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Entretien exclusif. Pour Antoine Jourdain, Directeur EDF des Systèmes Énergétiques Insulaires (SEI), la transition énergétique dans les Outre-mer repose sur un outil industriel robuste et un ancrage local fort
© DR/ Capa Pictures

À la tête d’EDF SEI depuis 2022, Antoine Jourdain pilote un dispositif unique en France. Dans les territoires ultramarins, où les réseaux électriques ne sont pas interconnectés au continent, EDF ne se contente pas de produire aux côtés d’autres acteurs ou de distribuer l’électricité : l’entreprise assure l’ensemble de la chaîne énergétique. Contraintes climatiques, défis logistiques, péréquation tarifaire, transition énergétique : dans un entretien rare accordé à Outremers 360, le dirigeant revient sur les spécificités d’une mission de service public pensée au plus près des territoires.

 

Une présence dans les trois bassins

Aux Antilles, en Guyane, dans l'océan Indien ou encore dans le Pacifique, les Outre-mer partagent une même particularité : ils évoluent dans des zones non interconnectées (ZNI), c'est-à-dire des systèmes électriques isolés qui ne sont reliés ni au réseau continental européen ni à un pays voisin. Dans ces territoires, chaque mégawatt produit et consommé doit être piloté localement.

C'est la mission d'EDF SEI. La direction d’EDF intervient en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à La Réunion, en Corse, à Saint-Pierre-et-Miquelon, à Saint-Martin et à Saint-Barthélemy. Elle est également actionnaire minoritaire à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie, ce qui lui confère « une entrée dans les trois bassins et une position d'être présent en amont des problématiques locales et des besoins énergétiques » souligne Antoine Jourdain.

© Outremers 360

Cette présence s'appuie sur près de 3 200 salariés, dont 95 % sont implantés dans les territoires, au service d'environ 1,2 million de clients. Contrairement au modèle de l'Hexagone, où les métiers de l'électricité sont répartis entre plusieurs entreprises, SEI rassemble l'ensemble de la chaîne de valeur. « Nous faisons tous les métiers de l'électricien et nous nous appuyons sur les expertises du Groupe qui nous soutiennent », résume Antoine Jourdain.

Les équipes exploitent des moyens de production thermique et hydraulique, assurent la distribution et la fourniture d'électricité, accompagnent les économies d'énergie grâce au programme Agir Plus, mais remplissent également une mission moins connue : « Nous assurons la sûreté du système, c'est-à-dire que l'équilibre entre l'offre et la demande doit être maintenu à chaque seconde, en permanence », explique le directeur d’EDF SEI. Les équipes anticipent la consommation, prévoient la production en fonction notamment des conditions météorologiques et ajustent le système en temps réel, une mission essentielle dans des réseaux insulaires qui ne peuvent compter sur aucun réseau voisin en cas d'aléa.

©Guillaume Aricique, agence CAPA PICTURES
 Elagage La Réunion©Victor Chow, agence CAPA PICTURES

Adapter l'industrie énergétique aux réalités ultramarines

Pour Antoine Jourdain, la première spécificité des Outre-mer est territoriale. « Il faut toujours partir du territoire où on est », affirme-t-il. Les réalités économiques y sont différentes de celles de l'Hexagone, « avec un PIB par habitant plus faible et une proportion de bénéficiaires du chèque énergie près de deux fois supérieure ». Dans ce contexte, la mission de service public d'EDF prend tout son sens.

Grâce au mécanisme de péréquation financé par la Contribution au service public de l'électricité (CSPE), « les habitants de Cayenne, Fort-de-France ou Saint-Denis de La Réunion paient leur électricité au même tarif que ceux de Paris ou de Marseille », alors même que les coûts de production sont deux à trois fois plus élevés dans les zones non interconnectées. « Nos prix de revient sont beaucoup plus élevés, parce que nous ne bénéficions ni du marché européen de l'électricité ni du nucléaire », rappelle-t-il, précisant que différents producteurs indépendants alimentent les réseaux : « Nous achetons l'électricité de tous les producteurs et  la distribuons jusqu’aux consommateurs ».

À ces contraintes économiques s'ajoutent des défis naturels. À l'exception de la Guyane et de la Corse,  la majorité des territoires d'intervention de SEI est exposée aux risques cycloniques, tandis que la Martinique et la Guadeloupe sont également confrontées au risque sismique. Ces aléas imposent une organisation industrielle spécifique. « Nous sommes des industriels, donc nous anticipons les problèmes et nous nous organisons pour les gérer a priori », explique le directeur d’EDF SEI. Cela passe par le renforcement des réseaux, la modernisation des centrales et une préparation permanente des équipes.

Car lorsque survient un événement exceptionnel, comme les cyclones Irma, Garance, Belal ou Chido (où EDF est venue en soutien d’Electricité de Mayotte), la priorité est de rétablir le plus rapidement possible et en toute sécurité l'alimentation électrique. Les équipes locales sont alors aidées par des renforts venus d'autres territoires ultramarins et de l’Hexagone, mobilisés dès la levée des alertes. « On fait du préventif organisé et structuré, mais on est aussi organisé pour le curatif, parce que ces événements sont imprévisibles et qu'il faut être capable d'aller réparer très vite », résume Antoine Jourdain.

© Guillaume Aricique, agence CAPA PICTURES

Un projet commun, un ancrage territorial de proximité

Pour Antoine Jourdain, être un acteur industriel de proximité ne se résume pas à disposer d'implantations locales. « Il faut qu'on devienne endémique de nos territoires », résume-t-il. Autrement dit, chaque direction régionale doit connaître les réalités économiques, sociales et culturelles de son territoire afin d'apporter des réponses adaptées à ses besoins.

Pour harmoniser les pratiques tout en conservant cette proximité, EDF SEI s'appuie sur un projet commun baptisé Latitudes qui repose sur un principe simple : les décisions de proximité restent prises sur le terrain. « Nous gardons tous nos services clients localement. Nos régions connaissent complètement leur territoire », insiste Antoine Jourdain. Les équipes ne sont pas situées dans des centres d'appels éloignés ; elles vivent et travaillent dans les territoires qu'elles desservent.

À La Réunion, par exemple, EDF SEI intervient régulièrement sur les ondes de Radio Freedom pour répondre directement aux interrogations des habitants : « Pendant Garance, on y allait tous les soirs », raconte le directeur d’EDF SEI.

Cette proximité est aussi un levier d'amélioration du service. « Pour résoudre les problèmes, il faut les connaître », résume Antoine Jourdain.

Cette logique de proximité passe également par l'emploi et la formation : « Nous recrutons une centaine de personnes par an, mais nous formons aussi les jeunes qui travailleront demain chez nos sous-traitants », souligne Antoine Jourdain. EDF SEI travaille avec les rectorats, les académies et les entreprises partenaires, afin de former les futurs techniciens et préparer les recrutements locaux.

La proximité se traduit enfin dans la relation avec les habitants. Des partenariats avec les maisons France Services permettent d'accompagner les publics les plus éloignés des outils numériques ou confrontés à la barrière de la langue, notamment en Guyane.

© Guillaume Aricique, agence CAPA PICTURES

Garantir la continuité de service

Dans les territoires ultramarins, garantir l'alimentation électrique ne consiste pas seulement à produire de l'énergie : il faut aussi relever un défi logistique permanent. « Nous avons des délais d'approvisionnement bien différents de l'Hexagone. Il faut toujours anticiper ». Câbles, pièces de rechange, carburants ou biomasse doivent être acheminés et stockés suffisamment tôt pour éviter toute rupture d'approvisionnement.

Au quotidien, cette logistique prend parfois des formes inédites. En Guyane, le fleuve est « la meilleure façon d'aller de Saint-Laurent-du-Maroni à Maripasoula ». Fin 2024, le niveau du fleuve est devenu insuffisant, EDF a dû organiser un ravitaillement par hélicoptère afin d'assurer la continuité de l'alimentation électrique.

Les épisodes cycloniques exigent la même capacité d'adaptation. Lors du cyclone Garance à la Réunion, un avion Antonov a été affrété pour transporter un hélicoptère du réseau de transport d’électricité (RTE) et permettre une intervention rapide sur les réseaux endommagés. « Nous apprenons à chaque fois. Nous sommes collectivement de plus en plus performants », observe le dirigeant.

Centrale PK, Martinique © Malmoth Photography, agence CAPA PICTURES
Barrage Petit-Saut, Maripasoula ©Guyane Ronan Lietar, agence CAPA PICTURES

300 millions d’euros investis chaque année dans les Outre-mer

Pour Antoine Jourdain, le défi industriel est le même partout : moderniser les systèmes électriques afin de les rendre « plus fiables, plus disponibles et plus performants ». Production, réseaux, postes électriques : l'ensemble de l'outil industriel fait l'objet d'un vaste programme de modernisation, adapté aux besoins de chaque territoire. Cette stratégie se traduit par des investissements de près de 300 millions d'euros chaque année dans les Outre-mer, faisant d'EDF l'un des principaux investisseurs de ces territoires.

À Saint-Martin, Saint-Barthélemy et Saint-Pierre-et-Miquelon, plusieurs projets de reconstruction ou de renouvellement des centrales vieillissantes sont engagés.

En parallèle, EDF construit de nouvelles lignes haute tension, la « HTB » ou les autoroutes de l’électricité, (capables de transporter de grandes quantités d'électricité et de raccorder les nouvelles capacités de production, sur de longues distances), notamment en Guyane, entre Kourou et Saint-Laurent-du-Maroni, mais aussi dans le sud de La Réunion. Ces projets, actuellement en phase de concertation pour certains, pourraient entrer en service à l'horizon 2032-2033.

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Poste-source, Lamentin, Martinique © Malmoth Photography, agence CAPA PICTURES

Agence clients, La Réunion © Victor Chow, agence CAPA PICTURES

Larivot : le plus grand chantier énergétique ultramarin d'EDF

La nouvelle centrale bioénergie du Larivot, en Guyane, constitue le projet emblématique de cette stratégie. Les premiers essais doivent débuter à l'automne, avant une mise en service progressive d'ici à la fin de l'année. Avec un investissement d’ampleur, ce chantier, porté par EDF PEI, filiale du groupe EDF, est l'un des plus importants projets énergétiques actuellement conduits dans les Outre-mer. « C'est un projet de 700 millions d'euros réalisé à l'autre bout du monde, en tenant le budget et les délais. Je suis très fier des équipes d'EDF », confie le dirigeant.

© Amiet, Jody / Parker Wayne Philips (PWP)

Programmations pluriannuelles de l'énergie (PPE) : une vision de long terme

Les infrastructures électriques s'inscrivent sur plusieurs décennies et nécessitent des investissements lourds. C'est pourquoi EDF est sollicitée et participe, aux côtés des collectivités, de l'État, de la Commission de régulation de l'énergie, de l’ADEME et des autres acteurs économiques locaux, à l'élaboration des programmations pluriannuelles de l'énergie (PPE) qui définissent la trajectoire énergétique de chaque territoire sur cinq ans. Elles traduisent un projet politique local autant qu’une trajectoire industrielle. Leur rôle est déterminant. « Vous ne pouvez pas faire un investissement qui n’est pas prévu dans une PPE ».

Cette planification demande du temps. Les PPE sont précédées de longues phases de concertation, parfois sur un ou deux ans. « C’est le temps de la discussion, le temps de la démocratie ».

© Outremers 360

Stockage, géothermie, solaire… EDF invente les systèmes énergétiques de demain

Antoine Jourdain en est convaincu, les systèmes électriques insulaires de demain reposeront sur une combinaison de solutions adaptées aux spécificités de chaque territoire. Si le développement du photovoltaïque va se poursuivre, il devra s'accompagner de nouvelles capacités de stockage.

Parmi les projets de stockage les plus prometteurs figure celui des STEP (stations de transfert d'énergie par pompage). Le principe est simple : une double retenue d’eau. L’eau du bassin supérieur situé en amont est turbinée en période de forte consommation puis recueillie dans une retenue en aval où elle sera pompée en période creuse pour être remontée. « Une STEP est un bon outil de stockage. Plutôt que d'apporter des batteries, c'est une solution stable qui peut durer cent ans ou plus », explique-t-il.

À La Réunion, le projet Tanika illustre cette ambition. Cette future STEP maritime, actuellement à l'étude, constituerait un moyen de stocker l'énergie renouvelable à grande échelle tout en renforçant l'autonomie énergétique de l'île.

Enrichir le mix énergétique

Au-delà du solaire, d'autres solutions sont appelées à diversifier le mix énergétique ultramarin. La géothermie fait l'objet de campagnes de recherche dans plusieurs territoires, notamment dans le bassin Atlantique, avec l'appui du Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM). « Il y a des permis de recherche et les premières études montrent un potentiel », souligne Antoine Jourdain. Le photovoltaïque continue, lui aussi, de progresser rapidement, porté par de nombreux opérateurs, tandis que des réflexions sont engagées sur l'éolien en mer, notamment à La Réunion.

Enfin, la transition énergétique passe aussi par les usages. Déploiement des bornes de recharge pour véhicules électriques, développement de la mobilité électrique ou encore équipements moins énergivores grâce au programme Agir Plus : « Nous essayons de promouvoir des équipements plus efficaces qui consomment moins et permettent de réduire la facture des clients », conclut Antoine Jourdain.

Takamaka  © Gael Fontaine

« Regarder loin » pour transformer les systèmes énergétiques

En conclusion, Antoine Jourdain veut adresser un message de confiance aux habitants des territoires ultramarins. « Je peux garantir à l'ensemble des populations de ces territoires que les 3 200 salariés d'EDF sont motivés, engagés complètement à leur service », affirme-t-il.

L'objectif est clair : « Nous sommes un industriel responsable. Nous investissons aujourd'hui pour que, dans dix, quinze ou vingt ans, les territoires disposent d'un système électrique toujours plus fiable, plus local et plus décarboné » conclut-il en formulant un souhait : « Quand on regardera ce qu'on fait actuellement, j'espère qu'on se dira : oui ils étaient sur le bon chemin.»