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TÉMOIGNAGES. Une expérience scientifique et humaine hors du commun à l’École Bleu Outremer de l’Ifremer pour 12 jeunes ultramarins au large de Mayotte
© Louis Bouscary - Ifremer

Pendant trois semaines, dix-huit jeunes, dont douze originaires de La Réunion et de Mayotte, ont participé à l’École Bleu Outremer de l’Ifremer. À bord du navire français Marion Dufresne II, les étudiants en formation artistique, scientifique ou maritime ont découvert la vie à bord et secondé les chercheurs dans leur mission de terrain. Pour Outremers360, une partie de ces étudiants revient sur cette expérience qu’ils qualifient tous d’hors du commun.


« Au moment de quitter le bateau, on a tous pleuré. C’était l’une des meilleures expériences de ma vie », avoue Clément Françoise, 19 ans, qui a participé à l’École Bleu Outremer. Le jeune garçon est étudiant à l’École d’apprentissage maritime de La Réunion (EAMR), quelques jours à peine après la fin de la mission, il peine à trouver les mots pour qualifier cette expérience « bouleversante » : « C’était ma sixième mission en mer mais c’était la première fois que je ressentais quelque chose d’aussi fort. Je dis oui tout de suite pour repartir », raconte-t-il.
Comme lui, dix-sept autres jeunes de La Réunion, de Mayotte, de Madagascar, des Seychelles et de l’île Maurice ont participé à la deuxième édition de l’École Bleu Outremer. Ce programme, porté par l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer) et la direction générale des Outre-mer (DGOM), a pour but d’embarquer des étudiants issus de disciplines différentes sur un navire scientifique « où la science se partage autant qu’elle se pratique ».
Du 18 septembre au 8 octobre, les jeunes et leurs dix encadrants ont rejoint le navire ravitailleur et scientifique Marion Dufresne II, qui assure les rotations logistiques (vers les TAAF) et océanographiques, aux côtés de l’équipe scientifique de la campagne MAYOBS 36. Direction Mayotte pour trois semaines de surveillance du volcan sous-marin Fani Maoré.

Des missions scientifiques pour tous

Émilie Rigouard, étudiante à l’Université de La Réunion en deuxième année de doctorat travaille sur le dégazage des monts sous-marins (libération de gaz). Elle revient sur son expérience : « Quand on m’a proposé d’embarquer j’étais vraiment heureuse. Ça m’a beaucoup ému de voir le volcan grâce à des caméras embarquées, je vois enfin la chose sur laquelle je travaille depuis un an. J’ai pu observer et travailler avec les chercheurs avec qui j’échange depuis des mois. Cette expérience était très enrichissante d’un point de vue scientifique, ça m’a aussi permis de découvrir d’autres disciplines, plutôt biologiques, hydrologiques ou sur le milieu marin. »

Si l’étudiante a pu profiter d’une mission scientifique en lien avec son cursus, ce n’est pas le cas de tout le monde. Car l’originalité de cette École Bleu Outremer est de mêler des étudiants d’âges, de territoires et de disciplines différents. Pendant trois semaines, les étudiants des universités ont côtoyé et collaboré avec les jeunes de l’École d’apprentissage maritime de La Réunion et de cursus artistiques. « C’était un gros challenge d’avoir des étudiants avec des niveaux de formations différents : licence, master, bac pro, doctorat, postdoc. Notre souhait était de croiser les regards entre les disciplines et entre les problématiques environnementales qu’on connaît dans la région, » raconte Pascale Chabanet, directrice de recherche à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) et marraine de cette deuxième édition. « On a aussi essayé de croiser nos regards individuels et je pense que l’art a été un outil intéressant pour arriver à faire parler des langues différentes, des points de vue différents et des disciplines diverses. » L’École Bleu Outremer a été pensée comme des « universités flottantes », où le navire devient un lieu d’apprentissage.


« On a découvert des choses qui vont changer notre perception de la mer et de l’océan »

Les jeunes ont participé à diverses missions aux côtés de l’équipage de la campagne scientifique consacrée à la surveillance de l’activité sismo-volcanique sous-marine de Mayotte. Ils ont donc participé à la cartographie du relief sous-marin, aux observations par caméra, aux prélèvements de roches et d’eau, à l’étude de la biodiversité ou à la recherche d’ADN environnemental.
Émilie Rigouard se souvient des quarts de nuit où de nombreuses manipulations étaient déployées : « Il faut toujours avoir un œil sur ce qui se passe en pleine nuit, pour que les équipes scientifiques puissent se reposer. J’ai peu dormi pour profiter au maximum. » Elle a aussi participé aux missions de dragage (prélèvement des échantillons biologiques ou géologiques sur le plancher océanique), à l’analyse et au tri des roches remontées. « C’était une expérience tellement riche, se souvient-elle. On a compris ce qu’il se passait sous nos pieds, on a découvert des choses qui vont changer notre perception de la mer et de l’océan. »

Les jeunes ont été encadrés par petits groupes par des chercheurs et ingénieurs. L’objectif était de mieux comprendre l’évolution du système magmatique et à améliorer le suivi de son activité. Ils ont contribué « à cartographier les fonds marins, détecter et caractériser les émissions de fluides et de particules, analyser la colonne d’eau et prélever des roches volcaniques. Ils participeront également au suivi du réseau d’instruments sous-marins, notamment des sismomètres de fond de mer qui permettent de suivre l’activité sismique », détaille l’Ifremer.

Art, science et maritime

Emma Bravo, doctorante en deuxième année à l’Université de La Réunion a elle aussi profité de ces trois semaines en mer pour « tout découvrir ». « J’ai assisté les scientifiques sur les prélèvements d’eau », précise l’étudiante qui travaille spécifiquement sur les ressources en eaux souterraines sur l’île de Rodrigues (dans l’archipel des Mascareignes). L’étudiante embarquait pour la première fois en mer et sur un navire océanographique. « On faisait des manipulations toute la journée et toute la nuit, c’était très enrichissant ». La doctorante a particulièrement apprécié l’hétérogénéité du groupe : « C’était super qu’on soit tous mélangés, des chercheurs, des étudiants en science, en art ou les gens du maritime. On crée une bulle sur le Marion Dufresne, on apprend à découvrir les gens autrement. Et grâce à l’art, on s’est tous autorisés a être un peu plus sensibles. Ça nous a permis de nous lâcher et d’exprimer quelque chose de différent. »

Quatre étudiants en art, de l’École supérieure d’art de La Réunion et de l’Université de Mayotte, ont participé à cette mission. Encadrés par une illustratrice scientifique, Diana Chauchon, ils ont pu raconter la mission avec d’autres langages : des interviews dessinées et enregistrées, des carnets de bord collectifs, des posters de vulgarisation, des ateliers d’écriture poétique. Émilie Grondin est l’une des étudiantes embarquées. Elle a choisi la photographie et la technique du polaroïd lift pour faire écho à la fragilité de l’environnement marin. « Un artiste c’est comme un scientifique : il prépare, il analyse des échantillons, il prélève des fragments. C’est ce que j’ai fait. » Par ce travail, l’étudiante a voulu mettre en avant l’invisible : les volcans et les monts sous-marins. « Dans ma recherche artistique je parle beaucoup de la mémoire, et monter à bord du Marion Dufresne a toujours été un rêve pour moi. » Les étudiants en art ont proposé des ateliers artistiques aux chercheurs et à leurs camarades tout au long de l’expédition.


« Chacun était formateur et formé en même temps »

La directrice de recherche Pascale Chabanet confirme : « On avait tous à apprendre les uns des autres, chacun à partager ses connaissances. » Philippe Berthier, professeur à l’École d’apprentissage maritime de La Réunion a par exemple proposé un cours consacré aux nœuds marins qui a beaucoup plu aux élèves comme aux encadrants. « Ce cours nous a beaucoup marqués car c’est très utile de savoir faire des nœuds même quand on n’est pas marin. Chacun était formateur et formé en même temps », poursuit Pascale Chabanet.
Le professeur Philippe Berthier acquiesce : « Les étudiants se sont ouverts à différentes disciplines. Je voyais mes élèves de l’école maritime s’intéresser à tout ce qui relevait de l’artistique et du scientifique. Les chercheurs ont fait du matelotage, tout le monde s’est mélangé et a été attentif aux autres. »

Clément Françoise, l’un des élèves de Philippe Berthier s’est en effet initié aux activités scientifiques : « Ce n’était pas la première fois que je naviguais vers Mayotte mais je ne savais pas qu’il y avait un volcan, ça a été la découverte. J’ai participé aux missions de dragages. » Il termine cette expérience avec, dit-il, un tout autre état d’esprit : « Mon point de vue a totalement changé. Grâce à cette expérience, j’ai compris que naviguer sur l’eau et comprendre l’océan sont deux choses différentes. On peut passer des jours en mer mais sans comprendre ce qu’il y a dessous. »

Les cinq étudiants sont unanimes : cette expérience les a changés. « Les 18 jeunes qui ont embarqué et les 18 jeunes qui ont débarqué ne sont pas les mêmes personnes », assure Émilie Rigouard. Tous voudraient remonter à bord dès que possible.
Une troisième édition de l’École bleu Outremer aura sans doute lieu dans les prochaines années, nous confie Pascale Chabanet mais pour l’heure, des restitutions des expériences à bord (notamment du travail artistique) se dérouleront à La Réunion et à Mayotte.