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Eau potable aux Marquises : pour Mathieu Desêtres, directeur général de la Polynésienne des Eaux : « Au-delà de l'aspect technique, la potabilisation est avant tout un projet collectif porté par la commune, le Pays et l'Etat »

À Hiva Oa, l’arrivée en janvier 2026, de l’eau potable à Atuona est l’aboutissement d’un chantier construit à plusieurs mains. Porté par la commune, accompagné par son bureau d’études, soutenu financièrement par le Pays et l’État, puis relayé sur le terrain par les entreprises locales et les agents communaux, le projet accompagne une transformation plus profonde des usages et des attentes de la société marquisienne. En bout de chaîne, la Polynésienne des Eaux apporte la touche finale : l’installation et la mise en service de l'unité de traitement. Une avancée concrète pour les habitants, dans un territoire où l’eau s’impose plus que jamais comme un enjeu de santé publique, de développement du territoire et d’attractivité. Pour Outremers 360, Mathieu Desêtres, Directeur Général de la Polynésienne des Eaux, revient sur ce projet collectif.

Un projet collectif

À Hiva Oa, l’année 2026 marque un tournant pour les habitants. Remise à la collectivité fin janvier, la nouvelle unité de traitement d’Atuona, construite par la Polynésienne des Eaux, doit permettre d’alimenter à terme près de 3 000 habitants, soit environ 80 % de la population de l’île. Une avancée attendue dans un territoire où, à chaque forte pluie, l’eau peut encore changer de couleur au robinet. « Quand il pleut, ceux qui ne sont pas encore raccordés ont une eau chocolat », résume Mathieu Desêtres.

Derrière l’usine d’Atuona, il y a un projet de territoire d'envergure. La commune a fixé le cap, le bureau d’études H2O a dessiné la réponse technique, l’État et le Pays ont rendu l’investissement possible en finançant près de 85 % du projet. La Polynésienne des Eaux, elle, arrive en bout de chaîne : « Nous, on est vraiment le dernier maillon de la chaîne », rappelle son directeur général.

Des unités modulaires montées en dix mois

Pour rendre cette bascule possible, le projet de Hiva Oa repose sur des Unités Compactes Degrémont (UCD), fournies et installées par la Polynésienne des Eaux. Déjà éprouvé à Moorea, ce dispositif répond aux contraintes des îles éloignées : des équipements standardisés, installés dans des containers de 20 ou 40 pieds, acheminés par bateau et adaptables aux sites difficiles d’accès.

À Atuona, la configuration est exemplaire : deux unités de 40 m³/h sont installées en parallèle. Ce choix stratégique offre une solution complémentaire : « Si une unité de traitement tombe en panne, la commune, vu qu’elle est éloignée, a toujours la deuxième, et cela permet aussi de disposer des capacités en prévision du développement urbain de l'île », explique Mathieu Desêtres, directeur général de la Polynésienne des Eaux.

L’innovation aux Marquises repose sur un retour d’expérience solide acquis à Moorea. Entre 2017 et 2023, trois usines y ont été construites, faisant passer le taux de potabilisation de 50 % à 85 %.

Mais la prouesse est aussi logistique. Acheminer les équipements jusqu’aux hauteurs de vallée, par des routes étroites et sinueuses, a constitué l’un des principaux défis du chantier. Malgré ces contraintes, l’usine a été livrée dans un délai particulièrement court. « On a mis dix mois entre le démarrage du marché et la réception de l’usine, ce qui pour moi est un record », relève Mathieu Desêtres.

Le traitement physico-chimique

Le cœur du dispositif repose ensuite sur un traitement physico-chimique, pensé pour répondre aux variations rapides de l’eau de rivière. Le principe, explique Mathieu Desetres, consiste à reproduire plus vite ce que la nature fait déjà lorsque l’eau traverse le sol. « On accélère un phénomène naturel », résume-t-il. Dans l’unité, les particules en suspension s'agglomèrent par l'ajout de coagulants et de floculants, pour décanter rapidement. L'eau traverse ensuite un filtre à sable avant une désinfection finale au chlore.

L’intérêt du système tient aussi à sa capacité à absorber les variations brutales de la qualité de l’eau. Aux Marquises, une rivière peut passer en quelques minutes d’une eau claire à une eau fortement chargée. « Ce système automatisé s'adapte en temps réel aux pics de turbidité, garantissant une eau limpide en sortie de robinet, quelles que soient les conditions météo. » précise Mathieu Desêtres.

Le chantier et l’usine
Le chantier et l’usine
Le chantier et l’usine

Former les consommateurs et les salariés

Avec ce projet, l’enjeu est bien celui de l’autonomie locale. À Hiva Oa, la commune conserve la gestion de son service d’eau en régie et les agents communaux sont formés à la mise en route, au suivi de l’installation et aux gestes d’exploitation du quotidien.

Patrimoine mondial de l’UNESCO

Au-delà de la santé publique et du confort quotidien, la potabilisation devient l’une des conditions du développement des Marquises. Dans un archipel désormais inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, dont la visibilité internationale grandit et où le tourisme est appelé à se renforcer, l’accès à l’eau potable n’est plus un simple service attendu mais une réponse concrète à l’évolution de la société et aux exigences du projet de territoire.

Quatre questions à Marc Tarrats, Directeur Général des Services de la commune de Hiva Oa

Comment le projet de potabilisation s’est-il construit ?

La commune a avancé par étapes, à partir d’un constat : aux Marquises, l’eau provient essentiellement de ressources de surface, plus vulnérables aux sécheresses comme aux fortes pluies.

La première a été de créer cette tranchée drainante, qui permet de regrouper plusieurs captages et d’assurer un premier prétraitement de l’eau. Elle joue aussi le rôle d’un premier bassin tampon en amont de la conduite. La deuxième étape a consisté à définir un site pour la potabilisation et à y acheminer l’eau, avec près de sept kilomètres de conduites et de fortes contraintes de pression liées au relief. Le troisième temps a été la réalisation du centre de traitement d’eau potable. Et la solution proposée par la Polynésienne des Eaux permettait, avec des micro-usines, de clarifier fortement l’eau avant la chloration. L’objectif est de retirer un maximum d’éléments en amont, pour que la chloration soit ensuite réduite au strict nécessaire afin d’obtenir une eau potable.

Marc Tarrats, avec Joëlle Frébault et les agents de la Polynésienne des Eaux au centre de potabilisation de l’eau à Atuona

Quel a été le rôle du collectif ?
Sur le financement, il y a deux éléments. D’abord, la commune disposait d’une trésorerie qui lui permettait d’appréhender ce type de projet. Ensuite, le bureau d’étude H2O nous a accompagnés sur la maitrise d’ouvrage, dans la préparation du dossier, surtout pour faire en sorte qu’il soit acceptable sur la partie financière. À partir du moment où la commune savait qu’elle avait 15 % à payer, et qu’elle avait la capacité en trésorerie de le faire, il n’y avait pas de difficulté particulière. Le Pays et l’État ont permis d’en sécuriser le financement du projet.

Pourquoi avoir gardé une gestion en régie ?

C’est une particularité de la commune de Hiva Oa : autant que possible, les gros travaux sont réalisés en régie municipale, avec les agents communaux. À partir de là, la réflexion consiste toujours à se demander si les systèmes ou les projets peuvent être réalisés directement par la commune. C’est un choix qui a été fait par l’équipe municipale.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Un peu plus d’un tiers du village principal est déjà connecté à cette eau potable, ce qui nous a permis de faire un constat clair : on consomme trois fois plus. La prochaine étape sera donc d’amener les habitants à réduire leur consommation, de vérifier que les réseaux ne sont pas fuyards, puis de connecter progressivement les quartiers, au fur et à mesure.

Il faut aussi remettre à niveau nos réseaux d’eau, qui peuvent être fuyards. Nos réseaux s’alimentent aujourd’hui sur des bassins situés en amont, mais pas aux mêmes endroits. Il va donc falloir les réalimenter avec de l’eau potable dans un sens différent de celui d’aujourd’hui, ce qui pose des problématiques de diamètre de tuyaux et de pression.

La potabilisation, n’a pas de lien direct avec l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO mais relève d’abord d’un besoin pour la population locale. Et il y a aussi une obligation légale pour les communes de fournir de l’eau potable.

Un autre phénomène important, c’est la consommation d’eau minérale en bouteilles plastique, qui est énorme. Pouvoir fournir de l’eau potable, c’est aussi pouvoir réduire cette importation de bouteilles et gérer les déchets qui vont avec. Si on arrive à le réduire, on sera gagnant aussi dans d’autres domaines que le seul service de l’eau.