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INTERVIEW. Corinne Mencé-Caster, linguiste martiniquaise : « Les jeunes se réapproprient le créole avec une envie de reconquérir leurs origines »

En ce 26 septembre, journée européenne des langues, Corinne Mencé-Caster, professeure de linguistique ibéro-romane et créole à Sorbonne Université, ancienne Présidente de l'université Antilles-Guyane, analyse la place du créole dans notre société. La chercheuse en sciences du langage observe un intérêt grandissant de la jeune génération pour ces langues, multiples, diverses et en constante évolution. Elle alerte aussi sur l’avenir de ces créoles, à l’heure des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle.

On célèbre le 26 septembre la journée européenne des langues. Dans ce grand panel des langues parlées en Europe, quelle est la place du créole ?

Le créole apparaît comme une langue minoritaire dans le cadre de l’Europe même si ces dernières années, on observe une certaine vitalité du créole en Île-de-France et dans d’autres régions. Le créole connaît un regain de popularité dans le langage des jeunes qu’ils soient originaires des territoires ultramarins ou non. Il se mélange aussi avec des langues différentes, africaines ou arabes. On retrouve par exemple du créole dans les textes de rap. Il y a aussi une réelle réappropriation du dialecte et de la culture créole par les Antillais et Guyanais qui n’ont pas vécu l’esclavage et l’histoire de leurs parents.

Comment expliquer ce regain d’intérêt ?

Le créole a longtemps été caché par les anciennes générations. Il était lié à la mémoire de l’esclavage et à la déshumanisation qu’ont connue les populations antillaises et caribéennes par le passé. Pendant longtemps, la maîtrise du français est apparue comme obligatoire pour conquérir son humanité, sa légitimité, sa dignité. Il était de bon ton de s’éloigner du créole.

« Lève ton pied (de l'accélérateur), il y a des enfants qui jouent là »

Les générations actuelles n’ont pas hérité de cette honte, ils ont d’autres formes de revendication et, à l’inverse, le créole devient une langue constitutive de leur identité. Aujourd’hui, on s’est donc débarrassé de la honte et les jeunes veulent reconquérir leurs origines et se réapproprier ce que les parents ont caché et tu. Revendiquer une langue minorisée c’est mettre en avant leur spécificité et prôner l’idée qu’on n’est pas forcément construit à partir d’une langue ou d’une culture unique, on peut se construire dans la diversité et la pluralité.

Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est le créole ?

Le créole est une langue qui est née sur les plantations et qui d’emblée s’est construite dans la pluralité, la diversité mais aussi la violence. Le créole est une langue atypique qui va beaucoup questionner les linguistes. Si l’on prend l’exemple du créole antillais, sa base lexicale est le français mais sa syntaxe lui est propre. Je rappelle que toute la lumière n’a pas été faite sur la part des langues africaines dans la constitution des créoles. Mais on sait qu’ils ont un système syntaxique propre. Le créole est une langue composée de plusieurs langues, plusieurs dialectes. C’est ce qui fait sa spécificité car en temps normal, les langues sont très cloisonnées, alors que le créole s’est constitué dans le mélange.

Il n’y a pas un créole mais des créoles. Pourquoi ?

Il y en a beaucoup, avec des bases lexicales différentes : le français, le portugais, l’espagnol… On note une base de compréhension assez forte entre les créoles de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane et de La Réunion car ils ont tous cette base lexicale française. Il y a même eu, un moment donné, l’idée de créer un « pan-créole », pour réunir tous les créoles dans une langue commune. L’idée n’a pas fonctionné mais c’est la preuve de ce lien très fort entre les langues.

Quelles sont les spécificités des créoles ultramarins ?

Cette base lexicale française reste leur lien commun. Mais ils ne se sont pas constituées à partir du français que l’on connaît actuellement mais plutôt des dialectes qui existaient à l’époque. C’est pourquoi on note une ressemblance et des similitudes avec les mots du créole et les dialectes régionaux de l’Hexagone, notamment normand ou breton. De nombreux travaux scientifiques ont été menés pour montrer cette similitude.

Quelle est la place du créole en France ?

Cette place est toujours très ambiguë, tout comme le rapport que la France entretient avec ses langues régionales. Il y a d’un côté des éléments de reconnaissance —avec un travail mené pour donner un statut à ces langues, notamment dans l’enseignement— mais en même temps il n’est pas question de donner trop de place à ces langues. Il y a toujours eu cette ambiguïté qui vient d’un malentendu profond : celui de penser qu’une nation plurilingue verrait ses fondements d’unité ébranlés. Il y a donc toujours ce jeu entre la reconnaissance et la non-acceptation.

Il y a eu une tentative menée par l’Assemblée de Martinique d’instaurer le créole comme langue co-officielle. Qu’est-ce que cela signifie ?

En effet, mais cette tentative a été rejetée par l’État. Il y a toujours eu dans les territoires des envies de donner plus de place aux dialectes locaux. Et chacune des grandes étapes de reconnaissance est liée à d’ardents combats militants. Aujourd’hui, pour les locuteurs, les créoles cohabitent avec le français dans le quotidien. On passe d’une langue à l’autre de façon fluide, on est toujours entre les deux langues.

Les créoles ont été qualifiés de « langues éruptives ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Ça veut dire que les créoles n’ont pas eu une sédimentation longue en tant que langue. Ils sont nés d’un besoin de communication immédiat pour des gens qui avaient besoin d’échanger ensemble et rapidement. La langue s’est forgée dans l’urgence et a d’emblée emprunté son lexique et sa syntaxe aux langues en présence. Ainsi, les créoles sont constitués comme des langues orales.

Sont-elles les langues les plus récentes ?

Oui, les créoles sont les langues les plus récentes. Si on parle de leur avenir, il y a beaucoup de doutes et de débats sur le devenir des créoles, dont on sait peu de choses finalement. Ce que l’on sait avant tout c’est que les langues évoluent, certaines résistent, d’autres meurent. Il existe une crainte concernant le créole, car dans sa lutte inégale avec le français, elle pourrait finir par disparaître.

Pour ma part, j’ai une opinion différente, je me dis que tant que les locuteurs distinguent le créole du français, même s’ils font des mélanges en parlant, il y a tout de même un respect de la syntaxe. Tant que les locuteurs auront conscience de parler ces deux langues, ce sera positif pour le créole. Il va sans dire que l’avenir des langues reste difficile à prédire mais la certitude que le créole va se diluer dans le français n’est pas avérée.

Vous n’êtes donc pas inquiète concernant l’avenir du créole ?

Je ne suis pas pessimiste car il y a cette envie de s’approprier le créole chez les jeunes générations. Ce ne sera pas le créole de ma mère ou de ma grand-mère mais c’est normal car les langues évoluent. Si le créole est appris à l’école, il pourrait y avoir des initiatives pour essayer de proposer des modalités de création de mots. En tout cas pour sensibiliser les locuteurs sur l’importance d’un vocabulaire propre qui n’est pas seulement dérivé de la tradition. Il ne suffit pas de traduire le mot français en créole pour dire qu’on parle créole. Aujourd’hui, on calque souvent la syntaxe française mais on pourrait surtout réinjecter des structures plus légitimes au créole, pour qu’il n’y ait pas un aplatissement total du créole sur le français.

Vous avez présidé l'Université des Antilles. Dans l’enseignement supérieur, quelle est la place du créole ? Fait-il de plus en plus l’objet de projets de recherche ?

Oui, le créole est de plus en plus présent dans l’enseignement supérieur, c’est grâce à lui que des manuels scolaires ont été mis en place, l’enseignement supérieur a aussi mis en avant les travaux des chercheurs. Le Groupe d'études et de recherches en espace créolophone et francophone a aussi beaucoup contribué à ce développement. Tous les choix qui ont été faits sont le fruit de discussions et de collaborations avec les militants, avec la population.

On a aussi pu créer une licence de créole et un master qui fonctionnent bien. Ces formations ont permis à beaucoup d’étudiants et étudiantes de voir que c’était une vraie langue, digne d’intérêt. Lorsque la licence de créole s’est ouverte, au début des années 2000, des parents refusaient que leurs enfants l’intègrent alors qu’aujourd’hui c’est un cursus comme un autre. Ça a permis aussi de créer un vivier pour l’enseignement de ces langues dans le secondaire et le supérieur. Toutes ces initiatives ont favorisé l’émergence d’une littérature créole, avec des romans, des BD, des livres traduits. Cet arsenal de manuels, de textes, de films en créole a contribué à une légitimation.

Pourquoi ?

Lorsqu’une langue se voit outiller, aux yeux des gens, elle change de statut. Le créole est passé d’une langue de la honte à une langue qui avait le droit d’être à l’université, qui avait ses propres livres, ses traductions, ses bandes dessinées. Tout cela a été possible grâce au militantisme et au travail des générations précédentes. Sans ce combat, le créole aurait rendu l’âme. Il a fallu des défenseurs qui s’emparent de la cause sans quoi l’usage de ces langues aurait pu devenir de plus en plus feutré et cantonné à la sphère familiale.

Les livres pour enfants en créole sont-ils de plus en plus nombreux ?

Oui et le développement de la littérature jeunesse est essentiel. Moi j’ai grandi avec Le Petit chaperon rouge et La Belle au bois dormant, à notre époque il y avait des contes en créole mais ils apparaissaient comme folkloriques. Alors qu’aujourd’hui, il y a une articulation forte entre ce que les enfants vivent à l’école, ce qu’ils entendent de leur parent et les livres en créole qu’ils peuvent lire. C’est plus de cohérence et moins de fractures entre l’univers de la maison et l’univers de l’école.

Panneau de bienvenue en créole martiniquais

Les réseaux sociaux ont aussi beaucoup contribué à redorer l’image du créole. Sur TikTok, beaucoup de jeunes proposent d’apprendre le créole, ressuscitent des mots et expressions oubliés, partagent des recettes… La révolution technologique et numérique n’est pas contraire à l’appropriation et la revitalisation du créole.

Pourquoi la littérature est-elle importante dans la reconnaissance d’une langue ?

Je pense que la littérature a un rôle fondamental à jouer, même si on dit que les gens lisent de moins en moins. Le livre reste un objet qui impose le respect, la reconnaissance. C’est très important aussi que nous puissions investir des sites comme Wikipédia. Avec arrivée de l’intelligence artificielle, qui analyse tous les textes existant sur la toile, si les langues minoritaires sont absentes de cet environnement, on peut craindre que tout le travail qui a été fait soit mis en péril. Car un des grands dangers de l’IA c’est de donner une très forte visibilité aux langues pour lesquelles il y a beaucoup de textes. Pour le créole, il faut essayer de contribuer à rester présent et visible par tous les moyens.

Comment ?

On peut avoir des sites web en créole, des dictionnaires en ligne, des traductions… Tout ce qui peut permettre à des personnes qui veulent en savoir davantage de lire en créole. La présence numérique est essentielle pour rappeler que ces langues existent, qu’elles ont des locuteurs dans le monde. Il ne faut pas que les gens hésitent à écrire, même si c’est parfois difficile car le créole est une langue plutôt orale. Il faut tout de même le faire et promouvoir l’écriture, faire des ateliers, inciter les gens à écrire, c’est ce que nous faisons aussi lors du festival Le mois Kreyol, du 22 septembre au 6 décembre.