Canne, sucre, rhum, énergie : à La Réunion, une filière industrielle au cœur de l’économie insulaire

Canne, sucre, rhum, énergie : à La Réunion, une filière industrielle au cœur de l’économie insulaire

De la coupe de la canne aux kilowattheures injectés dans le réseau, la filière canne-sucre-rhum-énergie reste l’un des piliers économiques de La Réunion. Structurée autour de deux usines modernes, portée par Tereos Océan Indien et Albioma et adossée à des distilleries industrielles comme Savanna entre autre où Outremers360 a pu visiter, elle repose sur un modèle intégré où chaque résidu devient ressource et où le savoir-faire local continue de façonner l’avenir productif de l’île. Outremers 360 vous propose un bref tour d'horizon de cette filère et un zoom sur une distillerie.

Une culture ancienne devenue colonne vertébrale économique

Introduite à La Réunion dès le XVIIᵉ siècle, la canne à sucre est d’abord utilisée pour la fabrication d’arack et de tafia. Son véritable essor débute après 1815, avec l’implantation de près de 200 usines sucrières au cours du XIXᵉ siècle. La crise sucrière des années 1860 marque cependant un tournant : fermetures, regroupements et concentration industrielle redessinent le paysage.

Aujourd’hui, seules deux sucreries sont en activité : Bois-Rouge, à Saint-André, au nord-est, et Le Gol, à Saint-Louis, au sud-ouest. Régulièrement modernisés depuis 1996, elles sont capables de traiter chacune près d’un million de tonnes de cannes par campagne. Ces infrastructures appartiennent au groupe Tereos Océan Indien, propriétaire de Bois-Rouge depuis 2001 et du Gol depuis 2010.

À elles seules, ces deux usines structurent l’ensemble de la filière réunionnaise, qui comprend également un terminal sucrier (Eurocanne) et trois distilleries industrielles : SavannaRivière du Mât et Isautier.

Bois-Rouge, symbole d’un modèle intégré

Le site de Bois-Rouge concentre à lui seul une sucrerie, une distillerie et une centrale thermique. De juin à décembre, il réceptionne la canne issue d’un large bassin, de Saint-Paul à Sainte-Rose, pour produire environ 100 000 tonnes de sucre par an, destinées au marché local et à l’export européen.

Mais l’enjeu dépasse largement la production sucrière. Ici, chaque co-produit est valorisé. La bagasse, résidu fibreux du broyage de la canne, alimente la centrale thermique de Bois-Rouge (CTBR), exploitée par Albioma, qui fournit vapeur et électricité aux installations industrielles tout en injectant de l’électricité sur le réseau. 

Avec la centrale du Gol (CTG), également exploitée par Albioma, ces deux centrales fonctionnant à la biomasse ont permis à La Réunion de mettre fin à l’exploitation du charbon dans la production électrique. À elles deux, elles couvrent environ 10 % des besoins en électricité pendant la campagne sucrière et permet aujourd’hui à Albioma de produire 40 % de l’électricité consommée à La Réunion. Cette dynamique se voit renforcée avec la mise en service d’une turbine à combustion fonctionnant au bioéthanol, une première mondiale, marquant une avancée majeure dans la transition énergétique de l’île. 

La mélasse, autre co-produit du process, est dirigée vers les distilleries industrielles pour la production de rhum, complétant un enchaînement industriel qui fait de la filière canne un levier à la fois agricole, industriel et énergétique.

Savanna, de l’Ouest à l’Est : un choix industriel structurant

Parmi les trois distilleries industrielles de l’île - Savanna, Rivière du Mât et Isautier - Savanna occupe une place particulière. Historiquement implantée à Saint-Paul, sur le domaine de Savanna, elle s’inscrit dans l’histoire sucrière de l’île dès le début du XIXᵉ siècle, lorsque Olivier Lemarchand transforme la propriété en domaine sucrier.

Après plusieurs phases de modernisation, la distillerie opère un virage stratégique en 1992, en quittant l’Ouest pour s’installer à Saint-André, à proximité immédiate de la sucrerie et de la centrale thermique de Bois-Rouge. Ce déménagement répond à une logique économique claire : sécuriser l’approvisionnement en mélasse, mutualiser les infrastructures et s’inscrire pleinement dans le pôle industriel de la canne à sucre.

Une distillerie unique par la diversité de ses productions

Savanna incarne avant tout un savoir-faire industriel et technique reconnu. Elle est en effet la seule distillerie au monde à produire simultanément quatre grandes familles de rhums :

·       du rhum agricole (pur jus de canne),

·       du rhum traditionnel de sucrerie (à partir de mélasse),

·       des rhums Grand Arôme et High Esters, issus de fermentations longues et complexes,

·       et du rhum léger, principalement destiné à l’export.

Cette diversité repose sur un outil de production sophistiqué (colonnes en inox et en cuivre, colonne Savalle, alambics) et sur un important travail de recherche, notamment autour des levures et des fermentations. Elle illustre la capacité de la filière réunionnaise à monter en gamme tout en restant ancrée dans un modèle industriel.

Transmettre un patrimoine industriel vivant

Au-delà de la production, la filière canne s’ouvre aussi au public. Des visites guidées de la sucrerie du Gol, de la sucrerie de Bois-Rouge et des distilleries industrielles - Savanna, Isautier et Rivière du Mât - permettent de mieux comprendre les rouages de cette industrie emblématique. Ces parcours de découverte, appuyés par des contenus audiovisuels, participent à la transmission d’une histoire industrielle vivante, au croisement du patrimoine, de l’innovation et des enjeux économiques contemporains.

Plus de trois siècles après l’introduction de la canne à sucre sur l’île, la filière réunionnaise continue ainsi d’évoluer. Concentrée, modernisée, intégrée, elle demeure l’un des rares secteurs capables de relier agriculture, industrie et énergie, tout en affirmant une identité productive propre à La Réunion.

Tania Imache