DOSSIER 5/5. Se loger dans les Outre-mer : La maison traditionnelle à l’épreuve de la modernité

Un fare en Polynésie, avec ses inspirations traditionnelles : toiture en fibre végétales (ni'au) et cloisons en bambou ©Les Compagnons Polynésiens

DOSSIER 5/5. Se loger dans les Outre-mer : La maison traditionnelle à l’épreuve de la modernité

La case kanak en Nouvelle-Calédonie, le fare polynésien ou la case créole en Martinique et en Guadeloupe… Dans les Outre-mer, la maison traditionnelle est un symbole. Si l’habitat originel a aujourd’hui bien changé, il garde une charge historique et culturelle importante. Le cinquième et dernier volet de notre dossier consacré au logement dans les Outre-mer s’intéresse aux évolutions de la maison traditionnelle dans le Pacifique et les Antilles.

Dans les Outre-mer, la maison traditionnelle est un symbole. Lorsqu’on pense aux îles du Pacifique, on garde en tête les fare polynésiens et le toit si caractéristique des cases kanak. Dans les territoires ultramarins, la maison traditionnelle est d’abord le symbole d’une culture et d’une histoire.

En Nouvelle-Calédonie, la case est le pilier de chaque tribu kanak. Elle est l’un des éléments les plus représentatifs de sa culture. « La case exprime, par la conception de son architecture et par son emplacement dans le territoire, la représentation d’une communauté, les kanak dans leur rapport au monde : à leur environnement naturel, à leurs semblables et au monde invisible, détaille en article de la Direction de l’enseignement de la Nouvelle-Calédonie. Au statut social de l’individu correspond alors l’emplacement, la dimension de la case. »

La grande case est reconnaissable par sa haute toiture en paille dont le sommet est orné d’une flèche faîtière, qui « marque un élan vers la spiritualité, vers les ancêtres ». La case est aussi composée d’une paire de chambranles qui sont des plaques de bois sculptées en bas-relief que l’on place de part et d’autre de la porte de la grande case, d’un poteau central et de poteaux périphériques. 

Une case Kanak en Nouvelle-Calédonie ©Wikicommons

Au fil des siècles, la case a évolué, notamment après l’arrivée des Européens sur le territoire. L’ethnologue, spécialiste de l’art océanien, Roger Boulay le raconte dans la publication La maison kanak : « L'offensive contre les cases rondes a été extrêmement rapide : jugées insalubres par les Européens, manquant de ventilation, enfumées, elles furent remplacées peu à peu par des maisons construites sur un plan rectangulaire avec murs surhaussés, sol en terre battue, fenêtres et véranda sur un côté. Blocs de corail, pierre, torchis et matériaux traditionnels entraient dans leur constitution ; ciment et tôles, dès leur apparition, ont remplacé ces matériaux. Le plan est resté semblable. » 

Aujourd’hui, dans les tribus de Nouvelle-Calédonie, plusieurs formes de maisons cohabitent : rondes et rectangulaires, maisons en matériaux traditionnels et maisons en matériaux modernes. Si plusieurs types de constructions traditionnelles coexistent, « la tradition des grandes cases, témoignages les plus majestueux de l'architecture kanak » s’est peu à peu éteinte sur la Grande terre « sous les coups des agressions de la période coloniale » selon Roger Boulay.

Des maisons écologiques

De l’autre côté du Pacifique, en Polynésie française, la maison fait aussi partie du patrimoine. Le fare (habitation ou abris en tahitien) est un refuge. « L’architecture traditionnelle est un témoignage important de la diversité des cultures. Elle se transmet de génération en génération, elle est spécifique à une communauté, à une île, à un pays », écrit l’ethnologue et rédactrice sur la culture polynésienne Natea Montillier.

En Martinique, les cases traditionnelles sont le reflet de la nature. Les habitations sont érigées grâce aux matériaux présents dans l’environnement. « Parce qu’elle trouve ses matériaux dans le milieu même où elle s’élève, la case s’identifie au pays et varie d’aspect comme ce dernier », observe Christophe Denise, le directeur de l'Agence de développement durable, d'urbanisme et d'aménagement de Martinique (ADDUAM). Dans le Nord où les bambous poussent en abondance, ils sont largement utilisés pour fabriquer les palissades et les toitures. Dans les régions où la canne pousse, ses feuilles sont particulièrement utilisées.

Maison créole aux Trois-Îlets, en Martinique ©Zananas.com

En Polynésie aussi, les matériaux utilisés à l’époque étaient ceux disponibles sur les îles : pierres volcaniques ou corail pour le sol ; terre, sable, bourre de coco, canne fendue, bambou tressé pour les murs ; feuilles de pandanus ou palme de coco pour le toit. « L’habitat traditionnel désigne le fare niau, une maison légère construite en matériaux d’origine végétale », précise Leïla Drif, sociologue à la Maison des sciences de l’homme du Pacifique. « Il n’en existe plus qui servent d’habitat quotidien mais on peut en retrouver des traces sur les motu ou dans les bâtiments institutionnels ».

L’impact de la colonisation

Pourquoi cette maison, si chère aux Polynésiens a-t-elle disparu ? « Dans les années 1820, les missionnaires influencèrent l’agencement intérieur et extérieur des maisons, en ayant recours aux matériaux de construction et techniques européens », écrit Natea Montillier. « L’urbanisation et la modernisation ont progressivement incité la population à délaisser leurs habitats traditionnels. »

Famille de Bora Bora devant son fare, au début du 20ème siècle ©WikiCommons

Leïla Drif explique aussi ces disparitions par un changement dans la « façon d’habiter ». « Il faut revenir au contexte de la fin du Centre d’expérimentation du Pacifique, du temps des essais nucléaires. L’arrivée du CEP a engendré la généralisation du salariat avec un accès facilité aux biens de consommations, à des salaires réguliers. Les échanges se sont monétisés, les modes de vie ont évolué et les maisons en dur ont progressivement remplacé les fare niau. » 

C’est le passage de l’habitat léger à l’habitat en dur ou semi-dur. Les fare pinex apparaissent alors, ils sont faits de cloisons en bois aggloméré et le toit est constitué de taules. « Ces fare sont moins adaptés au climat tropical mais ce changement s’explique par l’entrée de la Polynésie sur le marché mondial avec importation de matériaux de construction qui est une conséquence de cette nouvelle économie du nucléaire », ajoute Leïla Drif.

En haut à gauche : un fare dans la vallée de Fautaua à Tahiti (crédits : SHD, MV AL4 43, Album « Tahiti Duquesne, 1889-1890 »). En bas à gauche : « Mururoa – Club Officier – Ouverture en Niau », intercampagne 1969-1970 (Moruroa). SHD, DE 2022 ZE 108 201. À droite : construction d'un restaurant à Moruroa (sans date), SHD, DE 2022 ZE 108 202

« La période du début du CEP est souvent associée à l’idée d’un tournant, ou du moins à celle de l’accélération des changements concernant l’habitat en Polynésie française, sa matérialité », confirme la docteure en géographie Florence Mury dans un passionnant article sur le sujet. « L’implantation du CEP induit une intense circulation de matériaux destinés au développement et à l’entretien des sites, bases et postes périphériques mais aussi des projets directement pris en charge ou appuyés par le CEP ». Et de poursuivre : « À Hao, les surplus alimentent la construction des maisons dans le village, au point que l’un des espaces de stockage côté CEP a été rebaptisé la « Samaritaine », du nom d’un grand magasin parisien autrefois célèbre pour son rayon bricolage. »

Les cyclones de 1982 et 1983 mettent ces nouveaux types de logements a rude épreuve. L’administration de Polynésie généralise alors un modèle de maison anticyclonique, appelé les Fare MTR (pour mission territoriale de reconstruction). « On remarque que le toit est toujours pentu, pas autant que le fare niau mais davantage que les maisons en dur moderne, ce qui permettait de faire passer le vent » explique Leïla Drif. Dans les années 90, le Fare en béton, parpaings et toit de tôle fait son apparition. Mais sa réalisation est coûteuse car les matériaux sont importés d’Europe, d’Asie ou d’Amérique par goélette.

Aujourd’hui, « le fare traditionnel est l’apanage exotique des hôtels ou des propriétaires soucieux de se réapproprier un « luxe » authentique », considère Natea Montillier. La disparition des Fare niau s’explique aussi par leur coût et leur fragilité. « Un toit en pandanus se change tous les 7 ans en moyenne, en niau tous les 5 ans, sans compter le risque d’incendie.»

Fare MTR, ou fare OPH, en Polynésie : des habitations en kit, accessibles pour les ménages modestes, surélevées et aux normes anti-cycloniques. Elles ont fait leur apparition dans les années 80 et se sont multipliées sur le territoire ©OPH

Leïla Drif observe toutefois une continuité dans la manière d’habiter, avec une cohabitation importante au sein de la famille élargie. « Dans une même habitation on retrouve les parents, enfants, grands-parents, tonton et tatie… Il y a parfois des cousins venus des îles pour être scolarisés à Tahiti. Il y a une grande cohabitation avec une persistance de ces solidarités familiales »

La case créole inspire

L’habitat ultramarin doit-il être différent pour répondre aux besoins spécifiques des territoires ? C’est ce que pense Florence Hatchy, architecte et Joël Paul, expert en énergie et bâtiment durable. Dans une conférence, les deux spécialistes martiniquais proposent de réinterpréter l’héritage architectural antillais pour bâtir les logements de demain. 

« L’habitat vernaculaire, c’est-à-dire propre à nos régions apporte depuis toujours les principes clé pour que les logements puissent faire face aux différents défis du territoire : l’adaptation au changement climatique, la résilience face aux risques naturels, le confort pour les occupants, la question de l’efficacité énergétique, décrit Joël Paul. Sur le sujet du changement climatique, la case créole tant par ces matériaux naturels (le bois, la brique, la roche) que par ses principes constructifs contribue à atténuer les effets du changement climatique. A contrario, des nouveaux matériaux comme le métal, le béton, la taule, ne sont pas toujours en adéquation avec leur lieu de mise en œuvre. C’est pourquoi il nous paraît essentiel de faire coexister les pratiques traditionnelles avec les techniques modernes. »

Maison créole dans les Jardins de Balata à Fort-de-France ©Jardins de Balata

Christophe Denise, le directeur de l'ADDUAM, rappelle que la case se trouve au cœur de l’habitat rural martiniquais. « Si au cours de son évolution, la case a connu bon nombre d’aménagements, les caractères essentiels de cet habitat ont été préservés. Face à la transformation qu'a connue le paysage rural martiniquais depuis le milieu du XXe siècle, elle reste un héritage culturel caractéristique du langage architectural créole, patrimoine historique des anciennes sociétés coloniales qu’il convient de protéger. »

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