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DOSSIER 1/4. Alimentation durable dans les Outre-mer : « On peut s’attendre à une disparition du régime alimentaire traditionnel », alerte la chercheuse Caroline Méjean
Caroline Méjean © UMR MoISA / Marché de Saint-Paul, La Réunion © Caroline Méjean

Si les anciens consommaient beaucoup de poissons, de tubercules et de légumineuses, les jeunes ultramarins se tournent davantage vers les produits ultra-transformés, les fast-foods, la volaille ou les pommes de terre. Ces changements d’habitudes ont entraîné une baisse de la qualité nutritionnelle des régimes alimentaires et ont ainsi augmenté la prévalence de l’obésité, du diabète et de l’hypertension. Pour la chercheuse Caroline Méjean, il est urgent de mettre en place des politiques publiques fortes pour revaloriser les modèles alimentaires traditionnels avant qu’ils ne disparaissent.


Interview de Caroline Méjean, directrice de recherche à l’INRAE, l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. Elle est spécialiste de l’alimentation et auteure de plusieurs études sur la situation dans les départements d’Outre-mer. Elle travaille notamment sur les interactions entre l’environnement alimentaire et la durabilité des comportements.

Tout d’abord, comment qualifieriez-vous l’alimentation dans les territoires ultramarins ?

Chaque territoire a ses spécificités mais il y a une problématique commune à tous : le manque de données pour caractériser correctement l’alimentation des régions ultramarines. Les données sont parcellaires, anciennes ou les outils ne sont pas adaptés à ces régions pour mesurer les comportements alimentaires.
Je peux tout de même dire qu’il y a de grandes tendances communes dans les cinq régions : un problème d’alimentation déséquilibrée au vu des taux de prévalence du diabète, de l’hypertension et de l’obésité. On remarque des apports en sucre élevés, en particulier liés à la consommation de boissons sucrées. On note aussi une faible consommation de fruits et légumes, on peut s’en étonner car il y a une importante auto-production dans ces territoires, avec des fruits disponibles toute l’année. Mais leur consommation reste plus faible que dans l’Hexagone.

Quels sont les produits plus consommés dans les Outre-mer qu’ailleurs ?

Dans les territoires ultramarins, on remarque une consommation importante de tubercules tropicaux : le manioc, l’igname, la patate douce… Ils sont très présents dans les régimes alimentaires, on peut les comparer à la pomme de terre dans l’Hexagone. On note aussi des consommations importantes de légumineuses, notamment aux Antilles et à La Réunion, où elles font partie des plats traditionnels. C’est très intéressant en termes de durabilité car l’objectif global est de baisser notre consommation de viande, dont la production est responsable d’une partie des émissions de gaz à effet de serre.
Le fait que les légumineuses fassent déjà partie de la culture alimentaire des régions d’Outre-mer laisse à penser que la transition sera plus facile à mener que dans d’autres régions. Cette source végétale de protéines est un levier intéressant à explorer par les politiques publiques pour aller vers une alimentation plus durable dans ces territoires.

Dans vos travaux, vous explorez notamment les transformations des systèmes alimentaires d’Outre-mer. Comment ont-ils évolué dans le temps ?

Pour le moment, nous avons très peu de recul lié au manque de données. On sait tout de même qu’en Martinique, entre 2003 et 2013, il y a eu une dégradation de la qualité globale de l’alimentation de la population. Durant ces 10 ans, la part des aliments ultra-transformés a largement augmenté alors que la consommation de poissons et de fruits a baissé. Pour comprendre ce phénomène, nous avons étudié les données des douanes et regardé les déterminants de l’évolution de la qualité nutritionnelle des importations sur 20 ans. On a mis en évidence que le développement économique, avec notamment l’expansion de la grande distribution en Martinique et en Guadeloupe, a amené cette transition nutritionnelle défavorable.

Cette dégradation pourrait-elle se poursuivre à l’avenir ?

On travaille actuellement sur des scénarios futurs. On cherche des solutions pour revenir à des régimes plus durables sans que cela coûte plus cher au consommateur. Le local est un levier important mais ce n’est pas ce qui baisse réellement l’impact environnemental. Le plus important reste la production : sur un territoire insulaire, elle nécessite l’utilisation d’hydrocarbures. Il est donc essentiel de réduire la consommation de protéines animales, qui est plus néfaste pour l’environnement que les protéines végétales, même si elles sont importées. L’enjeu c’est avant tout d’améliorer les systèmes de production dans les territoires pour réduire l’empreinte carbone de la production.

Marché de Basse-Terre, Guadeloupe © H.Charreire


Vous avez présidé l’expertise scientifique collective « Alimentation et nutrition dans les départements et régions d’Outre-mer » commanditée par le ministère de la Santé. Qu’en est-il ressorti ?

L’objectif de cette expertise était de faire un état des lieux des résultats et données disponibles pour décrire l’alimentation et la nutrition dans les Outre-mer afin de proposer des recommandations de politiques publiques. Au-delà du manque d’information, l’expertise a montré qu’en plus de leurs particularités géographiques, les territoires ultramarins ont tous vécu des transformations sociales et économiques récentes et bien plus rapides que dans l’Hexagone. On dit qu’ils ont subi « un phénomène de modernité compressée », un basculement rapide d’une société à dominante agricole vers une tertiarisation de l’économie. Cette modernisation s’est enclenchée avec l’accroissement et la mondialisation des échanges, l’arrivée de nouveaux équipements électroménagers dans les foyers, la baisse du prix du sucre et l’expansion de la grande distribution. Ce phénomène s’est accompagné de mutations sociales profondes avec l’apparition des classes moyennes, un changement de statut de la femme ou des modèles familiaux. Pour résumer, les DROM sont passés d’une situation de pénurie et d’isolement à un système d’hyper-choix et d’extension de l’offre d’aliments transformés. Ces changements ont contribué à des modifications profondes des habitudes. L’alimentation traditionnelle a été remplacée par une alimentation qualifiée de « moderne ».

Tous les territoires ont-ils subi ces changements ?

Les transitions alimentaires et nutritionnelles se sont produites à des stades différents selon les territoires : très fortement aux Antilles et à La Réunion, mais la transition est bien plus récente à Mayotte. L’île de l’océan indien est passée plus lentement d’une alimentation axée autour du trio riz/banane/manioc à davantage de protéines animales comme le poulet. À Mayotte, l’alimentation traditionnelle reste importante. Cela est sans doute lié à la lente implantation de la grande distribution et au développement économique plus faible dans la région.

Anciennes et jeunes générations, les régimes alimentaires sont-ils différents selon l’âge des consommateurs ?

Tout à fait, il y a un effet générationnel très fort, notamment aux Antilles et à La Réunion. Les jeunes consomment beaucoup de produits ultratransformés et de fast-foods. Dans la typologie traditionnelle, il y a une grande consommation de tubercules tropicaux, des légumineuses et du poisson. Mais les jeunes ont complètement abandonné ces plats traditionnels. Ils consomment moins de poissons mais plus de volailles, davantage de pommes de terre et de pâtes, plus de produits sucrés. On est donc passé d’une typologie traditionnelle avec une qualité nutritionnelle élevée à une typologie moderne de qualité nutritionnelle faible.

Est-ce inquiétant ?

Oui, car on peut s’attendre à une disparition du régime alimentaire traditionnel. Depuis 10 ans, il y a une très forte dégradation. Pour le moment, le phénomène est préservé par le vieillissement de la population. Les anciens maintiennent les traditions mais on peut s’attendre, s’il n’y a pas de politiques fortes qui revalorisent ces modèles alimentaires d’antan, à une disparition de ces habitudes et ainsi à une augmentation de la prévalence de l’obésité, du diabète et de l’hypertension liée à ces nouveaux régimes alimentaires de moins bonne qualité.

Dans les Antilles, la problématique de la chlordécone complique-t-elle la promotion des aliments traditionnels ?

Si on parle de la restauration scolaire, les gestionnaires des cantines ne s’approvisionnent qu’en circuit formel. Or la problématique liée à la contamination par la chlordécone concerne surtout le circuit informel, les jardins familiaux et les zones de pêche non contrôlées.
On parle beaucoup de la chlordécone, sa présence est un fait, mais je pense aussi que c’est l’arbre qui cache la forêt. Il y a une très importante utilisation de pesticides, notamment de glyphosate, dans les Outre-mer. Des données sur la pollution des sols existent mais on ne sait rien de l’exposition aux contaminants des populations, alors que ces données sont disponibles pour l’Hexagone.

Quels sont les freins à une alimentation plus durable dans les Outre-mer ?

L’offre en bio ne permet pas de couvrir une grande partie des besoins en alimentation dans les Outre-mer.
L’un des gros freins est le coût des produits : les prix de toutes les denrées sont plus élevés alors que la population est plus défavorisée. L’accès à une alimentation de qualité est plus contraint mais ce n’est pas parce qu’on mange mieux qu’on dépense plus. Nous avons mené une étude aux Antilles qui a prouvé que les coûts sont les mêmes que l’on ait une mauvaise alimentation ou un régime alimentaire de bonne qualité nutritionnel. Cela veut dire qu’on peut quand même manger équilibré sans dépenser davantage. Mais le coût de la vie reste un vrai problème dans ces territoires.
Un autre frein à une alimentation plus durable est le manque d’entreprises de transformation alimentaire sur place, cela limite le potentiel sur les territoires.