Innovation à Mayotte: Yazid Souf, docteur en chimie, valorise la biodiversité mahoraise pour trouver les solutions de demain

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Innovation à Mayotte: Yazid Souf, docteur en chimie, valorise la biodiversité mahoraise pour trouver les solutions de demain

En juin 2025  Yazid Souf rentre sur son territoire d’origine : Mayotte. À 27 ans, ce docteur en chimie, fraîchement diplômé, prend la direction du laboratoire du Pôle d'Innovation Intégré de Mayotte. Son objectif : transformer la biodiversité locale, encore largement inexplorée, en ressources scientifiques et économiques. 

C’est pendant qu’il prépare son master Sciences du Médicament que le déclic se fait pour Yazid Souf. « J'avais un cours qui s'intitulait Substances Actives d'Origine Naturelle. C'est là que j'ai découvert qu'à partir des plantes, de l'océan ou d'autres types d'organismes naturels, on arrivait à obtenir des molécules qui pouvaient servir en tant que médicaments ou anticancéreux. Je savais qu’à Mayotte, on avait potentiellement cette ressource qui est inexplorée. » 

La recherche deviendra alors son moteur avec l’envie d’explorer tout ce qui touche à la nature, sur son territoire, avec ses ressources. Lorsqu’un peu plus tard une proposition de thèse sur les cônes marins apparaît, Yazid Souf postule immédiatement. « C’était pour une étude en Polynésie Française mais cette thèse me parlait parce que les cônes marins sont présents à Mayotte. » Le projet auquel s'intègre sa thèse soutenue en avril 2025, vise la valorisation du cône en question. « En Polynésie française, vous pouvez trouver des personnes qui vont sur les marchés et vendent des coquilles de cônes marins. L'idée était de valoriser ce mollusque. Il n'y a pas que la coquille qui peut servir d'ornement, mais aussi son venin qui peut servir en tant que médicament », détaille le chercheur. Le potentiel thérapeutique est considérable. « L'un des médicaments très utilisés, c'est la ziconotide. C'est un antidouleur qui, lorsque des personnes sont réfractaires à la morphine, leur est administré comme substitut et provient du venin de cône marin. » La thèse soutenue, le jeune doctorant prend la direction de Mayotte.

Sauver les savoirs ancestraux

Depuis le mois de juin, Yazid Souf a pris la tête du Pôle d'Innovation Intégré de Mayotte où il déploie plusieurs projets simultanément. Le premier vise à préserver les connaissances traditionnelles. « On va faire des enquêtes sur le terrain pour récolter des renseignements auprès des experts qui connaissent l'utilisation des plantes médicinales. Comme ça, on répertorie tout et on ne perd pas ce savoir-faire mahorais : on sait que telle plante est utilisée pour soigner telle maladie ou telle infection », explique-t-il. Des doctorants travaillent également sur la cosmétopée mahoraise.

Mais c'est l'ylang-ylang qui concentre les plus grands espoirs. « Nous faisons des études sur l'huile essentielle d'ylang-ylang de Mayotte pour voir la différence avec celle des îles voisines pour comprendre cette particularité qui avait attiré autrefois de grands parfumeurs. » L'acquisition prévue pour 2026 d'un système d'extraction par CO₂ devrait permettre d'aller plus loin. « On va pouvoir faire des extraits innovants qui permettront d'extraire plus de composés, par exemple sur des plantes comme les basilics mahorais appelés ici "Mkadi". On pourra faire des huiles essentielles à partir de ces plantes », annonce-t-il avec détermination.

Malgré l’ambition, certaines contraintes demeurent. « Nous sommes dans un milieu insulaire. Si on a besoin d'acheter du matériel ou des solvants, on doit commander dans l’Hexagone. Ça prend deux à trois mois par bateau pour venir jusqu'à Mayotte. Du coup, il faut tout prévoir à l'avance pour ne pas être bloqué dans nos recherches », reconnaît Yazid Souf. L'absence de structuration des filières agricoles constitue un autre frein. « C'est très difficile d'aller trouver des agriculteurs intéressés », constate-t-il.

Transmettre pour transformer

Pour Yazid Souf, la recherche n'a de sens que si elle irrigue le territoire. « Nous, on fait de la recherche appliquée. Tout ce qu'on fait au laboratoire, on veut que des porteurs de projets ou des entrepreneurs soient intéressés par ce type de produits pour qu'ils puissent créer et, derrière, avoir plus d'employabilité à Mayotte », insiste-t-il. Des journées portes ouvertes sont régulièrement organisées. « On accueille des gens pour qu'ils viennent voir nos recherches sur l'ylang-ylang ou tout autre type de recherche, dans l'intérêt que ça éveille les consciences, pour qu'ils sachent qu'à Mayotte, on peut faire de la recherche et qu'il y a des sujets qu'on peut développer. » Son ambition dépasse le cadre du laboratoire. « Mon rêve, c'est de communiquer avec la population ici à Mayotte, de montrer que ce qu'on fait au laboratoire, c'est pour les gens. Ce n'est pas juste de la recherche pour garder toutes les données avec nous. C'est publier, faire de la communication à travers différents colloques ou webinaires pour que les gens comprennent que la recherche à Mayotte est possible et que tout ce qu'on fait peut être appliqué sur le terrain », martèle le jeune directeur.

Le lien maintenu avec le Centre de Recherche Insulaire et Observatoire de l'Environnement, qui possède des antennes à Perpignan et en Polynésie, permet d'inscrire Mayotte dans un réseau scientifique ultramarin. « Ici à Mayotte, on essaie d'avoir cette structure qui pourra aussi mener des recherches sur le lagon, que ce soit sur les coraux ou le réchauffement climatique. » Avec une équipe de trois ingénieurs chimistes, un ingénieur en aquaculture, un gestionnaire et un directeur des opérations, le laboratoire avance, un projet à la fois, pour faire de Mayotte un territoire où la biodiversité devient innovation.