En cette rentrée scolaire 2026, Outremers360 donne la parole aux recteurs d’académies dans les territoires ultramarins. À La Réunion, alors que les 213 959 écoliers ont repris le chemin de l’école depuis deux semaines, le recteur Rostane Mehdi revient sur les spécificités de cette rentrée : portables interdits, accent mis sur les maths et le langage, cours sur l’intelligence artificielle, deux semaines de vacances supplémentaires pour faire face aux fortes chaleurs.
En cette rentrée scolaire 2026, comment se porte l’enseignement réunionnais ?
Rostane Mehdi : Je dirais que cette rentrée s’est bien passée, bien mieux que ce qu’on imaginait puisqu’on craignait que la réduction du nombre des personnels PEC (contrat Parcours emploi compétences, ndlr) employés par les communes dans les écoles ait un impact sur la rentrée. Je constate que tout le monde a fait en sorte que tout se passe dans les meilleures conditions. Le cap est extrêmement clair pour cette rentrée, il est fixé par le ministre, l’objectif est d’instruire et de protéger. Et nous avons le sentiment que notre projet stratégique académique se fond parfaitement dans ce cadre national. On sait où l’on va, on est capable de dire aux parents et aux enfants ce que l’école réunionnaise a comme projet.
Si on se situe dans une perspective plus longue, l’école a, incontestablement, rempli son office à La Réunion. L’académie a 40 ans. En quatre décennies, on a vu le taux de scolarisation progresser de manière constante, l’illettrisme reculer, le niveau d’études augmenter constamment, avec aujourd’hui des résultats proches de la moyenne nationale. La Réunion est une terre sur laquelle l’académie couvre tout le spectre de la formation, en plus du primaire et du secondaire, nous avons une belle université qui offre aux jeunes la possibilité de faire des études dans la santé, en droit, en économie et gestion, etc.
L’académie de La Réunion fait face à un nombre important de décrochage scolaire. Pourquoi et comment y faire face ?
L’académie de la Réunion est confrontée à de très nombreuses contraintes qui peuvent, en partie, expliquer ce décrochage scolaire. Elles sont d’abord structurelles : 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et fait face à de grandes difficultés. Il faut rappeler aussi que le taux d’incidence de certaines maladies est deux fois supérieur à ce qu’on connaît dans l’Hexagone, c’est le cas pour le diabète, le surpoids. Il y a aussi beaucoup de violences intrafamiliales… Tout cela afflige la société réunionnaise.
Notre territoire subit aussi des contraintes climatiques, l’île vit le réchauffement climatique avec des cyclones de plus en plus puissants. Il y a aussi des contraintes conjoncturelles qui ont un impact sur la société et sur le système éducatif. L’année dernière, l’épidémie de chikungunya a été à l’origine de la perte de milliers d’heures de cours. On doit constamment composer avec ces difficultés.
Mais aucune de ces contraintes n’est une excuse. On doit faire avec et se montrer inventif. Le décrochage scolaire reste un vrai problème à La Réunion, chaque année plusieurs milliers d’élèves se soustraient à l’obligation de scolarisation. C’est un problème dont nous avons pris la mesure, nous déployons une action pour identifier ces situations et accompagner ces élèves qui sortent du cadre.
213 959 écoliers, collégiens et lycéens ont fait leur rentrée le 18 août. Ce chiffre est en baisse par rapport aux années précédentes. Pourquoi ?
Oui, nous avons perdu, comme beaucoup d’académies, des élèves. Dans le premier et le second degré, cela représente 1 800 élèves de moins en cette rentrée. D’ici à 2035, l’académie devrait perdre 25 000 élèves. La déprise démographique est un phénomène que l’on relève à l’échelle nationale. Le nombre d’enfants diminuant, le nombre d’élèves diminue aussi même si la baisse de la natalité est plus faible ici que dans l’Hexagone.
Quelles seraient les conséquences d’une telle baisse ?
Il y aura probablement des conséquences, 25 000 élèves de moins dans les huit ou dix ans à venir ce n’est pas rien. Cette diminution du nombre d’élèves nous amènera à réfléchir à une autre organisation au sein des établissements. Moins d’élèves c’est aussi l’opportunité d’allouer davantage d’espaces pour les élèves, d’accueillir des nouvelles sections pour des BTS, d’offrir à l’IUT l’espace qui lui manque.
Les pistes sont nombreuses. L’école inclusive est une priorité à La Réunion, ces espaces qui se libèrent pourraient permettre d’installer dans les murs des écoles, collèges et lycées des instituts médico-éducatifs afin de prendre en charge des enfants qui souffrent de handicaps.
Pour les communes enclavées, il serait possible de concevoir des lycées-collèges là où il n’y a, aujourd’hui, pas de lycée. Ces surfaces disponibles permettraient d’ouvrir des classes de seconde pour que les enfants puissent rester près de chez eux une année supplémentaire.
Pourtant, cette année, face à cette baisse du nombre d’élèves, des posts ont été supprimés : 16 postes d’enseignants dans le premier degré et 64 dans le second degré…
Il faut regarder ce chiffre en même temps que le nombre global d’enseignants pour relativiser l’ampleur de cette réduction. 80 postes ont été supprimés sur un total de 17 000 enseignants. Je veux souligner quand même que ces suppressions ont été modérées et raisonnables, le ministère n’a pas fait remonter tous les postes qu’il aurait pu en prenant en compte la démographie de La Réunion.
Quelles sont les nouveautés et spécificités pour cette rentrée scolaire ?
Je veux insister sur l’esprit qui nous porte, d’instruire les élèves le mieux possible, c’est-à-dire de leur permettre de maîtriser les fondamentaux et les protéger sur tous les plans. On est très engagé dans la lutte contre les addictions et la sécurité près des établissements.
Notre souci d’instruire les élèves nous conduit à insister sur deux points : le langage et le raisonnement scientifique. Si je prends ce dernier, nous ouvrons en cette rentrée scolaire, quatre classes en horaires aménagés maths et sciences avec un projet de développer l’appétence pour les sciences et de veiller à renforcer l’égalité entre les filles et les garçons. Sur le langage, nous allons déployer des nouveaux programmes de français, en CM2, 5e et seconde.
Nous sommes aussi extrêmement attentifs à l’égalité des langues, notamment entre le français et le créole réunionnais. Sur ce point deux actions se déploient : le renforcement de notre plan d’action académique sur la langue et la culture régionales avec la formation d’un nombre important d’enseignants ; mais aussi l’ouverture d’un enseignement de spécialité en créole réunionnais au lycée pour permettre aux élèves de passer une matière au bac en créole.
L’interdiction des téléphones portables est une des nouveautés. Qui sera chargé de vérifier le respect de cette règle ?
Les règlements intérieurs ont été modifiés pour faire figurer cette interdiction, elle sera déployée sur le principe de confiance, les modalités doivent être réglées et définies selon les établissements.
À partir de cette année, les élèves réunionnais bénéficieront de deux semaines de vacances supplémentaires en février. Pourquoi ce changement de calendrier ?
Tous les trois ans, il faut redéfinir un calendrier scolaire. Quand j’ai pris mes fonctions fin 2024, cette question a été soumise. Au terme d’une concertation avec l’ensemble des parties prenantes, j’ai considéré, pour tenir compte d’un mois extrêmement chaud, qu’il fallait allonger légèrement les vacances de l’été austral, sans pour autant déphaser le calendrier réunionnais par rapport au calendrier national.
C’est un arbitrage qui m’a conduit à allonger d’une dizaine de jours les vacances. Je pense que le calendrier scolaire n’est qu’un levier parmi d’autres pour lutter contre les conséquences du changement climatique. Si janvier est un mois très chaud, février et mars le sont aussi, mais on ne peut pas imaginer que les vacances se prolongent jusqu’en avril. Je crois qu’il y a d’autres leviers à envisager.
Lesquels ?
Le bâti scolaire est un élément important, il faut songer à végétaliser les bâtiments, améliorer les équipements avec l’installation de brasseurs d’air. Nous discutons de toutes ces possibilités avec les collectivités territoriales.
Les écoles réunionnaises sont-elles prêtes face au changement climatique ?
Elles ne sont pas plus ou moins prêtes qu’ailleurs. Le bâti scolaire à La Réunion souffre car les conditions climatiques sont difficiles avec la chaleur, l’humidité et les cyclones. Le bâti est affecté d’une vétusté accélérée par rapport à ce qu’on connaît dans l’Hexagone. Mais je veux souligner la mobilisation des collectivités à nos côtés. Je l’ai vu au moment du cyclone Garance, qui s’est déchaîné la veille des vacances de février mais avec la mobilisation de tous, nous avons pu réouvrir presque l’ensemble des 650 établissements, grâce aux collectivités. J’ai confiance en notre capacité à travailler ensemble sur des adaptations à venir de nos établissements.
On ne part pas de loin, notre territoire a conscience de ces sujets depuis plus longtemps qu’ailleurs. J’ai visité une école à Saint-Pierre, j’étais ébahi par ce qu’ils avaient déjà mis en place : une cour dite « oasis » répondant à des normes bien supérieures à ce qui est demandé, la végétalisation des bâtiments, des brasseurs d’air dans les classes. Tout est déjà fait pour que les élèves souffrent moins de la chaleur et nous allons poursuivre ces efforts, nous sommes en avance par rapport l’Hexagone.
Rencontrez-vous des problèmes de recrutement liés aux effectifs enseignants ?
Non, nous avons comme partout un problème de remplacement mais il ne nous manque pas de professeur. On a recruté des enseignants contractuels pour renforcer notre brigade de remplacement.
Le numérique prend de plus en plus de place dans l’enseignement. De nouvelles mesures ont été mises en place concernant l’intelligence artificielle, lesquelles ?
L’IA devient un objet d’enseignement en tant que tel car les élèves auront un enseignement dédié. J’ai validé il y a quelques jours un comité de pilotage sur l’intelligence artificielle qui est chargé de faire des propositions sur l’impact de l’IA sur la formation des enseignants et sur la manière dont elle peut être utilisée à l’appui de notre pédagogie.
L’académie de La Réunion est-elle bien équipée sur la question du numérique ?
Nos établissements sont équipés de manière satisfaisante, on pourrait faire mieux mais il n’y a pas de sujet de tension particulier.
Quels sont les principaux enjeux à venir pour l’académie de La Réunion ?
C’est à l’école que tout peut se gagner mais aussi où tout peut se perdre, nous y sommes très attentifs. L’académie fait en sorte que l’école fonctionne le mieux possible, en dispensant les fondamentaux qui serviront de socle mais il faut aussi que l’école inclue, on met l’accent sur la cohésion sociale. L’école c’est le ciment de la société réunionnaise.

