En 2018, non loin de Fort-de-France, un chercheur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) découvre un ver terrestre jamais observé dans l’île. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais six ans plus tard, à plus de 15 000 kilomètres de la Martinique, en Nouvelle-Calédonie, d’autres scientifiques retrouvent la même espèce, soulevant de nombreuses questions sur les analyses génétiques et les bases de données biologiques existantes.
Le ver identifié en Martinique et en Nouvelle-Calédonie appartient au groupe des némertes, de petits invertébrés communément appelés « vers rubans » en raison de leur corps généralement allongé et aplati. Il se distingue par la présence d’un proboscis, un organe éversible projeté depuis la bouche pour capturer les proies, à l’image de la langue du caméléon. Le phylum (souche généalogique, ndlr) des némertes rassemble de nombreuses espèces, majoritairement aquatiques, mais compte également quelques représentants terrestres. C’est le cas de l’espèce concernée ici : Geonemertes pelaensis.
« Originaire d’Océanie, Geonemertes pelaensis est aujourd’hui présent dans de nombreuses régions tropicales du globe. Le ver possède plusieurs caractéristiques qui favorisent sa colonisation : il est hermaphrodite, peut se reproduire à partir d’un très faible nombre d’individus et voyage facilement avec les échanges de plantes, de terre ou de marchandises. Les transports humains constituent donc l’hypothèse la plus probable pour expliquer cette expansion mondiale », souligne le CIRAD. « Si on arrive à identifier les voies d'introduction et les mécanismes de dispersion de Geonemertes pelaensis, on pourra plus facilement anticiper certains risques, renforcer la surveillance biologique et ainsi mieux protéger ces écosystèmes insulaires », explique Mathieu Coulis, écologue au CIRAD et co-auteur de l’étude.
Les conséquences écologiques de Geonemertes pelaensis dans les écosystèmes de Martinique et de Nouvelle-Calédonie demeurent à ce jour mal connues, d’après le CIRAD. Cette espèce prédatrice se nourrit d’autres invertébrés, mais son impact potentiel sur les communautés locales reste à évaluer. L’analyse du contenu intestinal du spécimen martiniquais, fondée sur le séquençage de l’ADN, a révélé la consommation d’une blatte invasive, un résultat inattendu pour une espèce dont un tel régime alimentaire n’avait pas été documenté. Chez le ver collecté en Nouvelle-Calédonie, les analyses ont mis en évidence la prédation d’un papillon nocturne également considéré comme une espèce invasive dans l’archipel.

ADN mitochondrial : à l’intérieur d’une cellule, on retrouve le noyau, dans lequel est contenue la majeure partie de l’ADN. Une fraction de l’ADN est cependant située à l’extérieur du noyau, dans les « mitochondries », qui fonctionnent comme des organes pour la cellule. Dans ces mitochondries, l’ADN est regroupé sous la forme d’un chromosome circulaire : c’est le génome mitochondrial.
Paires de bases de l’ADN : les paires de bases sont l’unité de référence pour estimer la taille de l’ADN. Une paire correspond à deux bases nucléotidiques qui forment un des barreaux de la fameuse hélice de l'ADN (Source : Cirad).
Sur l’infographie ci-dessus, on remarque que les analyses génétiques menées sur les spécimens de Geonemertes pelaensis recensés en Martinique et en Nouvelle-Calédonie ont mis en évidence un génome mitochondrial exceptionnellement développé, comptant près de 32 000 paires de bases contre environ 16 000 chez la plupart des espèces animales. Cette découverte soulève de nouvelles interrogations scientifiques et ouvre la voie à des recherches approfondies.
Les travaux de génétique ont révélé des liens de parenté étroits entre des individus de Geonemertes pelaensis collectés en Martinique, à Cuba, aux Bermudes, en Nouvelle-Calédonie et jusqu’au Japon. Cependant, cette hypothèse a été remise en question lorsqu’une comparaison a été effectuée avec une séquence ADN issue des archives du National Center for Biotechnology Information (NCBI), un organisme américain spécialisé en biologie moléculaire. Bien que cet échantillon soit identifié comme appartenant à Geonemertes pelaensis, son ADN s’est avéré sensiblement plus court que celui des autres vers analysés.
Cette découverte explique que la diversité réelle du macrofaune du sol en milieu tropical est encore largement sous-estimée. « De nombreuses espèces paraissent tellement similaires à l’œil nu qu’il est impossible de faire la différence sans avoir recours à la génétique. Sous les tropiques, certaines espèces de vers n’ont été observées que de rares fois. Combien d’espèces a-t-on confondues, par manque de connaissances ? », s’interroge le chercheur Mathieu Coulis.

