nous fonctionnons encore trop dans l’urgence. Aujourd’hui on a une telle concentration de population au même endroit qu’il nous est difficile de répondre à toutes les demandes. Les services sont pleins, les urgences sont régulièrement débordées.
Dans l’Hexagone, on peut se rendre sur Doctolib pour avoir un rendez-vous avec un praticien. Ici, on ne peut pas le faire car on est toujours dans l’urgence. Avec le site de Combani, les Mahorais pourront enfin prendre rendez-vous avec leur médecin. Nous avons demandé à Doctolib de s’installer sur le CHM, c’est une première pour le territoire. Nous sommes en phase de paramétrage et on espère que cette structure sera opérationnelle au début de l’année 2027. On veut vraiment réconcilier le Mahorais avec son hôpital.
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