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Budget des Outre-mer en trompe-l'œil, budget du logement social amputé, agriculture menacée, jeunesse en colère : invitée de « 360 Politique Outre-mer », la sénatrice socialiste de La Réunion Audrey Bélim, récemment désignée secrétaire du Sénat, ne mâche pas ses mots. Elle dénonce un budget des Outre-mer qui divise par deux, selon elle, les crédits du logement social ultramarin et promet de mener ses combats « avec ténacité ».

Le 6 octobre, Audrey Bélim a été désignée secrétaire du Sénat. Une première pour elle et pour La Réunion. Avec Solanges Nadille, elle est l'une des deux seules représentantes des Outre-mer au bureau de la Haute Assemblée. « Je vais le dire avec beaucoup d'émotion. C'est une reconnaissance du travail accompli depuis trois ans », confie la sénatrice, qui se dit « fière d'avoir dans l'exécutif du Sénat la voix de La Réunion ».

Elle veut profiter de ce rôle pour améliorer les outils mis à disposition des sénateurs ultramarins et des élus des territoires éloignés, pour que « l'éloignement ne soit pas à chaque fois l'excuse » d'un outil inefficace.

Un budget des Outre-mer qui laisse « peu de place pour les actions nouvelles »

Le gouvernement affiche un budget des Outre-mer en hausse de 10 % pour 2027. Audrey Bélim n'y croit pas. « Quand on me parle de 3,74 milliards d'euros, on se dit : waouh, les Outre-mer ont été préservées, ce qui est complètement faux quand on rentre dans le détail. » Selon elle, la hausse sert surtout à financer la Nouvelle-Calédonie et Mayotte, « qui le méritent », et à « payer les engagements antérieurs », laissant « très peu de place pour les actions nouvelles ».

Le logement social en est l'illustration. La Réunion compte, selon la sénatrice, plus de 50 000 demandes de logement. Or la ligne budgétaire unique (LBU), principal outil de financement du logement social, serait passée pour l'île de près de 86 millions d'euros d'engagements en 2024 à 44 millions en 2026, « un budget divisé par deux ». « Quand vous venez raboter de moitié un budget et finalement fanfaronner en disant que le budget des Outre-mer a été préservé, moi, je demande aux gens d'entrer dans le détail », lance-t-elle.

Pour elle, l'enjeu dépasse le toit. « Le logement, ça signifie la dignité, mais au-delà de ça, ça signifie des chantiers, des commandes, donc de l'emploi, de l'insertion. » Elle réclame une programmation pluriannuelle pour les bailleurs, dans un territoire où le foncier est rare, entre littoral, cœur volcanique protégé et « mille-feuille législatif ». Au Sénat, elle déposera des amendements pour revaloriser la LBU et rétablir les montants promis l'an dernier. « Il y avait un engagement à maintenir la LBU. Nous avons dû nous battre pour obtenir à peine les 44 millions d'euros. »

© Charles Baudry / Outremers360

Construire avec les matériaux de la région

Autre levier défendu par la sénatrice : baisser le coût de la construction. Sa loi de juin 2025 prévoit des comités référentiels bâtis, qui doivent permettre d'utiliser des matériaux produits dans l'environnement régional des territoires, plutôt que de tout importer d'Europe aux normes hexagonales. « On n'a pas forcément besoin du même isolant qu'ici, à Paris », souligne-t-elle. « À côté de moi, j'ai l'Afrique. Il y a des matériaux qui pourraient répondre au cahier des charges qui est le nôtre. »

L'objectif : lutter contre la rareté et l'inflation des matériaux, et « créer du business dans nos bassins de vie ». « Lorsqu'on ne peut pas jouer sur la variable du coût du foncier, on pourrait peut-être travailler sur la variable coût de construction. »

Les arrêtés d'application se font attendre. « Je suis un véritable empêcheur de tourner en rond, j'interpelle à tout va », assume-t-elle. Le matin même de l'entretien, le ministre du Logement s'est engagé lors d'un colloque de l'Union sociale pour l'habitat en Outre-mer à les publier « très prochainement ». « Moi, je souhaite réellement qu'ils sortent avant la fin de l'année. »

Agriculture : « Où est la cohérence ? »

Sur l'agriculture, la sénatrice juge « très dangereux de vouloir faire des économies sur l'un des arcs-boutants de nos territoires ». Derrière la coupe de 24 millions d'euros dénoncée par les agriculteurs, elle détaille près de 17 millions d'euros en moins pour la canne, 1,7 million pour la banane et 5 millions pour le régime spécifique d'approvisionnement (RSA), qui compense le surcoût des intrants importés d'Europe pour l'élevage.

La canne pèse bien au-delà des champs : sucre, rhum, métiers industriels et biomasse, dans le mix énergétique réunionnais. « Lorsqu'on vient ébranler la filière canne, il y a des conséquences qui sont multiples. » Le gouvernement aurait pris l'engagement de ne pas toucher à ces crédits, mais Audrey Bélim attend « une traduction concrète ». Elle rappelle que les 5 millions d'euros du RSA votés l'an dernier n'ont jamais été décaissés. « Dire des choses, c'est bien, mais le faire et tenir ces engagements, c'est mieux. »

Elle pointe surtout une contradiction : la France demande à Bruxelles une hausse de l'enveloppe du POSEI, le programme européen de soutien à l'agriculture ultramarine, tout en réduisant ses propres crédits. « Où est la cohérence ? C'est complètement dingue d'avoir deux postures sur un seul et même sujet. »

© Charles Baudry / Outremers360

« La ligne rouge a déjà été atteinte »

Quelle serait sa ligne rouge budgétaire ? « La ligne rouge a déjà été atteinte », répond-elle, en citant la mobilisation des lycéens et le mouvement contre la vie chère. Tout en condamnant les émeutes et les violences, elle salue des jeunes qui dénoncent leurs conditions d'apprentissage, leurs inquiétudes sur l'avenir, le climat ou l'eau potable. « Il y a un grand désespoir, mais il y a aussi dans notre jeunesse quelque chose d'extrêmement beau et d'extrêmement précieux, qu'il nous faut absolument préserver. »

Sur l'emploi aussi, elle conteste l'affichage : la hausse de 5 % des crédits ne tiendrait qu'aux exonérations de cotisations, quand les actions nouvelles d'insertion reculent et que les missions locales perdent des financements.

Les premières réponses du gouvernement ne la satisfont pas. Elle brandit un rapport de France Stratégie de 2024 : à origine sociale comparable, être né à La Réunion réduit de 25 % les chances d'obtenir un diplôme d'ingénieur, de 15 % celles d'accéder à un emploi et de 34 % celles de devenir cadre. « Ça me permet de maintenir mon état de colère bien exacerbé », glisse-t-elle. « Moi, je veux de vraies mesures. Je voudrais que ma gamine, qui a 15 ans, se dise qu'elle a toutes les opportunités possibles, qu'elle soit à Saint-Denis de La Réunion ou à Bordeaux. »

Elle plaide pour plus d'investissement dans les établissements, moins d'élèves par classe, le remplacement des professeurs absents et un meilleur accompagnement des jeunes vers les filières d'excellence. « Partir pour réussir, ça doit être un choix. Ça ne doit pas être une obligation. » Et de conclure : « L'éducation, c'est la clé de tout. C'est la liberté. Et aujourd'hui, on nous en prive. »

Logement, emploi, vie chère, éducation : « Je ne vais pas changer de cap »

Pour la suite de son mandat, Audrey Bélim fixe quatre priorités : le logement, l'emploi, la vie chère et l'éducation. Elle rappelle un taux de chômage de 16 % à La Réunion, près de 37 % chez les jeunes, un taux de pauvreté de plus de 36 % et près d'un enfant sur deux sous le seuil de pauvreté. Le projet de loi contre la vie chère ? « Très cosmétique. J'espère qu'il va être musclé à l'Assemblée nationale. »

Après une première proposition de loi devenue loi, elle a déposé un texte sur l'agriculture, qu'elle espère voir inscrit dans une niche parlementaire, et prépare une deuxième proposition de loi sur le logement. 

« Grâce à nous, la France est partout »

À l'approche de la présidentielle, elle attend de Raphaël Glucksmann qu'il porte une loi de programmation propre à chaque territoire. « Nous avons les mêmes maux, certes, mais nous sommes différents, et donc nous méritons un traitement différencié. ». Audrey Bélim - qui soutenait le candidat socialiste Olivier Faure lors de cette primaire de la gauche- a transmis à Raphaël Glucksmann par le biais de Patrick Kanner, le président du groupe Les Socialistes au Sénat le manifeste de l'USHOM dédié au logement et au logement social pour l'ensemble des Outre-mer. 

Faire de la Guyane la vitrine de l'excellence aérospatiale française, de La Réunion, avec son volcan parmi les plus actifs au monde, celle de la volcanologie, Audrey Bélim aspire à un «désir d'Outre-mer» de la part de l'État, non pas par affection, mais par une utilisation stratégique de ces territoires pour faire rayonner l'excellence française dans le monde entier. « Nous sommes positionnés partout dans le monde. Grâce à nous, la France est partout. Alors, utilisez-nous », lance-t-elle. Avant une conclusion sans appel : elle veut que les candidats « cessent de dire qu'on est une chance pour la France. On est la France. »