Les résultats de l’expertise scientifique collective de l’IRD sur les grands fonds marins ont été présentés pour la première fois à la présidence de la Polynésie française ce jeudi. Une étude qui conforte Moetai Brotherson et son gouvernement dans son opposition à l’exploitation minière des grands fonds, « catastrophe annoncée » sur le plan environnemental et économique. Les recommandations de cette expertise doivent surtout permettre à l’État, qui a ces dernières années marqué un virage sur le sujet, d’actualiser sa stratégie sur les grands fonds. Mais le pays pourrait aussi s’en inspirer. Explications de notre partenaire Radio 1 Tahiti.
Ce jeudi matin, l’expertise scientifique collective (ESCo) « Enjeux de connaissance et de gouvernance des grands fonds marins : quels savoirs, quels usages et quelle gouvernance pour le Pacifique ? » a été présentée à la présidence de la Polynésie, pour sa première restitution. Conduite par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et commanditée par le secrétariat d’État chargé de la mer, en France, cette expertise est née du travail d’actualisation de la Stratégie nationale grands fonds marins de 2015.
Pendant trois ans, treize experts internationaux, des anthropologues, biologistes, économistes, géologues, océanographes, philosophes et juristes, ont multiplié ateliers et échanges, afin de dresser un état des connaissances sur les grands fonds marins en croisant savoirs scientifiques, traditionnels et locaux. Ce travail a débouché sur dix recommandations visant à éclairer les décisions publiques et à améliorer leur gouvernance, en tenant compte des usages et des impacts environnementaux de ces espaces maritimes. Dix-sept pays et territoires du Pacifique ont été associés aux dialogues.
Les zones économiques exclusives de la Polynésie française, de la Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna, comme les eaux internationales, étaient au centre de cette restitution régionale, menée d’abord en Polynésie française, avant d’aller en Nouvelle-Calédonie. Y ont assisté les représentants du Pays et du Haut-commissariat, ainsi que les PDG de l’Ifremer et de l’IRD, invités pour l’occasion. Parmi les thèmes qui ont émergé : les controverses autour de la mine sous-marine.
L’exploitation des fonds marins, « une catastrophe annoncée »
Sur ce sujet, le président du Pays n’a pas mâché ses mots. Pour Moetai Brotherson, la restitution est « absolument essentielle », car c’est à la science d’éclairer les décisions politiques, avec l’ensemble de la population, pour que chacun mesure les enjeux. Environnementaux d’abord : l’exploitation des fonds marins est selon lui « une catastrophe annoncée ». Économiques ensuite : « Toutes ces études démontrent qu’on perd de l’argent en faisant du deep sea mining. »
Le chef de l’exécutif a aussi rappelé l’importance de l’océan pour les Polynésiens et la position du Pays en faveur d’un moratoire sur l’exploitation minière des grands fonds, exprimée dès 2022. Les travaux présentés, a-t-il noté, invitent à mieux associer les populations et les savoirs locaux aux réflexions sur la préservation et les usages de l’océan.
Le gouvernement a donc réaffirmé son opposition à toute exploitation des grands fonds en Polynésie. « On a été bien clairs sur cette volonté du pays d’interdire l’exploitation des fonds sous-marins, par la mise en place d’un arrêté qui définit les aires marines protégées de la Société, des Gambier et des zonages côtiers », explique Taivini Teai. « Tout ça a été validé et voté par l’Assemblée », pointe le ministre de l’Environnement et des Ressources marines.
Il est vrai que l’Assemblée territoriale s’est exprimée pour avis en 2025 sur la transformation de l’aire marine gérée Tainui Atea en aire marine protégée, avec une interdiction de principe de l’exploitation sur les près de 5 millions de kilomètres carrés couverts. Mais ces protections ont tout de même fait débat : à l’assemblée, qui attend toujours d’être consultée sur la création de deux nouvelles aires à fort degré de protection autour des Marquises et au sud des Australes, le groupe Tavini est opposé à la « mise sous cloche » des ressources minières sous-marines, estimant qu’elles devront être exploitées une fois que les conditions économiques et environnementales seront réunies.
Au gouvernement, on veut continuer à épaissir les arguments pour s’opposer à une telle exploitation. « Vu l’évolution du contexte national et international, il est important d’avoir cette expertise, qui nous permet de consolider les connaissances scientifiques dans tous les domaines, mais également d’avoir ces éléments de réflexion sur les recommandations, pour aller plus loin dans notre connaissance des grands fonds sous-marins », reprend Taivini Teai.
Le pays peut aussi compter, pour approfondir la connaissance de ces milieux profonds, sur la chaire internationale sur les grands fonds portée en Polynésie par l’Ifremer, qui est aussi destinée à renforcer la recherche et la coopération scientifique dans le Pacifique. Car les projets d’exploration minière envisagés à proximité de l’espace maritime polynésien (aux îles Cook notamment) soulèvent des interrogations sur leurs impacts environnementaux.
« La France était plutôt sur une position pro-mine et elle a changé d’avis entre-temps »
Alors que la stratégie de 2015 penchait plutôt pour une exploitation, l’État lui-même se range désormais dans le camp du principe de précaution. Un tournant acté dès 2022, avec la proposition d’Emmanuel Macron d’adopter un moratoire international sur le sujet. « Au début, la France était plutôt sur une position pro-mine et elle a changé d’avis entre-temps », souligne Tamatoa Bambridge, anthropologue et seul expert polynésien associé aux travaux de l’ESCo.
Pour le chercheur, le groupe de scientifiques a dû tenir un cap : la neutralité. Sans elle, impossible d’écouter les pays du Pacifique favorables à la mine, comme les îles Cook, Nauru ou Tonga. Les recommandations, qui touchent aux champs scientifique, politique et de la société civile, valent donc aussi pour ceux qui veulent exploiter. « On n’a pas à dire “on est pour, on est contre”, bien qu’on ait une opinion, mais on a à dire : “Si vous le faites, attention à tel type de conséquences.” »
Le rapport peut ainsi appuyer une stratégie de conservation comme Tainui Atea, tout comme une politique de découverte de ces fonds, « je ne parle pas d’exploitation encore », précise-t-il, avec des recommandations dont il faudra tenir compte.
Un débat public et citoyen, en premier lieu
La première de ces dix recommandations propose d’organiser des forums citoyens pour porter la question des grands fonds dans le débat public. Les autres insistent notamment sur la nécessité de compléter et de consolider les connaissances, et de les rendre accessibles. Trois recommandations retiennent particulièrement l’attention du pays : ces forums citoyens, mais aussi la mise en débat des usages actuels et futurs des grands fonds, et le développement d’une politique de la connaissance qui associe les différents savoirs.
Reste une précision de taille : cette expertise est une commande de l’État, destinée à étayer sa stratégie nationale en eau profonde. Il ne s’agit pas de la décliner telle quelle en Polynésie, qui est autonome et capable de définir la sienne. Et les situations diffèrent d’un territoire à l’autre. À Wallis-et-Futuna, le code minier relève de l’État. Tamatoa Bambridge s’attend par exemple à ce que les Wallisiens et Futuniens mènent cette bataille : ils ont pris conscience que ce qui fait sens culturellement pour eux leur échappe complètement sur le plan juridique.
La Polynésie entend tout de même travailler avec ses partenaires scientifiques et institutionnels à la mise en œuvre de certaines de ces recommandations. Il faudra définir les formes de participation des populations, les sujets à mettre en débat sur les usages des grands fonds et les besoins prioritaires de recherche. Avec un message clair : pour le pays, protéger les grands fonds ne signifie pas renoncer au développement, mais choisir un modèle qui préserve les écosystèmes et l’avenir des générations futures.
Lucie Ceccarelli pour Radio 1 Tahiti

