Conseillère municipale de Saint-Louis et vice-présidente du Département, Camille Clain, technicienne en imagerie médicale et mère de famille, devient, en mars dernier, la première femme élue maire de l’Entre-Deux. En mettant fin à la précédente mandature, qui a duré 25 ans, Camille Clain incarne une « volonté de changement », de « renouvellement » voire de « rupture » des habitants de cette commune des hauts de l’île. « Nous avons proposé une autre manière de faire : davantage de proximité, de participation citoyenne, de pragmatisme et une équipe composée de profils issus de plusieurs horizons » défend la maire qui s’est confiée à Outremers360, six mois après le début de son mandat.
Outremers360 : Vous êtes maire de l’Entre-Deux depuis mars 2026. Il s’agit de votre premier mandat et vous êtes aussi la première femme élue maire de cette commune. Tout d’abord, qu’est-ce qui vous a poussé à vous présenter à cette élection ?
Camille Clain : Ce qui m’a poussée à me présenter, c’est d’abord une conviction profonde : l’Entre-Deux avait un potentiel exceptionnel qui, à mes yeux, n’était pas suffisamment exploité.
Après mes différentes expériences, notamment comme conseillère municipale à Saint-Louis puis comme vice-présidente du Département, j’avais acquis une connaissance des collectivités, de leur fonctionnement et surtout des besoins de nos territoires.

Mais c’est aussi et surtout une rencontre avec une attente très forte de la population. Les habitants exprimaient une volonté de changement, de renouvellement des méthodes et de proximité. Je me suis donc dit qu’il était possible de proposer autre chose : une équipe nouvelle, avec des profils et des sensibilités différents, mais réunis autour d’un même projet pour l’Entre-Deux.
Devenir la première femme maire de la commune est évidemment une grande fierté, mais ce n’était pas la finalité de ma candidature. La finalité, c’était de mettre l’engagement et les compétences d’une équipe au service de son village.
Vous avez été élue dès le premier tour face à votre unique adversaire, le maire sortant Bachil Valy, en fonction depuis 2001. Qu’est-ce qui selon vous explique cette victoire face à un maire bien implanté ?
Je pense qu’il y a eu une véritable volonté de rupture de la population avec ce qui se faisait jusque-là, après plusieurs décennies de méthodes similaires. Mais je ne résumerais pas cette élection à un rejet du maire sortant. Avec humilité, je pense qu’il y a aussi eu une véritable adhésion à notre projet.
Nous avons proposé une autre manière de faire : davantage de proximité, de participation citoyenne, de pragmatisme et une équipe composée de profils issus de plusieurs horizons. Notre liste rassemblait des personnes aux sensibilités différentes, mais qui partageaient une même conviction : il fallait donner un nouveau cap à l’Entre-Deux et faire davantage participer les habitants à la construction de l’avenir de leur commune.
Lors de votre campagne et dès votre élection, vous avez mis en avant votre volonté de recréer du lien avec les habitants, lancer un audit des finances de la commune, réhabiliter les équipements sportifs, résoudre la problématique du stationnement dans cette commune touristique, engager la restructuration du centre-ville ou encore, soutenir artisans, artistes, agriculteurs et producteurs locaux. Cinq mois après le début de votre mandat, est-ce que ces chantiers ont pu être lancés ?
Oui, plusieurs chantiers ont été engagés, mais il faut être lucide : nous sommes encore au début du mandat et certains projets nécessitent d’abord de remettre la collectivité en ordre de marche. Nous avons notamment engagé le travail sur les finances et l’organisation de la commune avec les audits financier et RH.
Nous avons également commencé à mettre en œuvre notre volonté de recréer du lien avec les habitants. C’est notamment le cas avec la démarche de démocratie participative et la consultation autour de la création d’un marché forain de proximité en centre-ville, que nous souhaitons voir aboutir d’ici la fin 2026 ou le début 2027.
Nous travaillons également sur la requalification du centre-ville et de la place de la Liberté, le renforcement de la police municipale et la réflexion autour des mobilités. Mais notre priorité est de ne pas multiplier les annonces. Nous voulons construire des projets solides, financés et réalisables.
Est-ce que l’audit financier et RH a révélé ses premiers résultats ?
L’audit a été lancé à la fin Août après une période de consultation, les premiers retours sont prévus pour Octobre, Novembre 2026.
Plus globalement, quel bilan dressez-vous de ces premiers mois ?
Je dirais que ces premiers mois ont principalement été consacrés à un état des lieux et à la remise en ordre de la collectivité. Nous pensions récupérer une commune à minima équilibrée.
Les premiers constats ont été beaucoup plus préoccupants : une épargne brute en chute libre, une capacité de désendettement ayant dépassé le seuil d’alerte fixé par l’État, très peu de marges de manœuvre et une organisation administrative que nous avons trouvée déstructurée, en silo et sans suffisamment de process.
Nous avons donc dû commencer par regarder la réalité en face.
Notre première urgence est de poser des processus de fonctionnement cohérents et pragmatiques. La deuxième est de redonner du sens à l’action municipale. Et la troisième est de commencer à traduire la volonté populaire en actions concrètes, simples et profitables au plus grand nombre.
C’est un travail moins spectaculaire qu’une inauguration, mais il est indispensable pour pouvoir ensuite transformer durablement la commune.
Je précise, et cela a beaucoup été souligné, que vous êtes maman mais aussi professionnelle de santé, en tant que Technicienne en Imagerie médicale. Est-ce que cette « trame de fond » personnelle et professionnelle a une influence sur votre mandat, sur par exemple les sujets liés à la santé et l’éducation ?
Oui, forcément. Une expérience professionnelle et une expérience de vie influencent nécessairement la manière dont on exerce des responsabilités. Mon parcours dans le domaine de la santé m’a notamment appris la rigueur, l’écoute, le travail en équipe et l’importance de la prévention.
Le fait d’être maman m’apporte également un regard très concret sur les sujets qui touchent les familles, notamment l’éducation, les services publics de proximité et le quotidien des enfants.
Mais je ne veux pas enfermer mon action dans une thématique particulière. Mon rôle de maire est beaucoup plus large : je dois considérer l’ensemble des besoins du territoire et agir dans l’intérêt de tous les habitants.
En tant que maire vous êtes en première ligne lors de la rentrée scolaire du premier degré, comment celle-ci s’est passée ?
La rentrée s’est globalement déroulée dans de bonnes conditions à l’Entre-Deux. Une rentrée scolaire, pour un maire, c’est beaucoup de choses qui ne se voient pas forcément : les bâtiments, la restauration, le personnel, le périscolaire, les transports, l’entretien... Et notre responsabilité, c’est de faire en sorte que le jour J, les enfants et les familles puissent retrouver leur école sereinement.
Pour une petite commune comme la nôtre, chaque contrainte supplémentaire, notamment en matière de ressources humaines, a très rapidement des conséquences concrètes sur l’organisation. Cette rentrée s'est faite sous le signe de l'optimisation des horaires et des équipes.
Il y a un sujet important à La Réunion sur la diminution des emplois PEC (Parcours emplois compétences) qui avaient une importance particulière dans l’éducation. Est-ce que vous avez pu ressentir cette diminution pour les écoles de votre commune ?
Oui et cette baisse drastique a été une véritable préoccupation. Il faut comprendre qu’à La Réunion, les PEC ne sont pas simplement une ligne dans un budget. Dans nos communes, ils participent très concrètement au fonctionnement de nombreux services, notamment dans les écoles, le périscolaire, la restauration ou l’entretien.
Nous sommes passés d’une enveloppe de 88 PEC en 2025 à une programmation de 10 PEC en 2026. Cette diminution nous a obligé à revoir l'organisation dans les services.
Je comprends parfaitement que l’objectif final doit être l’emploi durable et que les contrats aidés ne peuvent pas constituer à eux seuls une politique de l’emploi. Mais on ne peut pas non plus retirer brutalement un dispositif sans mesurer les conséquences sur les services publics locaux et sans construire les solutions de remplacement.
Pour moi, l’enjeu est donc double : assurer la continuité du service auprès des enfants et des familles, tout en construisant de vrais parcours de formation et d’insertion pour les personnes concernées.
Autre source d’inquiétude du Département : la baisse de la LBU dédiée au Logement. Est-ce que cette baisse vous inquiète en tant que maire de L’Entre-Deux ?
Oui, parce que derrière la LBU, il y a quelque chose de très concret : la possibilité pour une famille de se loger.
À La Réunion, la situation est déjà extrêmement tendue. Les chiffres de programmation du logement social au début de l'année 2026 montrent une chute très importante, alors même que les besoins restent considérables.
À l’Entre-Deux, nous avons en plus les contraintes d’une commune de montagne : peu de foncier disponible, des coûts de construction importants et la nécessité de préserver notre cadre de vie et notre identité.
Notre objectif n’est donc évidemment pas de construire partout et n’importe comment. Il est de pouvoir proposer une offre de logements adaptée : pour nos jeunes qui veulent rester vivre dans leur commune, pour les familles, pour nos aînés, et notamment du logement social et intermédiaire.
Lorsque les financements diminuent, ce sont des opérations qui prennent du retard ou qui deviennent beaucoup plus difficiles à équilibrer. C’est donc un sujet dont je suis particulièrement attentive à l’évolution.
La Région a lancé le débat sur le projet sur le train entre Saint-Pierre et Saint-Benoît ? Est-ce que ce projet est une bonne chose pour le désenclavement et l’attractivité de votre commune ?
Je pense que le débat est nécessaire parce que la question des mobilités est devenue centrale à La Réunion. Le Réunion Express est un projet d’échelle régionale, avec environ 140 kilomètres de réseau envisagé et une logique d’interconnexion avec les bus, les pôles d’échanges et les autres modes de déplacement.
Pour l’Entre-Deux, la question déterminante sera celle de la connexion avec ce réseau. Un train qui passe sur le littoral ou dans les grands bassins de vie n’aura d'intérêt pour une commune des Hauts que si nous sommes capables d’organiser efficacement le dernier kilomètre.
Cela suppose des correspondances rapides vers Saint-Pierre et Saint-Louis, des transports collectifs adaptés, éventuellement des parkings-relais et une vraie réflexion avec les intercommunalités.
C’est cela qui m’intéresse dans le débat : pas uniquement de savoir où passeront les rails, mais comment un habitant de l’Entre-Deux pourra demain laisser davantage sa voiture et rejoindre simplement son travail, ses études ou les grands équipements de l’île.
Quelles sont vos priorités, les projets que vous souhaitez boucler et voir aboutir dans les prochains mois ?
Nous sommes encore au début du mandat, donc ma première priorité est de consolider les fondations.
Cela passe par l’organisation de la collectivité et l'amélioration du service rendu aux habitants, mais aussi par plusieurs dossiers très concrets : la jeunesse, le périscolaire, la tranquillité publique, l’accompagnement de nos aînés et des familles les plus fragiles, les équipements sportifs et culturels, la redynamisation du centre-bourg et le développement d’un tourisme qui respecte l’identité de l’Entre-Deux.
Je tiens aussi beaucoup à notre patrimoine et à notre environnement. L’Entre-Deux ne doit pas devenir une commune comme une autre. Nous devons pouvoir nous développer tout en conservant ce qui fait notre singularité : notre architecture, nos paysages, notre culture créole, le Dimitile, notre façon de vivre ensemble.
Et dans six ans, que souhaitez-vous que les habitants de L’Entre-Deux retiennent de votre premier mandat ?
Je préférerais qu’ils retiennent des changements concrets plutôt qu’un catalogue de réalisations.
Que les familles aient senti que leur quotidien s’est amélioré. Que nos jeunes aient davantage de perspectives. Que nos aînés se sentent moins isolés. Que notre centre-ville retrouve de la vie. Que l’on ait protégé notre patrimoine et notre environnement tout en faisant avancer la commune.
Et surtout, j’aimerais que les habitants puissent se dire que la mairie est redevenue leur maison : un endroit où l’on est écouté, où les décisions sont expliquées et où chacun a sa place.
Dans six ans, certains projets seront peut-être très visibles et d’autres beaucoup moins. Mais si nous avons réussi à faire de l’Entre-Deux une commune plus vivante, plus solidaire et mieux préparée aux années qui viennent, tout en restant profondément elle-même, alors nous aurons fait une bonne partie du chemin.

