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SÉRIE. Infrastructures en Outre-mer : à Bouillante, en Guadeloupe l’unique centrale géothermique de production d'électricité de France s’apprête à ouvrir une troisième unité pour doubler sa production fin 2026
© DR/ © BRGM

Outremers360, en partenariat avec Méridiam, poursuit sa série consacrée aux grands chantiers qui transforment durablement les territoires ultramarins. Routes, ports, ponts, équipements majeurs : ces infrastructures ont changé la vie quotidienne, remodelé les territoires et parfois ouvert de nouvelles perspectives de développement. Dans des espaces soumis à des contraintes géographiques, climatiques et humaines singulières, construire outre-mer ne relève jamais du simple aménagement. Derrière chaque ouvrage, il y a une ambition politique, des défis techniques hors normes, des choix financiers lourds et une promesse faite à l’avenir.

 

Troisième volet de notre dossier : la centrale géothermique de Bouillante, en Guadeloupe. Unique centrale française produisant de l’électricité à partir de la géothermie volcanique, elle couvre aujourd’hui environ 7 % des besoins électriques de l’archipel. Avec la mise en service prochaine d’une nouvelle unité et d’autres projets en préparation, cette part pourrait presque doubler dans les prochains mois et atteindre, à terme, près de 30% de la production guadeloupéenne. Pour Outremers360, Bernard Hira, directeur qualité, sécurité et environnement de Géothermie Bouillante, revient sur l’histoire, le fonctionnement et les ambitions de cette infrastructure pionnière.

Une ressource naturelle 100% propre

À Bouillante, le potentiel énergétique du sous-sol s’est d’abord manifesté de manière très visible. Bien avant la construction de la centrale, de la vapeur et des sources chaudes remontaient naturellement à la surface dans cette commune de la côte ouest de Basse-Terre. Des phénomènes qui ont conduit le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) à engager les premières études dès 1963. Les recherches permettent alors d’identifier un réservoir géothermal, autrement dit des circulations d’eau très chaude dans les fractures du réservoir.

Les premiers forages sont réalisés entre novembre 1969 et janvier 1970. Sur les trois puits creusés, un seul présente un débit suffisamment important pour envisager une production d’électricité. Ce puits historique, aujourd’hui conservé comme puits d’observation, permet notamment de surveiller la pression du réservoir.

Il faudra néanmoins attendre le milieu des années 1980 pour voir aboutir le projet industriel.

Une centrale unique en France

Mise en service en 1986, la première unité de Bouillante développe une puissance d’environ 4,5 mégawatts. Elle est alors conçue comme une installation expérimentale.

« C’était la première fois en France que l’on avait une turbine produisant de l’électricité à partir de la géothermie », rappelle Bernard Hira. Près de quarante ans plus tard, Bouillante 1 reste encore la seule installation française à produire de l’électricité à partir d’une ressource géothermique à haute température.

Les recherches se poursuivent dans les années 1990 et 2000. À environ 600 mètres du premier site, au lieu-dit Plateau, quatre nouveaux forages sont réalisés d’environ 1000 à 2500 mètres de profondeur. Trois d’entre eux révèlent un potentiel suffisant pour alimenter non seulement la première turbine, mais également une seconde unité.

Bouillante 2, d’une puissance de 11 mégawatts, entre ainsi en service en 2005-2006. La centrale change alors de dimension. Avec une puissance installée totale d’environ 15 mégawatts, elle devient un producteur d’électricité à part entière, raccordé au réseau exploité par EDF.

Aujourd’hui, ces deux unités fournissent environ 7 % de l’électricité consommée en Guadeloupe. Une contribution encore limitée, mais stratégique dans un territoire insulaire historiquement dépendant des combustibles importés.

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L’arrivée d’Ormat, tournant industriel du projet

Pendant longtemps, la géothermie est restée relativement méconnue : « À l’époque, personne ne parlait réellement de transition énergétique. On s’intéressait davantage aux moteurs diesel ou aux centrales thermiques », observe Bernard Hira.

Un changement s’opère au milieu des années 2010, lorsque le potentiel du site revient au centre de l’attention. Le capital de Géothermie Bouillante est ouvert et, en 2016, Ormat Technologies devient l’actionnaire majoritaire de la société.

Spécialisé dans la géothermie, le groupe international engage alors une nouvelle phase de développement. Cette capacité d’investissement est déterminante dans une activité où chaque forage représente un pari industriel et financier. « Un forage coûte entre 5 et 7 millions d’euros, sans garantie de résultat », souligne Bernard Hira. Qui précise : « Comme dans l’exploration pétrolière, les études géologiques permettent de réduire l’incertitude, mais elles ne garantissent jamais totalement la présence d’une ressource exploitable. »

Trois nouveaux puits ont ainsi été forés à partir de 2020. « Selon leur profondeur et leur complexité, les opérations peuvent durer entre un mois et demi et deux mois. » Certains puits descendent jusqu’à près de 2 000 mètres.

Transformer une eau à 250 degrés en électricité

Le principe de fonctionnement de la centrale repose sur l’exploitation d’un réservoir naturel situé entre 1 000 et 2 500 mètres de profondeur. L’eau qui y circule peut atteindre une température comprise entre 250 et 260 degrés, sous une pression d’environ 25 bars.

Contrairement à l’image d’une immense poche de vapeur souterraine, le réservoir est constitué de fractures dans lesquelles circule de l’eau très chaude. Les puits peuvent être verticaux, mais également inclinés « jusqu’à 30° » afin d’atteindre les zones les plus favorables.

Lorsque les vannes d’un puits producteur sont ouvertes, l’eau remonte naturellement en raison de la différence de pression. Au fur et à mesure de son ascension, la pression et la température diminuent dues aux pertes en charges. Une partie de l’eau se transforme alors en vapeur, on récupère environ 20% de vapeur à une pression d’environ 8 bars à 210°C.

« On détend alors la vapeur pour récupérer son énergie. La turbine transforme cette énergie en énergie mécanique et, couplée à un alternateur, elle permet de produire de l’électricité », explique Bernard Hira.

Derrière ce fonctionnement apparemment simple se cache une ingénierie exigeante. Le site mobilise ainsi des équipes d’exploitation, chargées de surveiller en permanence les paramètres thermodynamiques, ainsi que des mécaniciens, des électriciens et des spécialistes de la maintenance.

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Une troisième unité pour doubler la production

La prochaine étape du développement de la centrale repose sur la mise en service d’ici fin 2026, d’une nouvelle unité d’environ 11 mégawatts, baptisée Bouillante 1 bis.

Initialement, cette installation devait remplacer la première turbine historique. Mais celle-ci fonctionnant toujours correctement, l’exploitant a finalement choisi de la conserver et d’ajouter la nouvelle unité aux deux équipements existants.

La puissance totale installée devrait ainsi passer d’environ 15 à 25 mégawatts. La part de la géothermie dans le mix électrique guadeloupéen pourrait alors atteindre 12 à 13 %. « Avec les deux turbines actuelles, nous alimentons environ 7 % de l’électricité de la Guadeloupe. Avec Bouillante 1 bis, nous allons passer à 12 ou 13 %, ce qui est considérable », souligne Bernard Hira.

À plus long terme, l’entreprise vise une capacité totale d’environ 50 mégawatts. Un bail emphytéotique portant sur une dizaine d’hectares a déjà été conclu avec la commune de Bouillante afin de préparer une nouvelle phase de développement, sous réserve des autorisations administratives et environnementales.

De nouveaux puits producteurs devront être forés, mais également des puits de réinjection. Une partie des fluides extraits doit en effet être renvoyée dans le sous-sol afin de préserver la pression du réservoir et de garantir la durabilité de la ressource. « La réinjection est indispensable pour pérenniser la pression au sein du réservoir et nous permettre de fonctionner sur le très long terme », insiste Bernard Hira.

Si ces projets aboutissent, la géothermie pourrait représenter près de 30 % de l’électricité produite en Guadeloupe.

Une infrastructure au cœur de la ville

La centrale de Bouillante présente une autre singularité : elle est implantée en plein cœur de la commune, au contact direct des habitations.

Cette proximité a longtemps alimenté les inquiétudes liées aux odeurs de soufre, dues notamment à la présence d’hydrogène sulfuré dans les fluides géothermaux. Des travaux de confinement ont progressivement permis de limiter ces nuisances. « Aujourd’hui, on peut passer à proximité et respirer sans même se rendre compte que la centrale fonctionne », assure Bernard Hira.

L’exploitation s’inscrit par ailleurs dans un territoire exposé à de nombreux risques naturels : séismes, cyclones, tsunamis et activité volcanique. La Guadeloupe enregistre chaque mois plusieurs centaines de secousses, le plus souvent imperceptibles.

La centrale dispose de six stations sismiques qui permettent de suivre l’activité naturelle du sous-sol : « La réglementation nous impose de surveiller précisément la sismicité, notamment lorsque nous réinjectons une partie de l’eau séparée de la vapeur », précise Bernard Hira.

Des emplois locaux et une énergie disponible en continu

L’exploitation quotidienne de la centrale est assurée par des salariés guadeloupéens. « La société compte aujourd’hui une trentaine de salariés, sans compter les emplois liés à la sous-traitance, contre 17 avant l’arrivée d’Ormat en 2016 » souligne Bernard Hira. Bien que les opérations les plus spécialisées nécessitent ponctuellement l’intervention d’experts internationaux, la conduite et la maintenance courantes restent assurées localement. « Ce sont les Guadeloupéens qui exploitent la centrale », souligne Bernard Hira.

Contrairement au solaire ou à l’éolien, la géothermie peut fonctionner en continu, de jour comme de nuit, quelles que soient les conditions météorologiques. En 2018, la centrale affichait ainsi un taux de disponibilité supérieur à 95 %. Cette disponibilité constitue un atout majeur pour la sécurité énergétique de l’archipel. « Si la Guadeloupe ne pouvait plus être ravitaillée en gazole ou en fioul, la géothermie permettrait malgré tout de continuer à fournir une partie de l’électricité, notamment pour les équipements essentiels comme les hôpitaux », rappelle Bernard Hira.

Bouillante, vitrine géothermique de la Caraïbe

Le potentiel de Bouillante dépasse enfin les frontières de la Guadeloupe. L’ensemble de l’arc des Petites Antilles dispose de ressources géothermiques liées à l’activité volcanique, notamment La Dominique et Sainte-Lucie : « Quand on regarde la carte de l’Arc antillais, on constate un potentiel énorme. Bouillante peut rayonner dans toute la Caraïbe », estime Bernard Hira.

Après plus de soixante ans de recherches et près de quarante ans de production, Bouillante s’apprête à changer une nouvelle fois d’échelle. D’abord pensée comme une unité expérimentale, elle pourrait devenir l’un des piliers de l’autonomie énergétique guadeloupéenne. Bernard Hira en est convaincu : « C’est une chance pour la Guadeloupe d’avoir cette ressource et de pouvoir produire localement une énergie renouvelable, disponible en permanence ».