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Affaire Alfred Dreyfus : Alexis Ballot-Beaupré, le Réunionnais qui innocenta Dreyfus deux fois

De cette affaire Dreyfus, il reste dans notre histoire commune un seul nom, représentant toutes celles et tous ceux qui ont défendu le capitaine contre l’antisémitisme et les fausses preuves qui l’ont envoyé au bagne. Ce nom, c’est évidemment celui d’Émile Zola et son « J’accuse », en Une sur six colonnes. Celui d’Alexis Ballot-Beaupré est largement moins connu… y compris à La Réunion dont il était originaire. Ce magistrat fut pourtant un pivot dans la réhabilitation d’Alfred Dreyfus. Un sujet du journaliste Antoine Geslin pour Le Quotidien. 

Non loin du Jardin de l’État, à Saint-Denis, Maître Iqbal Akhoun, dans son bureau situé au premier étage de son cabinet, feuillette un livre au milieu de centaines d’autres ouvrages qui habitent les murs. Ce livre n’est pas un livre comme les autres puisqu’il s’agit d’une œuvre de la prestigieuse collection de La Pléiade. Plus exactement, les œuvres complètes de Saint-John Perse, de son vrai nom Marie-René Auguste Alexis Leger, poète et diplomate français né en 1887 à Pointe-à-Pitre, Guadeloupe.

En cette année 1887, Alfred Dreyfus a 28 ans. Fils d’une famille mulhousienne, il est alors affecté au sein de la 1re division de cavalerie de Paris et ses supérieurs ne tarissent pas d’éloges sur ce soldat « intelligent, consciencieux, zélé, instruit ». 

Sept ans plus tard, la descente aux enfers débutera pour l’officier français. Une descente aux enfers sur fond d’exacerbation de l’antisémitisme par l’extrême droite française. 1894, Dreyfus est arrêté et condamné à la déportation à vie pour fait d’espionnage. Il faudra attendre 1899, cinq longues années, pour qu’un arrêt de révision donne droit à un nouveau procès pour Dreyfus. Cet arrêt de révision, il est signé par un haut magistrat de la Cour de cassation : le Réunionnais Alexis Ballot-Beaupré.

De Saint-John Perse à Ballot-Beaupré

De retour dans le cabinet de Me Iqbal Akhoun, de nos jours. Œuvres complètes de Saint-John Perse, éditions La Pléiade. Autour d’une pizza mangée sur le pouce, l’avocat s’octroie une pause dans ses dossiers et lit les premières pages de l’ouvrage. Elles y sont à vocation biographiques. On y apprend que le poète, pas encore diplomate, est « en voyage d’études à Paris pour le choix d’une carrière ». 

Dans la ville lumière, il va retrouver des « amis de jeunesse de son père : Léon Hennique, de l’académie Goncourt, né comme lui à la Guadeloupe, Olivier Sainsère, conseiller d’État, ami de Poincaré et de Barthou. Il voit des chefs de banques internationales et d’entreprises d’outre-mer. S’entretient avec des hommes politiques et des avocats parisiens ».

La pause méridienne et la pizza rapidement avalée pèsent sur les paupières d’Iqbal Akhoun. La lecture est nonchalante lorsque, ce qu’il va lire ensuite va littéralement le faire bondir de son fauteuil : au cours de ses rencontres à Paris, Saint-John Perse va croiser « le vieux Président Ballot-Beaupré, créole de La Réunion, [qui] le détourne du Palais et du Barreau, et plus encore de toute carrière politique ou d’obédience politique, évoquant devant lui les dernières phases de l’affaire Dreyfus devant la Cour de cassation, qu’il avait eu lui-même à présider ».

Iqbal Akhoun est stupéfait : un Réunionnais, plus haut magistrat de France… Et qui a eu à connaître le dossier Alfred Dreyfus ? !!! « J’ai alors décidé de faire de l’archéologie judiciaire, témoigne l’avocat, encore secoué par l’émotion ». Ce qu’il va découvrir est proprement incroyable, au sens que cette histoire est totalement ignorée à La Réunion, la terre qui a vu naître Alexis Ballot-Beaupré. Il n’a même pas une rue à son nom, ni ici, ni ailleurs. Il a pourtant été déterminant dans l’affirmation de l’innocence d’Alfred Dreyfus.

Un magistrat honnête

C’est donc en 1899 qu’Alexis Ballot-Beaupré, alors président de la chambre civile de la Cour de cassation, prend en main le sulfureux dossier Dreyfus. C’est par le désistement d’un autre magistrat que l’affaire atterrit sur son bureau. Un an plus tôt, Zola a publié sa lettre incendiaire au président de la République. Le combat entre Dreyfusards et anti-Dreyfusards est alors à son paroxysme. La société française est coupée en deux. 

Ballot-Beaupré n’est ni l’un, ni l’autre, même si ses convictions personnelles ne le font pas pencher vers les premiers. Néanmoins, c’est en magistrat qu’il va analyser le dossier. Véritable technicien du droit, il sait cependant que sa décision va faire couler de l’encre, et parfois du fiel.

Ballot-Beaupré travaille à partir des notes de son prédécesseur, Alphonse Bard, pour établir un rapport qui déterminera l’avenir judiciaire de Dreyfus. C’est à partir de ce document, signé du rapporteur Ballot-Beaupré, que, le 3 juin 1899, la Cour de cassation casse le jugement rendu en décembre 1894 et renvoie l’accusé au Conseil de Guerre de Rennes. Six jours plus tard, Alfred Dreyfus quitte l’île du Diable et, après un voyage de trois semaines, est transféré à la prison militaire de Rennes.

Le riche Dictionnaire de l’affaire Dreyfus, indique que le magistrat réunionnais « donna un rapport qui, pesant le pour et le contre, se fondait avant tout sur l’examen du bordereau. La question, pour lui, au terme d’une longue démonstration dont il avait su ménager l’effet, ne pouvait laisser subsister le moindre doute : Le bordereau a été écrit non par Dreyfus, mais par Esterhazy. En conclusion, il demandait à ses collègues de casser le jugement de 1894 ». 

On parle ici du fameux bordereau, pièce maîtresse de l’accusation, qui fut retrouvé par hasard en septembre 1894 par une femme de ménage à l’ambassade d’Allemagne, employée par les services du contre-espionnage français. Ce « bordereau » est en réalité une lettre adressée par un espion à l’attaché militaire Schwartzkoppen, comprenant un certain nombre de renseignements ayant trait à l’artillerie française.

Ballot-Beaupré reprend l’enquête

L’enquête, qui s’appuie essentiellement sur le travail de graphologues loin d’être unanimes, aboutit à l’arrestation du capitaine Dreyfus, qui a le tort d’être à la fois Alsacien et Juif. Ce n’est que plusieurs années plus tard, notamment grâce au travail du lieutenant-colonel Picquart, des services de renseignements, que l’attribution du « bordereau » à Dreyfus, notamment par Alphonse Bertillon, le père de la police scientifique, est sérieusement mise en doute. 

Un nom apparaît : le commandant Esterhazy, à qui Schwartzkoppen a envoyé un télégramme. À Paris, le sénateur Scheurer-Kestner est averti en 1897 de l’existence de ces nouvelles preuves qui innocentent Dreyfus. Un an plus tard, Esterhazy est jugé. À huis clos. Il est innocenté.

C’est dans ce contexte, avec des éléments objectifs que Ballot-Beaupré va rédiger son rapport. Le deuxième procès Dreyfus est un échec pour le capitaine. Le 9 septembre 1899, à nouveau déclaré coupable, Alfred Dreyfus est condamné à dix ans de détention. Dix jours plus tard, le président Émile Loubet signe la grâce présidentielle.

Il faudra attendre le 12 juillet 1906 pour voir la réhabilitation judiciaire de Dreyfus et l’annulation par la Cour de cassation du second jugement de 1899. Or, qui rédige l’acte final ? Le premier président de la Cour de cassation : le Réunionnais Alexis Ballot-Beaupré, seul magistrat à avoir innocenté Alfred Dreyfus deux fois.

Antoine Geslin pour Le Quotidien

Le Réunionnais cible de l’extrême droite française

Il fut un temps où les antagonismes politiques étaient terribles. Bien plus que maintenant. Même si la société actuelle, par la montée de l’antisémitisme et de l’intolérance, par la vague d’extrême droite qui couvre l’Europe aussi, peut faire penser à ce début du 20ème siècle, lorsque les esprits se préparaient sans le savoir à la boucherie de 14-18. 

Alexis Ballot-Beaupré est, en 1906, le premier des magistrats de France. Président de la Cour de cassation, c’est lui qui va signer la réhabilitation de Dreyfus et casser sans renvoi le jugement de 1899 condamnant Dreyfus une deuxième fois.

Marie Clément Jules Alexis Ballot-Beaupré voit le jour à Saint-Denis de La Réunion, le 15 novembre 1836. Fils d’un inspecteur de la Marine, avocat à la cour d’appel de Paris en 1857, docteur en droit en 1859, Alexis Ballot-Beaupré est substitut à Montbrison en avril 1862, puis à Marseille en juillet 1865. 

Procureur à Toulon en 1872, il est procureur général à Bastia en 1876. Chef du Parquet à Nancy en 1878, il y devient premier président de la cour d’appel en octobre 1879. Conseiller à la Cour de cassation à partir du 3 novembre 1882, il y prend la succession de Quesnay de Beaurepaire à la présidence de la chambre civile, le 10 janvier 1899. Puis il est premier président de la Cour de cassation de 1900 à 1911.

Alexis Ballot-Beaupré était très loin d’être un Dreyfusard. « Les décisions qu’il a eues à prendre dans le cadre de l’affaire Dreyfus l’honorent d’autant plus ». Louis Ménard, greffier de la Cour de cassation et notoire anti-dreyfusard, a évoqué dans ses Mémoires une « désapprobation des agissements des dreyfusards », de la part de Ballot-Beaupré. Quant au procureur près la Cour d’appel de Paris Jules Quesnay de Beaurepaire, il voyait en Ballot-Beaupré un « esprit le plus fin et le plus cultivé qui se puisse voir », qui plus est, « hostile à la révision » du procès Dreyfus. Ballot-Beaupré anti-dreyfusard. On peut le croire, mais on peut en douter aussi.

En tout cas, le dictionnaire de l’affaire Dreyfus estime que « si tel était le cas, n’en serait que plus admirable son rapport, témoignage d’un magistrat dont les sentiments personnels ne pouvaient interférer quand il s’agissait de rendre la justice ». Lorsqu’il est nommé président de la Cour de cassation en 1900, il met un point d’honneur à ne pas nommer en tant que rapporteur, Louis Sarrut, « qui était en tête de liste et dont les opinions dreyfusardes connues » auraient fait pour les nationalistes un « troisième défenseur » de Dreyfus pour la révision du procès.

Caricatures et mensonges

Mais cela, l’extrême-droite est à mille lieues de comprendre ce sentiment qui anime nombre de magistrats français : l’honnêteté. En 1906, la jeune Action française (mouvement politique nationaliste et royaliste d’extrême droite qui existe toujours) prend pour cible Ballot-Beaupré dans une campagne de presse cinglante et caricaturale digne du harcèlement numérique des temps modernes, exercice que l’extrême-droite maîtrise toujours parfaitement bien. 

En 1908, le journal du même nom publie un pamphlet contre le magistrat réunionnais : « […] dans cette assemblée de magistrats indignes, il en est un qui apparaît comme plus particulièrement méprisable et odieux, parce qu’il s’est montré plus particulièrement cynique, et celui-là, c’est vous, Monsieur le Premier Président. […] Si, dans la Cour de cassation de la République, vous êtes le premier en dignité, vous êtes aussi le premier en forfaiture et en infamie ».

Heureusement, la France n’est pas d’extrême-droite, et l’on reconnaîtra sans difficultés les grandes qualités de ce magistrat exceptionnel. À son propos, le Procureur général de la Cour de Cassation Manuel Baudouin écrira en 1911 une lettre à Alfred Dreyfus, afin de souligner le rôle d’Alexis Ballot-Beaupré dans sa réhabilitation : « au milieu des déchaînements de toutes ces hideuses passions acharnées sur vous, [il] a eu le courage de se dresser de toute la hauteur de sa conscience et de dire avec toute l’autorité qui s’attachait à son caractère le mot décisif. C’est lui qui vous a rendu l’honneur et a proclamé votre innocence. Tous, nous qui sommes passionnés pour la justice et pour la vérité, nous lui en conservons une infinie gratitude ». 

Alexis Ballot-Beaupré décède à Paris, le 16 mars 1917. Il repose au cimetière du Père Lachaise, aux côtés de son père.

Antoine Geslin

Iqbal Akhoun, avocat : « Même pas une rue à son nom ! »

Vous parlez d’une coupable indifférence à La Réunion pour Alexis Ballot-Beaupré

Si l’on vous demandait quelle est l’affaire judiciaire qui a le plus marqué la France depuis plus d’un siècle, à coup sûr, vous répondrez : l’affaire Dreyfus. On songe alors immédiatement à Zola et « J’accuse ». 

L’histoire est malheureusement sélective, aveuglément sélective. En effet, comment expliquer que personne ne cite celui qui a joué un rôle majeur dans cette affaire ? En l’occurrence, Alexis Ballot-Beaupré, seul magistrat né à Saint-Denis de La Réunion qui a eu l’honneur d’occuper le poste de premier président de la Cour de cassation de 1900 à 1911.

Qui est responsable de cette « coupable indifférence » selon vous ? Les historiens ? Les intellectuels ? Les juristes ?

Peu importe, l’heure n’est pas à la polémique mais désormais au devoir de mémoire qui impose de réparer cet oubli, rappeler cette page essentielle de l’histoire de la justice française. C’est un magistrat originaire de Saint-Denis de La Réunion qui a définitivement innocenté Alfred Dreyfus en réparant ainsi une des pires injustices de l’histoire judiciaire de France.

À un moment où les rapports entre La Réunion et la métropole sont tendus, où l’on veut sacrifier des dispositifs économiques nécessaires au développement de notre île, il est important de rappeler à la métropole la contribution magistrale de certains Réunionnais dans la défense de la Justice et de la vérité, dans la défense des valeurs universelles.

Pour briser l’indifférence et sauvegarder sa mémoire, réparer une forme d’injustice, à quand une rue, un lycée, un amphi Ballot-Beaupré ? Après tout, son buste qui se trouve à la Cour de cassation à Paris ne devrait-il pas être exposé à la Cour d’appel de Saint-Denis ? Ce ne serait que justice !

Extrait d’un discours du procureur général de la Cour de cassation

Le 30 mai 1899, Manuel Baudouin a la charge de présenter le nouveau Premier président de la Cour de cassation, Alexis Ballot-Beaupré. Il évoque alors son travail lors de la révision du procès Dreyfus la même année : « Jamais ces qualités de précision, de sagacité fine, de suite logique, fondues ensemble dans un équilibre savant, ne se sont manifestées avec plus de relief que dans ce rapport célèbre, devenu une page de notre histoire, qui, en 1899, attira sur M. le Président Ballot-Beaupré l’attention publique et lui valut l’admiration du monde. Qui ne pourrait jamais oublier cette œuvre magistrale dans laquelle, au milieu des orages déchaînés, il a su tranquillement, honnêtement, dépouiller la masse des documents accumulés, déchiffrer les enquêtes, dissiper les nuages et les équivoques, trouver, pour exposer les faits vrais et rendre les sentiments justes, les expressions les plus dignes et dire le mot décisif ».

Antoine Geslin