INTERVIEW. « Sans budget, on ne reconstruit pas Mayotte » prévient Naïma Moutchou

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INTERVIEW. « Sans budget, on ne reconstruit pas Mayotte » prévient Naïma Moutchou

Dans cet entretien accordé à notre partenaire France Mayotte Matin, Naïma Moutchou fait le point sur l’application de la loi de refondation, les moyens budgétaires, la reconstruction, la pression migratoire, l’école et l’avenir du port de Longoni. Elle défend une ligne de fermeté, de responsabilité et d’engagement de l’État aux côtés des Mahorais.

France Mayotte Matin : S’agissant de la loi Mayotte vous aviez dit, sur notre plateau, que la publication des décrets allait s’accélérer en fin d’année 2025, mais le compteur est toujours bloqué à 2 publiés. Faut-il s’inquiéter ?

Naïma Moutchou : La vigilance des élus est légitime. Elle est aussi la mienne. C’est précisément pour ça que j’ai installé un comité de suivi de la loi lors de mon déplacement à Mayotte en décembre et que je m’implique personnellement dans son fonctionnement. Mais je le dis clairement : laisser entendre que l’État serait à l’arrêt est faux. Moins de six mois après la promulgation de la loi, parce que j’en ai fait une priorité de mon action, plus de la moitié des textes réglementaires sont déjà publiés dont plusieurs en toute fin d’année 2025.

Recensement exhaustif, création du Département- Région, création d’un ré- gime de visite domiciliaire pour la recherche d'armes, soutien au périscolaire, hausse du SMIC au 1er janvier 2026, classement de toutes les communes mahoraises en quartiers prioritaires de la ville, mesures d’attractivité pour les fonctionnaires : les textes sont là et les décisions sont prises. D’autres textes structurants arrivent. Le conseil d’État sera saisi en janvier, notamment sur les prérogatives élargies du préfet. Des décrets simples sont en cours de finalisation. Mon objectif est clair : atteindre 90 % de taux de réalisation avant la fin du premier trimestre 2026. Et je m’y tiendrai.

Comment on reconstruit sans budget ?

Sans budget, on ne reconstruit pas Mayotte. C’est aussi simple que je viens de l’énoncer. L’État a pris ses responsabilités. La loi de refondation prévoit 4 milliards d’euros jusqu’en 2031 pour reconstruire et développer Mayotte. Un outil budgétaire spécifique a été confié au préfet. La programmation annuelle des crédits, attendue par le parlement avant le 31 décembre 2025, a été transmise. L’engagement a été tenu.

Pour 2026, 674 millions d’euros sont prévus : plan eau Mayotte, construction d’écoles, soutien aux collectivités, logements, premières phases de l’aéroport de Bouyouni. Les projets existent et nous avons sanctuarisé les crédits nécessaires. Mais je le dis avec gravité : si le budget n’est pas voté, ces financements ne seront pas mobilisables. Et ce sont les Mahorais qui en paieront le prix. La responsabilité est désormais clairement parlementaire.

L’Ambassade de France aux Comores fait la promotion des 46 écoles rénovées et 2500 professeurs formés avec l’argent des contribuables français, alors devons-nous continuer d’inscrire les enfants comoriens dans nos écoles à Mayotte sachant les difficultés du système scolaire submergé par un nombre d’enfants allophones très important ?

Les jeunes comoriens doivent être scolarisés aux Comores. Les écoles de Mayotte ne peuvent pas absorber une pression démographique incontrôlée. Continuer à faire comme si ce n’était pas le cas, c’est mentir aux Mahorais et fragiliser durablement notre système scolaire. La loi de refondation est claire : la lutte contre l’immigration clandestine passe par un rapport exigeant avec nos voisins et par une ligne de fermeté assumée.

Mais je refuse aussi les postures faciles. On ne reconstruira pas Mayotte en fermant les yeux sur la réalité des mineurs déjà présents sur le territoire. Laisser des enfants hors de l’école, c’est fabriquer les drames de demain. La République ne peut pas abandonner ces jeunes à l’errance et à la délinquance.

Il faut donc tenir les deux exigences : fermeté sur les flux, responsabilité sur les situations existantes. Les communes sont en première ligne et l’État doit être à leurs côtés. C’est pourquoi, comme je m’y suis engagée en décembre, je réunirai après les élections municipales tous les acteurs concernés pour identifier des solutions concrètes sur les constructions scolaires et l’accueil des élèves, sans hypocrisie et sans tabou. Nos enfants mahorais ne doivent pas être victimes de ces situations. 

Où en est-on de la maitrise de nos frontières et surtout quelles solutions pour les migrants africains ?

A titre personnel, je suis favorable à la suppression du droit du sol. À Mayotte, il agit comme un puissant facteur d’attractivité migratoire et alimente une pression insoutenable sur les services publics, l’école, le loge- ment, la santé, la sécurité. Ce débat est constitutionnel et devra passer par le Parlement. Mais en attendant cette évolution indispensable, l’État agit fermement. Malgré les conséquences du cyclone Chido, la lutte contre l’immigration clandestine ne s’est jamais arrêtée.

En 2025, ce sont 23 421 éloignements, soit une hausse de plus de 21 %, ainsi que 41,5 % d’interpellations à terre supplémentaires, dans un contexte pourtant extrêmement dégradé. Ces résultats, je les dois à des femmes et des hommes engagés jour et nuit sur le terrain. Leur action mérite le respect, et des moyens à la hauteur.

Mayotte ne se reconstruira pas si nous laissons les frontières hors de contrôle. La maîtrise des flux est la condition de tout le reste. Les moyens nautiques, les capacités de détection, le renseignement, seront renforcés. Les objectifs fixés par le président de la République (35 000 éloignements par an) doivent être cohérents avec les moyens engagés. C’est la position que je défends à Paris.

S’agissant des migrants africains, le phénomène a changé de nature et d’ampleur. Il appelle une réponse plus rapide et plus coordonnée. Prévenir les arrivées, adapter nos modes opératoires, conclure des accords de reconduite, éloigner sans délai : des opérations conduites en 2025 ont prouvé que c’était possible. En 2026, nous ne faiblirons pas, bien au contraire !

Quelles décisions s’agissant du port de Longoni car le décompte avec la fin de la DSP est enclenché et le CD renvoie à la décision de l’État ?

Le port de Longoni est une infrastructure stratégique. La loi de refondation est sans ambiguïté : l’État s’est engagé à en faire un grand port maritime, capable de rayonner dans le canal du Mozambique. Mayotte ne doit pas subir son port mais se développer grâce à lui. C’est un levier économique majeur, vital pour le territoire. 

Une mission inter-inspections a été lancée en juillet 2025 pour éclairer les perspectives de développement et les modalités de sortie de la délégation de service public. L’enjeu est clair : garantir la continuité des activités portuaires à l’issue de la DSP prévue pour septembre 2026, tout en préparant l’avenir.

Le rapport sera remis dans les prochains jours. Le Département-Région sera pleinement associé. Il faudra décider vite, ensemble, et dans l’intérêt exclusif de Mayotte.

Propos recueillis par Anne-Constance Onghéna pour France Mayotte Matin