Dans notre série consacrée à l'histoire des chefs-lieux d'Outre-mer, cap sur la Martinique et sa capitale, Fort-de-France. Née d'un calcul stratégique sur un site marécageux décrié, élevée au rang de chef-lieu au détriment de Saint-Pierre dès la fin du XVIIe siècle, dévastée par l'incendie en 1890 puis métamorphosée par la catastrophe de la Montagne Pelée en 1902, Fort-de-France s'est construite par défis successifs. Première commune des Antilles françaises avec plus de 75 000 habitants, siège de la Collectivité Territoriale de Martinique, elle concentre à la fois les fonctions administratives, économiques et culturelles d'une île tout en cherchant, comme d'autres capitales ultramarines, à renouveler son modèle de développement.
Bien avant l'arrivée des Européens, la Martinique est peuplée de sociétés amérindiennes. Les Arawaks, puis les Kalinagos que les Européens appelleront « Caraïbes » occupent l'île depuis plusieurs siècles. Le site de la future Fort-de-France s'inscrit dans un vaste espace lagunaire et marécageux, en bordure d'une grande baie protégée des vents dominants : le Cul-de-Sac Royal. Ce mouillage naturel exceptionnel, abrité des ouragans et des courants, sera la raison première de tout ce qui suivra.
Les Kalinagos connaissent parfaitement cette baie, qu'ils utilisent pour leurs déplacements en pirogue entre les îles de l'arc antillais. Leur résistance à la colonisation européenne sera l'une des caractéristiques de l'histoire martiniquaise du XVIIe siècle, avant qu'ils ne soient progressivement repoussés vers les mornes du nord de l'île.
1635 : Saint-Pierre, premier pôle de la Martinique française
La colonisation française de la Martinique débute le 15 septembre 1635, lorsque Pierre Belain d'Esnambuc débarque avec environ 150 colons venus de Saint-Christophe, sous l'autorité de la Compagnie des Îles d'Amérique créée à l'instigation du cardinal de Richelieu. C'est sur la côte nord-ouest de l'île, à Saint-Pierre, qu'il établit le premier fort permanent : le Fort Saint-Pierre, embryon de la ville qui deviendra pendant plus de deux siècles la capitale économique et culturelle de la Martinique le « Petit Paris des Antilles ».
Saint-Pierre dispose d'atouts indéniables : un site sain, un terrain non marécageux, une baie accessible. En quelques décennies, elle s'impose comme la première ville de la colonie, centre du négoce sucrier, du commerce et de la vie intellectuelle antillaise. Mais sa rade est exposée, ouverte aux vents et vulnérable aux attaques navales. C'est ce défaut structurel qui ouvrira la voie à l'émergence de Fort-Royal.
1637-1673 : naissance du Fort-Royal, une ville née par nécessité militaire
En 1637, le gouverneur Jacques du Parquet repère le littoral de la baie du Cul-de-Sac Royal et ses avantages défensifs. Un premier fort en palissades de bois y est érigé : c'est le premier Fort-Royal, ancêtre du futur Fort Saint-Louis. Le site est marécageux, l'air est « malsain », la malaria y rôde. Mais le mouillage est excellent, protégé, et la position stratégique incomparable.
Lorsqu'en 1672, la France entre en guerre contre la Hollande, le besoin de renforcer les défenses de l'île devient impératif. Louis XIV ordonne la construction d'un fort en dur « sur cette langue de terre qui s'avance dans la baie du Fort Royal », selon la formule de l'historien Sydney Daney. L'avantage est clair : « Le Fort Royal était une forteresse où l'on pouvait se défendre contre une attaque, et le Carénage un bassin où les navires étaient en sûreté, tandis que le Fort et la ville de Saint-Pierre étaient exposés de tous les côtés. »
Ce n'est pourtant qu'en 1673 que la décision est prise de créer une ville à proximité du fort. Des concessions sont accordées aux colons dans l'espace à bâtir, sous le nom de Fort-Royal. La création ne fait pas l'unanimité : des voix s'élèvent contre l'installation d'une ville sur un terrain dont on dénonce le caractère insalubre. Saint-Pierre reste, dans les esprits, la ville naturelle de la colonie.
1680-1692 : Fort-Royal devient chef-lieu, Saint-Pierre perd la bataille administrative
Le destin de Fort-Royal bascule à la fin du XVIIe siècle. Le 14 septembre 1680, le comte de Blénac, gouverneur général des colonies françaises d'Amérique, décide de transférer le drapeau royal au Fort-Royal et d'en faire le chef-lieu de la colonie. En 1692, le siège du gouvernement de la Martinique est officiellement transféré, arrachant à Saint-Pierre son rôle de capitale politique.
Le Marquis d'Ablimont, lieutenant général des îles françaises, résumera en 1700 les quatre raisons fondatrices de ce choix : la sûreté du mouillage contre les ouragans et les ennemis ; la position militaire dominante du fort ; la présence des magasins du Roi et de l'hôpital des troupes ; et la densité humaine et économique du quartier, le « plus fort de tous, soit en nombre d'habitants, de sucrerie et de bestiaux ».
Fort-Royal est désormais le siège du pouvoir colonial. Saint-Pierre reste la capitale économique et commerciale, une dualité qui structurera pendant plus de deux siècles la géographie martiniquaise.
XVIIIe siècle : assainir, construire, défendre
Le XVIIIe siècle est pour Fort-Royal celui des défis techniques autant que militaires. La ville se développe sur un site que ses propres détracteurs avaient décrit comme inhospitalier. Assécher le sol est une préoccupation constante : en 1763, la construction d'un canal d'enceinte est entreprise, reliant la rivière Levassor au port, permettant d'évacuer les eaux des mornes et d'assainir le centre-ville. Ce « Canal de la Levée », suffisamment large pour y faire circuler des canots à rames, jouera pendant un siècle le rôle d'infrastructure vitale de la ville avant d'être comblé vers 1857-1858 pour laisser place à une route.
Militairement, la baie accueille les flottes royales lors des guerres coloniales européennes. En 1778-1783, pendant les guerres d'Amérique, puis en 1862-1867, pendant la guerre du Mexique, le port de Fort-Royal sert de point de ralliement et de ravitaillement aux escadres françaises. En 1783, il reçoit même « les débris de la flotte espagnole après la guerre de Cuba », selon les auteurs d'un opuscule présenté à l'Exposition Universelle de 1900.
C'est également sous l'Ancien Régime que naît le drapeau singulier de la Martinique. Une ordonnance du 4 août 1766 crée le « pavillon bleu avec une croix qui partagera ledit pavillon en quatre », orné dans chaque carré d'un serpent , évoquant le trigonocéphale, le redoutable serpent endémique de l'île.

XIXe siècle : abolition, essor portuaire et premières catastrophes
Le XIXe siècle voit Fort-de-France ( le nom sera officialisé sous la IIe République) consolider son rôle de chef-lieu tout en subissant les aléas d'un site toujours difficile. Le 11 janvier 1839, un violent tremblement de terre dévaste la ville. En 1848, l'abolition définitive de l'esclavage par le décret Schœlcher transforme le tissu social et démographique : d'anciens esclaves, nouvellement libres, s'installent dans les quartiers périphériques, sur les mornes environnants.
La population croît régulièrement : de quelque 9 200 habitants au début du siècle, Fort-de-France atteint 16 056 habitants au recensement de 1894. Sur le plan économique, la ville tire profit de son port : le 6 mai 1868 est inauguré le bassin de radoub, construit en dix ans, qui permet l'entretien des navires de commerce et de guerre dans des conditions jusqu'alors inégalées aux Antilles.
Mais la ville reste fragile face aux catastrophes naturelles. Son bâti, largement en bois, est un combustible redoutable.
1890-1902 : l'incendie, le cyclone, et la Pelée — trois coups du destin
Le 22 juin 1890, un incendie ravage la quasi-totalité du centre de Fort-de-France. Les maisons en bois brûlent les unes après les autres ; trois quarts de la ville coloniale, ses 1 600 maisons, le marché et la cathédrale Saint-Louis sont détruits. La ville doit se reconstruire de zéro. À peine un an plus tard, le 18 août 1891, un cyclone frappe l'île et fait près de 400 morts.

Ce double traumatisme a une conséquence architecturale majeure : la reconstruction fait appel à l'architecte Pierre-Henri Picq (1833-1911), qui va laisser sur la ville une empreinte indélébile. Picq conçoit dans un style éclectique mêlant influences romanes, byzantines et mauresques trois des monuments emblématiques du centre-ville : la cathédrale Saint-Louis, le marché couvert, et la Bibliothèque Schœlcher.
Cette dernière mérite une mention particulière. Victor Schœlcher, le grand abolitionniste, avait légué au Conseil général de la Martinique sa collection personnelle de 10 000 livres et 250 partitions musicales, à charge pour la collectivité de les mettre à la disposition de tous, et particulièrement des anciens esclaves. Le bâtiment conçu par Picq pour les accueillir avait d'abord été présenté à l'Exposition Universelle de Paris en 1889, avant d'être démonté, expédié pièce par pièce par bateau jusqu'à Fort-de-France, et remonté sur place. La Bibliothèque Schœlcher ouvre ses portes en 1893, classée depuis monument historique.
Puis vient la catastrophe que personne n'attendait à cet endroit. Le 8 mai 1902, la Montagne Pelée entre en éruption et anéantit Saint-Pierre en quelques minutes. En moins d'une heure, 30 000 personnes périssent. Fort-de-France, principal centre d'accueil des rescapés du Nord, hérite d'un coup de l'ensemble des fonctions commerciales et économiques de sa rivale. Ville unique désormais, elle doit assumer ce rôle inattendu.
1902-1946 : la ville se construit, Victor Sévère bâtit la cité moderne
De 1902 à 1945, c'est la figure de Victor Sévère qui domine la vie municipale de Fort-de-France. Maire à plusieurs reprises sur cette période, il impulse l'assainissement et l'urbanisation de nouveaux quartiers : Terres-Sainville, zone marécageuse au nord-ouest du centre, est lotie et dotée d'un quartier ouvrier moderne dans les années 1920. Suivent Sainte-Thérèse, Morne Pichevin, Dillon.

La démographie illustre l'ampleur du bouleversement provoqué par la Pelée : de 16 050 habitants en 1894( dernier recensement avant la catastrophe), Fort-de-France passe à 52 051 habitants en 1936, et à 66 000 en 1946. La ville s'étend, gagne les hauteurs, crée de nouveaux quartiers à desservir et à aménager. Ce flux démographique est amplifié après 1960 par la déconfiture de l'économie cannière, qui pousse les ouvriers agricoles vers le chef-lieu.

En 1946, la loi de départementalisation, défendue notamment par Aimé Césaire alors député de la Martinique et futur maire de Fort-de-France pendant 56 ans (1945-2001) donne à l'île le statut de département français. Fort-de-France devient officiellement préfecture, ancrant dans le droit commun républicain sa fonction de capital administrative.
Aimé Césaire et l'ère de la refondation culturelle et politique
Si Fort-de-France a une figure tutélaire au XXe siècle, c'est Aimé Césaire. Poète, penseur de la Négritude, cofondateur avec Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas d'un mouvement culturel qui a rayonné dans tout le monde francophone, Césaire est maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, 56 ans d'une mandature unique dans l'histoire de la Ve République. Il est également député de la Martinique de 1946 à 1993.

Sous sa direction, la ville se transforme culturellement. Il fait de Fort-de-France un foyer de la création antillaise, soutient les arts, la littérature, le théâtre. Le festival Martinique Théâtre, les liens tissés avec les grandes scènes internationales, la vitalité du mouvement créoliste dont Édouard Glissant sera l'autre figure de proue — tout cela prend racine en grande partie dans la capitale martiniquaise.

C'est aussi Césaire qui, en 1981, accueille le Premier congrès international de littératures créolophones à Fort-de-France, et qui résiste aux tentations du tout-béton en préservant les quartiers historiques du centre-ville.
Fort-de-France aujourd'hui : capitale d'une île qui se cherche
Fort-de-France est aujourd'hui la commune la plus peuplée des Antilles françaises, avec environ 75 500 habitants dans la commune et plus de 115 000 dans l'unité urbaine. Elle concentre l'essentiel des fonctions institutionnelles, économiques et culturelles de la Martinique, devenue Collectivité Territoriale en 2016 après la fusion du conseil régional et du conseil général.
La préfecture de la Martinique, le siège de la CTM, la cour d'appel, les principaux établissements d'enseignement supérieur et hospitaliers s'y trouvent. Le port de Fort-de-France est le premier port de croisière des Antilles françaises avec 205 escales prévues sur la saison 2024-2025 et un hub maritime régional pour le trafic de conteneurs.
Économiquement, la ville reste très dépendante du secteur tertiaire public, une caractéristique partagée avec d'autres chefs-lieux ultramarins. Le tissu commercial du centre-ville a souffert de la concurrence des zones commerciales périphériques, notamment autour de la commune du Lamentin, où s'est développé l'essentiel de l'activité industrielle et logistique de l'île. Des programmes de rénovation urbaine (ANRU) tentent de revitaliser certains quartiers dégradés.


La question du déclin démographique de l'île dans son ensemble pèse sur les projections de développement de la ville. Fort-de-France doit penser son rôle de capitale dans un contexte d'île qui vieillit et dont la jeunesse continue d'émigrer vers l'Hexagone.

Un patrimoine d'exception, entre mémoire et valorisation
Fort-de-France dispose d'un patrimoine architectural et historique remarquable, trop souvent méconnu en dehors de la Martinique. Le Fort Saint-Louis, construit sur la pointe de la baie, demeure aujourd'hui une base navale de la Marine nationale ce qui en limite l'accès au grand public mais assure sa préservation. La Bibliothèque Schœlcher, classée monument historique, reste l'un des bijoux architecturaux de la Caraïbe francophone. La cathédrale Saint-Louis, la Savane le grand parc central orné d'une statue décapitée de l'impératrice Joséphine, geste symbolique des luttes mémorielles liées à l'esclavage, le marché couvert de Picq, le musée d'Histoire et d'Ethnographie : autant de lieux qui racontent quatre siècles d'une histoire complexe et stratifiée.

La mémoire de la traite négrière et de l'esclavage occupe une place croissante dans la politique culturelle de la ville, en lien avec la Fondation pour la Mémoire de l'Esclavage et les nombreuses associations locales qui travaillent à la transmission de cette histoire.
| À voir à Fort-de-France |
|---|
Le Fort Saint-Louis : construit à partir de 1638 sur la pointe de la baie du Cul-de-Sac Royal, ancêtre du fort en palissades de 1637, il est aujourd'hui base navale de la Marine nationale. Son histoire traverse cinq siècles de présence militaire française aux Antilles. ![]() La Bibliothèque Schœlcher : chef-d'œuvre de l'architecte Pierre-Henri Picq, présentée à l'Exposition Universelle de Paris en 1889, démontée et remontée à Fort-de-France en 1893. Son dôme byzantin aux couleurs vives est l'un des symboles visuels de la ville. Monument historique classé. ![]() La Cathédrale Saint-Louis : également reconstruite par Picq après l'incendie de 1890, sa flèche métallique de 57 mètres domine le centre-ville. Septième cathédrale érigée sur ce site depuis 1640. ![]() Le Marché couvert : troisième grand ouvrage de Picq dans le centre historique, ce marché en fer et fonte abrite chaque matin les étals de légumes, d'épices et de produits créoles. ![]() La Savane : parc central de la ville, en bordure de mer, face au Fort Saint-Louis. Il accueille la statue controversée de l'impératrice Joséphine décapitée en 1991 en signe de protestation contre son rôle dans le maintien de l'esclavage et le mémorial Aimé Césaire inauguré après sa mort en 2008. ![]() Le musée d'Histoire et d'Ethnographie : logé dans une ancienne villa coloniale, il retrace l'histoire de la Martinique depuis la préhistoire amérindienne jusqu'à la période contemporaine, avec une collection de mobilier, de costumes et d'objets du quotidien créole. ![]() |







