Tout l’été, Outremers360 donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers ultramarins. Pour ce cinquième épisode, Eric Djamakorzian, directeur du Centre hospitalier Irénée de Bruyn, à Saint-Barthélemy, revient sur les enjeux de l’unique hôpital de l’île : la reconstruction du site actuel, la mise en place d’une salle pour les petites interventions ou encore le retour d’une activité de dialyse sur l’île.
De Wallis-et-Futuna à Mayotte en passant par la Guadeloupe, les hôpitaux ultramarins ont une importance capitale dans chacun des territoires. Malgré des difficultés liées à l’isolement géographique, à l’insularité, aux conditions météorologiques, aux différentes maladies ou au manque de personnel, ils tiennent bon, innovent et se développent.
Cet été, Outremers360 a choisi de mettre en lumière le travail de ces établissements de santé répartis aux quatre coins du monde. Spécificités en matière de soins, maladies présentes sur les territoires, événements marquants de 2026, projets à venir… On donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers dans tous les territoires ultramarins.
Épisode 5 à Saint-Barthélemy : Eric Djamakorzian, directeur du Centre hospitalier Irénée de Bruyn depuis mai 2024.
Comment se porte le Centre hospitalier Irénée de Bruyn en ce début d’été ?
Eric Djamakorzian : Comme beaucoup de centres hospitaliers, au niveau des ressources humaines nous faisons face à des tensions liées aux congés d’été. C’est une période un peu particulière car nous sommes en début de saison cyclonique et une vigilance particulière est portée aux événements météorologiques pendant les quatre prochains mois.
Quelles sont les spécificités de votre territoire en matière de soins ?
Notre territoire se caractérise par une médecine générale en grande difficulté, nous n’avons plus que quatre généralistes pour l’ensemble de l’île et ce n’est pas facile de trouver des spécialistes pour exercer ici. L’installation de professionnels de soins est difficile à cause de l’extrême cherté de la vie et surtout des logements.
Notre centre hospitalier, qui compte environ une centaine de personnels (soignants et personnels non-médicaux), est exclusivement tourné vers l’urgence. Nous sommes un établissement dont la mission consiste à gérer les urgences et à aiguiller nos patients vers les services de spécialités. Nous n’avons pas de maternité, pas de bloc opératoire, pas de chirurgie ni de soins intensifs. Pour compenser ce manque, nous réalisons près de 200 évacuations sanitaires vers Saint-Martin ou vers la Guadeloupe chaque année.
Quelles sont les maladies qui sont très présentes sur votre territoire ?
Parmi les maladies très présentes, on peut citer les pathologies cardiaques, les maladies chroniques et les addictions.

La population de Saint-Barthélemy peut augmenter considérablement avec l’arrivée de nombreux touristes, qu’est-ce que cela implique pour votre hôpital ?
Dans notre île, il y a moins de touristes l’été. La période de rush se fait surtout entre novembre et avril car nous recevons de nombreux touristes étrangers, principalement des Américains. Nous sommes donc sollicités toute l’année.
Connue pour son tourisme de luxe, l’île de Saint-Barthélemy est un lieu de villégiature des stars. Le territoire vit même au rythme des activités liées au tourisme. Qu’est-ce que ça change pour votre hôpital ?
Au sein de notre hôpital, il y a plusieurs catégories de patients : les touristes qui viennent consulter ou qui sont victimes d’accidents durant leur séjour ; les habitants de Saint-Barth qui résident ici à l’année, avec notamment une forte communauté portugaise qui bâtit la quasi-totalité des constructions de l’île. Enfin, nous soignons aussi une très grande quantité de saisonniers, souvent jeunes, travaillant dans le tourisme.
Nous traitons évidemment chaque individu de la même manière. Une tarification spéciale est toutefois pratiquée pour ceux qui ne sont pas des assurés sociaux et qui sont contraints de payer de leur poche ou par le biais d’assurances privées.
Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face ?
Le point noir sur notre territoire est le logement. Un T3 de 60 m2 ne se loue pas en dessous de 4500 euros par mois. Ce qui rend difficile l’accès au logement pour nos soignants.
Je dirais aussi que le statut d’hôpital public et de la fonction publique (ce qui a un impact sur les rémunérations) est complètement inadapté et en décalage complet avec la réalité socio-économique de l’île.
L’isolement géographique et le peu de spécialités médicales présentes sur l’île sont des difficultés auxquelles on fait face, tout comme les difficultés d’approvisionnement, qui nous obligent à tout planifier en amont. Enfin, je dirais que notre hôpital pâtit de la réputation de l’île mais notre établissement va prochainement être reconstruit.
Où en est le projet de modernisation de l’hôpital ?
Il s’agit d’une reconstruction sur le site actuel visant à remettre l’établissement aux standards de confort et de modernité, à optimiser l’accueil des patients et à améliorer les conditions de travail des soignants. Ces travaux permettront aussi de rationnaliser les flux de transports des patients et de tout ce qui concerne la logistique ainsi que d’ouvrir de nouveaux espaces pour de nouvelles activités. Nous venons de choisir les trois architectes qui nous fourniront une esquisse plus détaillée et nous désignerons le lauréat début 2027.
L’établissement est vieillissant et porte encore, huit ans après, des traces du passage de l’ouragan Irma en septembre 2017. Comment travaillez-vous dans ces conditions ?
On fait comme on peut, nous avons peu de perspectives de développement des activités car nous manquons de place. Rien n’a été fait depuis septembre 2017, d’où l’accélération sur le projet de reconstruction que je mène.
Faites-vous souvent appel à des praticiens spécialistes venus de l’extérieur ?
Nous ne faisons pas souvent appel à des médecins extérieurs. Si c’était le cas, ils ne pourraient venir uniquement des pays où les diplômes de médecine sont reconnus par l’Etat français, à savoir principalement les pays européens. A Saint-Barth, nous avons quelques médecins spécialistes américains qui seraient prêts à faire des consultations, mais leur diplôme n’est pas reconnu en France sans équivalence.
Avez-vous du mal à recruter du personnel ?
Oui, mais ce n’est pas parce que nous n’avons pas de candidatures ! Nous avons du mal à recruter du personnel car nous n’avons pas toujours de logements à leur offrir. Un agent qui ne serait pas de l’île n’aurait pas les moyens de se loger même en y passant l’intégralité de son salaire de la fonction publique…
Regardons en arrière. Comment se sont déroulés ces premiers mois de 2026 pour le Centre hospitalier Irénée de Bruyn ?
Ces premiers mois de 2026 ont été un peu plus difficiles que d’habitude car nous avons fait face à une augmentation du nombre de passages aux urgences en lien avec la pénurie qui touche la médecine libérale.
Enfin, quels sont les enjeux à venir pour l’hôpital de Saint-Barthélemy ?
Hormis la reconstruction, les projets de développement sont inclus dans le projet d’établissement (projet stratégique d’établissement) qui prévoit principalement un élargissement des consultations de spécialité, la mise en place d’une salle pour les petites interventions sans être obligé d’aller à Saint-Martin ou en Guadeloupe. Parmi les autres enjeux, je peux citer le retour d’une activité de dialyse sur l’île, le développement de l’hôpital de jour, l’équipement en matériel visant à réduire la dépendance aux approvisionnements (un générateur d’oxygène par exemple) et à améliorer le bilan carbone et le développement durable.
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