Trois semaines après son élection au Sénat, le 27 septembre dernier, Ryan Persaud (RDPI) a répondu aux questions d'Outremers 360 dans le cadre de l'émission 360 Politique Outre-mer. Le plus jeune sénateur de la Guyane et l'un des six plus jeunes sénateurs de France revient sur ses premières interpellations au Palais du Luxembourg (POSEI, MACF, LBU), défend un « réflexe Outre-mer » assumé au sein de son groupe, et propose une méthode en trois temps pour relancer le débat sur l'évolution statutaire. Entretien.
Issu du secteur privé (grande distribution puis filière pêche) avec un passé politique à l'Assemblée nationale (cabinet de Chantal Berthelot et à la Collectivité territoriale de Guyane), Ryan Persaud assume une candidature mûrie tardivement. « J'ai connu, comme j'ai eu l'occasion de le dire, plusieurs Guyane. J'ai connu la Guyane politique, la Guyane de la grande distribution du commerce et également la Guyane de l'industrie, de l'emploi récemment. C'est fort de toutes ces expériences que j'ai pris la décision, un peu tardive diront certains, de me lancer dans cette aventure sénatoriale. »
L'entrée au Palais du Luxembourg s'est faite « à une vitesse grand V ». « Dimanche l'élection, le lundi il fallait prendre l'avion pour arriver à Paris le lendemain, et tout de suite faire les formalités. On a été très bien accompagnés, très bien accueillis de manière globale au sein du Sénat. On est tout de suite plongé dans le bain, on est tout de suite mis au travail, et c'est une très bonne chose. »
Deux commissions, deux lignes de bataille
Le sénateur Ryan Persaud a choisi de siéger aux Affaires économiques et aux Affaires européennes. La première, « c'était une suite logique des choses. Je considère, à juste titre, qu'un territoire ne peut pas se développer sans une économie forte. Et vice-versa pour une commune. Une commune ne peut pas rayonner, ne peut pas prospérer s'il n'y a pas un secteur économique dynamique. »
La seconde est un choix géographique : « La Guyane est une région ultrapériphérique, implantée sur le continent sud-américain, un territoire qui partage à titre exceptionnel sa frontière avec deux grands pays, presque trois, le Guyana, le Suriname, le Brésil avec la région de l'Amapá. Il y a une spécificité géographique à la Guyane, et la Guyane doit pleinement pouvoir profiter de cette spécificité. Je considère que la commission des Affaires européennes peut être un levier de développement pour la Guyane. »
MACF : « Quatre ans, c'est une anomalie »
Première ligne de front : la taxe carbone aux frontières (MACF), examinée au Sénat le lundi précédant l'interview. Le groupe RDPI, premier groupe ultramarin de la chambre haute avec sept sénateurs, a choisi l'abstention, un geste collectif que Ryan Persaud revendique : « Nous avons saisi directement le ministre, et le groupe RDPI a voté l'abstention. Je tiens à remercier notamment le président Xavier Iacovelli de cette position commune du groupe, et l'ensemble de mes collègues du groupe, puisque ça a été une décision, un réflexe outre-mer de solidarité. »
Le motif de l'abstention : « Nous avons demandé à l'État de prendre l'engagement qu'il y aura un régime spécifique pour les régions ultrapériphériques. Aujourd'hui, nous dépendons essentiellement de l'importation de produits de construction, de matériel de construction. L'ajout d'une taxe supplémentaire, d'une taxe carbone, ne ferait qu'accroître le coût de la vie chère. La construction d'une école ou d'autres infrastructures ne reviendrait que plus cher. »
Et de prévenir : « Ce n'est pas un vote contre. Nous sommes d'accord avec le principe de protection et d'égalité et de libre concurrence des marchés. Mais il ne faut pas que les régions ultrapériphériques se retrouvent à nouveau lésées. Nous avons demandé au ministre de s'engager solennellement dans les prochaines discussions à Bruxelles qu'il y ait un régime spécifique, non pas de quatre ans, mais un régime spécifique tout court, sans durée. »
La dérogation de quatre ans proposée par le ministre délégué à l'Europe Benjamin Haddad ne convainc pas : « Dans quatre ans, je pense qu'on est tous convaincus que le sujet de la vie chère ne sera pas résorbé dans les Outre-mer. Mettre une dérogation de quatre ans n'a aucun sens aujourd'hui. 4 ans, ce n'était pas assez. C'était même une anomalie. Il fallait tout simplement qu'il y ait bel et bien un régime dérogatoire, point, pour les RUP. »
POSEI, cadre financier pluriannuel : « Hors de question d'être la variable d'ajustement »
Même combat sur le POSEI et le futur Cadre financier pluriannuel 2028-2034. Ryan Persaud a interpellé le ministre pour connaître la « ligne rouge » que la France entend tenir face à Bruxelles. « Nous avons fait le constat et malheureusement, c'est un constat qui dure depuis plusieurs années que parfois les Outre-mer, nous sommes la dernière roue du carrosse. Aujourd'hui, il y a une volonté de vouloir fondre les enveloppes nationales et celles des RUP. Clairement, pour nous, ça serait un flou total. Nous n'aurons aucune visibilité sur les moyens alloués et dédiés spécifiquement aux RUP, qui ont des particularités qu'il faut protéger. »
Côté méthode, le sénateur entend privilégier le dialogue avec les ministères, les lobbies, les députés de la Guyane. « Une réunion doit être fixée prochainement, une fois qu'on aura calé les choses au niveau calendrier. Il faut que la discussion soit ouverte, que l'on puisse parler de manière commune pour défendre ces sujets. Ce n'est qu'à ce moment-là que l'on parviendra véritablement à montrer que les Outre-mer ne doivent pas être oubliées. »
Pêche et agriculture : « Nos frontières sont poreuses »
Le sénateur, qui a dirigé la société A-fish Cogumer (Groupe Abchée) et est armateur de chalutiers crevettiers, connaît le dossier pêche de l'intérieur. Et le diagnostic est sévère : « Nous avons un gros problème de compétitivité. Nous avons des pays voisins où les normes ne sont pas les mêmes, où le coût de la vie, le coût de la production ne sont pas les mêmes. Et malheureusement, nos frontières sont poreuses. Il y a du commerce illicite qui se fait au niveau de l'agriculture. Sur les étals des marchés en Guyane, on retrouve des produits qui viennent des pays voisins, qui ne passent même pas par les circuits légaux. »
Même constat sur la pêche : « Il y a le pillage de nos ressources. Comme pour le POSEI, le combat sera mené également sur les PCS, les plans de compensation de surcoût, puisqu'il faut qu'il y ait une réévaluation des choses. Le coût de la vie a augmenté. Dans la prochaine programmation 2028-2034, il y aura l'ouverture de certaines discussions. »
Autre dossier dans son viseur : le plan d'aide CASI, plan d'aide agricole d'un milliard d'euros promis cet été par l'État, dont la Guyane ne sait toujours pas si elle bénéficiera. « Je discutais encore récemment avec le président de la Chambre d'agriculture, il n'a toujours pas eu de réponse précise et concrète. Alors qu'en Guyane, on traverse de manière beaucoup plus frappante le phénomène El Niño. On a des communes qui sont enclavées, où l'accès n'est possible que par avion ou par pirogue mais avec l'assèchement des fleuves, c'est beaucoup plus compliqué d'acheminer les provisions. Il faut que le gouvernement se positionne clairement. »
Éducation : l'enveloppe de 2017 arrive à échéance
Dans sa feuille de route immédiate, Ryan Persaud place aussi le volet éducation. « Il y a la demande de la CTG et il y a aussi la demande des communes. Ce que la France vit depuis quelques semaines sur la manifestation des lycéens, nous le vivons depuis des années,des décennies en Guyane. »
Son interpellation à la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou porte sur les 10 à 15 millions d'euros annuels affectés depuis les événements de mars-avril 2017 pour la rénovation des écoles et la construction d'établissements scolaires. L'enveloppe arrive à échéance fin 2027. « On ne peut pas attendre l'année prochaine, se retrouver au pied du mur et se dire : ah bon, le dispositif est tombé, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Il faut tout de suite que l'on puisse réintroduire, s'il le faut par décret, par loi ou autre, ce sujet, parce que ce sont des besoins toujours d'actualité et qui le seront sur les 10-15 prochaines années. La démographie est galopante. »
LBU et dérogation UE sur les matériaux
Autre point de vigilance pour le prochain PLF : la Ligne budgétaire unique (LBU) du logement, rabotée de 63 % l'an dernier. « Le ministre du Logement compte maintenir l'enveloppe telle que l'année dernière, c'est-à-dire avec un rabotage. Il ne compte pas revenir à l'enveloppe initiale, semblerait-il. »
Mais le sénateur veut jouer un autre levier : « Depuis 2024, le gouvernement français a obtenu par dérogation de l'Europe la possibilité de recourir à des matériaux qui ne sont pas de marquage CE. Depuis 2025, il n'en est rien [le décret d'application n'est pas sorti]. J'ai interpellé dessus il y a de cela dix jours. J'aurai l'occasion de le faire à nouveau par courrier pour qu'il y ait rapidement le décret, pour permettre aux territoires qui le peuvent, notamment la Guyane, de profiter de son bassin régional, de l'achat de matériaux au Brésil, au Suriname ou au Guyana, afin de faire baisser le coût de la construction. Chaque euro économisé par une commune, c'est un euro en moins que mettra l'État et un euro en plus que mettra la commune sur d'autres infrastructures. »
Évolution statutaire : « Pas une baguette magique »
Sur le dossier le plus politique de l'évolution statutaire, Ryan Persaud propose une méthode en trois temps, loin des slogans. « Je ne considère pas que l'évolution statutaire soit une baguette magique qui va résoudre tous les maux de la Guyane. Mais ça fait partie des sujets qui seront au centre de cette discussion. Nous sommes aujourd'hui dans l'article 73 qui, force est de constater, ne nous permet pas d'avancer. Nous avons deux opportunités sur la table : le 74 qui est l'opportunité immédiate demain, et le sui generis qui est une opportunité un peu plus lointaine, peut-être un jour. Donc on saisit de manière pragmatique le 74 et on travaille dessus. »
Première étape : un audit en trois volets. « Un audit sur la gouvernance avec l'Inspection générale de l'administration, la territorialité de la Guyane, où est-ce qu'il y a des pôles, parce qu'il y a une forte demande dans l'Ouest aujourd'hui pour qu'il y ait une proximité de gouvernance. Un audit sur les finances avec l'Inspection générale des finances. Et la Cour des comptes sur les fonds européens dont dépendent énormément les collectivités mais aussi le secteur privé. »
Deuxième étape : traiter les « irritants du quotidien ». « Avec les maires, avec les présidents de CCI, avec le président de la collectivité, on doit se poser et traiter des sujets du quotidien : l'eau, l'assainissement, la gestion des déchets qui est un très gros sujet, le désenclavement, le transport. Quelles compétences on parvient à gérer, quelles compétences on maîtrise, quelles compétences on ne maîtrise pas, et pour quelles raisons ? »
Troisième étape : négocier avec l'État une feuille de route. « Ce n'est qu'à ce moment-là que l'on peut arriver face à l'État afin de négocier une feuille de route. Je ne mets pas tout dans l'évolution statutaire. Je pense qu'il faut une méthodologie. »
Ressources endogènes : « Débloquer, débloquer, débloquer »
Dernier message, nourri par son expérience de la filière pêche : la bataille contre les blocages administratifs. « Il y a déjà suffisamment de normes françaises et européennes qui nous empêchent aujourd'hui de pouvoir avoir plein potentiel et de nous développer. Je l'ai connu dans la filière pêche. Nous avons réussi au bout de deux ans à débloquer des autorisations de pêche pour les thonidés. Nous avons du thon jaune en Guyane. Mais c'était un très long combat, une longue bataille administrative. Malheureusement, il y a eu une telle succession de normes, de leviers, de verrous à aller débloquer, que le bateau est resté garé pendant deux ans. Il est encore garé. Il a commencé à prendre la rouille. Il y a un décalage entre nos potentialités et les opportunités que nous donne véritablement l'État et le gouvernement. »
Ryan Persaud dresse un parallèle inquiétant avec le voisinage. « Nous avons des pays voisins qui sont en phase de développement exponentiel : le Guyana, j'en parle même pas, le Suriname bientôt, la région de l'Amapá très prochainement avec le pétrole qui est un booster aujourd'hui. Et nous, en Guyane, on se retrouve un peu en fin de course. Il y a dix ans, la Guyane était l'Eldorado du plateau des Guyanes. Dans cinq, dix ans, la Guyane sera le dernier territoire, petit pays entre guillemets, du plateau des Guyanes. »
Présidentielle 2027 : « Une approche différenciée par territoire »
À l'approche de la présidentielle, le sénateur prévient : il n'y aura pas de blanc-seing. « Je considère que chaque candidat doit avoir une approche spécifique, différenciée, territoire par territoire. On exigera de la part des candidats qui défileront en Guyane un regard différencié, et dans l'idéal un programme différencié pour la Guyane. On ne va pas faire une liste de 20, 30 demandes. Chaque territoire peut s'en sortir avec deux, trois, quatre, cinq demandes spécifiques. »
Parmi elles, l'exploitation des hydrocarbures. « Nous avons un très gros sujet en Guyane sur l'exploitation de l'hydrocarbure. Il paraît que, selon la tectonique des plaques, on n'a pas de ressources d'hydrocarbures au large de la Guyane. J'aurais aimé que le président de la République, au lieu d'aller aux Émirats cette semaine, puisse venir en Guyane, qu'il puisse débloquer X milliers de barils pour que l'on puisse baisser le coût du carburant. »
Et de dresser la liste des urgences : « On ne peut pas être la chasse gardée au niveau national, -biodiversité, protection des ressources- et avoir une population qui est en explosion, une croissance démographique exceptionnelle, un taux d'insécurité croissant, un phénomène migratoire qui pose problème. J'étais en discussion la semaine dernière avec certains maires sur le phénomène migratoire qui crée véritablement de la tension sociale, notamment dans la ville de Cayenne. »
Face au gouvernement et aux ministres, Ryan Persaud dit « faire confiance au premier abord » mais pas sans limite.
