Du 3 septembre au 27 novembre, cinq artistes polynésiens vont investir la Cité internationale des arts à Paris dans le cadre de la sixième édition du programme Firi Anoihi. Stylisme, création contemporaine, arts visuels, peinture textile, sculpture…, derrière la diversité des disciplines, tous poursuivent, à travers cette résidence d’artistes de trois mois, un même objectif : celui de chercher et de faire évoluer leur art, afin de mieux le transmettre. Un sujet de notre partenaire Radio 1 Tahiti.
Ils seront cinq. Cinq artistes de Polynésie sélectionnés parmi 23 candidatures pour rejoindre, pendant trois mois, la Cité internationale des arts à Paris. Créé en 2021 et baptisé Firi Anoihi, « le lien par l’art », le programme porté par la Direction de la culture et du patrimoine, avec la mission aux affaires culturelles de l’État et le soutien d’Air Tahiti Nui, offre aux lauréats un temps privilégié de recherche et de création.
À Paris, Mauike, Jennyfer Faremiro, Thodé, Sophie Smidt et Warren Huhina disposeront chacun d’un atelier-logement et d’une bourse de vie et de production. Surtout, ils bénéficieront d’un accompagnement, de rencontres avec des artistes et des professionnels de la culture, et d’une immersion au sein de la Cité internationale des arts, qui accueille chaque mois plus de 300 artistes venus de disciplines, de générations et de pays différents.
« Leur art va se développer au contact des 300 résidents »
Cette dimension de rencontres est au cœur de l’esprit de Firi Anoihi. La résidence n’est pas seulement un déplacement géographique, elle est aussi un espace pour prendre du recul, confronter ses recherches à d’autres regards et, peut-être, revenir en Polynésie avec de nouvelles pistes.
« Ce sont des personnes qui ont un point commun : cette recherche, la constance, ils essayent de se trouver. C’est un art qu’ils ont envie de partager. On espère qu’au niveau de la Cité internationale des arts, cet art va se développer au contact des 300 résidents. C’est tout le bonheur qu’on leur souhaite. On attend surtout un enrichissement et un partage des connaissances à leur retour. Au niveau du scolaire aussi, on attend beaucoup. »
Cinq artistes, cinq recherches différentes
La promotion 2026 réunit cinq univers et autant de façons d’interroger l’identité, la mémoire et les savoir-faire polynésiens. Ils ont tour à tour présenté leur parcours et leur projet ce jeudi, sur le paepae a Hiro de la Maison de la culture.
Premier à prendre la parole, Mauike, styliste, couturier et modéliste, dit vouloir poursuivre son travail autour de pièces uniques et chargées d’émotion, dans la continuité de créations qui ont déjà marqué son parcours, comme la robe Penu portée à Cannes par l’actrice Pahoa Mahagafanau du film Pacifiction.
Originaire de Kauehi, Jennyfer Faremiro développe quant à elle des tenues et parures d’exception à partir de matériaux naturels. Avec son projet « Résonnances ancestrales », elle souhaite explorer les collections polynésiennes conservées dans les musées français afin d’y retrouver des savoir-faire et des symboliques capables de nourrir sa création. Une démarche artistique originale qui a retenu l’attention du jury cette année.
« J’ai contacté des amis qui travaillent dans différents musées pour pouvoir aller voir leurs archives. Et du peu qu’ils m’ont envoyé, c’étaient des choses que je n’avais jamais vu auparavant. Dans les musées, on voit ce qu’on nous montre, comme le costume du deuilleur qui est extraordinaire, mais il y a tellement d’autres choses ! Aller dans les réserves des musées et entrer dans le vif du sujet, c’est une opportunité incroyable », se réjouit la jeune créatrice de 32 ans.
Des démarches avant tout personnelles
Thodé, lui, est architecte mais aussi plasticien multidisciplinaire. Il travaille de son côté sur la mémoire du penu. Son projet « Mémoire et Résistance » doit lui permettre d’expérimenter une technique picturale fondée sur la superposition, le frottement et l’empreinte, pour faire dialoguer geste ancestral et langage contemporain.
Sophie Smidt poursuit quant à elle ses recherches autour de la peinture textile et des motifs polynésiens. Avec « Voiles migrateurs », elle souhaite faire évoluer sa pratique vers des œuvres de grande échelle intégrant des dimensions sculpturales et performatives.
Enfin, Warren Huhina, sculpteur et graveur originaire de Hiva Oa, inscrit sa démarche dans une quête identitaire et une histoire familiale marquisienne, qu’il a présentée avec beaucoup d’émotions ce jeudi. Son projet « L’art tiki comme force de transmission et de guérison collective » interroge la capacité de l’art à devenir un espace d’écoute, de dignité et de réconciliation.
« La plupart des visiteurs en Polynésie française cherchent à repartir avec un totem de leur voyage. Souvent, ils repartent avec Tiki. C’est là qu’on se rend compte, en tant que Marquisien, de la force de notre art. Mais à côté de cette force, il y a un passé, il y a une histoire. On peut utiliser la force de Tiki dans le but de remettre certaines choses à leur place », explique le jeune homme de 27 ans, qui évoque en premier lieu un projet personnel, mais qui pourra servir à d’autres.
« Pour ma part, ça va commencer par mes propres traumas. Je cherche à comprendre comment, de l’extérieur, on réussit à guérir l’intérieur. Et du coup, comment, depuis l’extérieur, depuis Paris, je pourrais agir d’abord en moi-même puis indirectement sur le fenua. »
Partir pour mieux revenir
Les cinq artistes ne sont pas envoyés à Paris avec l’obligation de produire une œuvre : la résidence est avant tout conçue comme un temps de recherche et de création. Ils seront accompagnés pendant leur séjour et invités à rencontrer artistes, commissaires, galeristes, critiques et autres professionnels du secteur culturel.
À leur retour à Tahiti, les lauréats devront partager le bilan de leur résidence avec leurs pairs et avec le public, notamment scolaire. Ces restitutions pourront prendre la forme d’interventions dans les écoles, d’expositions ou encore de performances selon les disciplines.
Cinq artistes, donc, mais cinq façons de questionner ce que signifie créer depuis la Polynésie française aujourd’hui : retrouver les objets conservés loin du fenua, faire parler la matière, réinventer les motifs, interroger la puissance du tiki ou repousser les frontières du vêtement. Ils prendront l’avion tous ensemble le 1er septembre, à destination de Paris.
Lucie Ceccarelli pour Radio 1 Tahiti

