Au retour du Sommet mondial des Bassins hydrographiques à Rio de Janeiro, le président du Comité de l’Eau et de la Biodiversité de Guyane tire un constat sans détour : la Guyane ne manque ni de richesses ni d’atouts. Elle manque d’un cadre qui permette à ses habitants d’en vivre.
Je rentre de Rio de Janeiro, où je représentais la Guyane au Sommet mondial des bassins hydrographiques. Quelques jours avant ce départ, mes collègues du Comité de l’eau et de la biodiversité m’avaient renouvelé leur confiance à l’unanimité. Vingt ans de travail sur l’eau, la forêt, les ressources de ce territoire. Et un constat qui s’impose, voyage après voyage : la Guyane n’est pas pauvre. Elle est empêchée.
Pendant que 53 % de nos concitoyens vivent sous le seuil de pauvreté, l’orpaillage illégal détourne chaque année l’équivalent de 16 % du PIB guyanais et contamine nos populations au mercure. Des centaines de navires étrangers pillent nos eaux territoriales, privant nos pêcheurs de leurs ressources. Ce n’est pas qu’un problème environnemental. Il s’agit surtout d’un problème économique et politique : l’activité illégale prospère parce que l’activité légale est trop souvent bloquée, découragée, mal accompagnée.
Ce que Rio et Belém ont confirmé
À Rio comme à Belém, j’ai vu des territoires qui se donnent les moyens d’agir. Le Brésil et le Suriname structurent leurs stratégies de bassin, organisent leurs filières, attirent des partenaires. La Guyane aussi dispose d’atouts décisifs : position géographique, cadre juridique européen, ressources en eau parmi les plus importantes du monde. Elle reste pourtant trop souvent spectatrice de décisions prises ailleurs, sur son propre territoire.
Depuis plusieurs années, nous démontrons qu’une autre voie est possible. Dispositif transfrontalier de surveillance hydrologique sur le Maroni et l’Oyapock, porté avec l’Office international de l’Eau et nos partenaires brésiliens et surinamais, Bio-Plateaux produit des données fiables, construit des réseaux techniques durables, et a ouvert la Guyane à un rôle de territoire pilote dans la diplomatie climatique autour de la COP30. Voilà ce qu'une collectivité ultramarine peut apporter à la stratégie extérieure de la France quand on lui en donne les moyens : pas un discours sur la coopération, une coopération qui fonctionne, avec les acteurs locaux.
Des filières empêchées, pas des ressources absentes
Pendant ce temps, une nouvelle réserve biologique vient d’être créée sur les Pitons de l’Armontabo, sans concertation avec la Collectivité territoriale ni les communes de Saint-Georges et de Régina. 156 290 hectares supplémentaires mis sous cloche, pendant que nos agriculteurs du Plan Vert, nos artisans du bois, nos ostréiculteurs - une filière sans cadre légal depuis vingt ans, continuent de se battre contre des normes pensées loin du terrain. C’est aussi le cas de la chasse pratiquée par les populations autochtones comme service écosystémique : intégrer leurs droits coutumiers dans la gestion forestière, c’est construire de la cohérence, pas de la complexité supplémentaire.
Multiplier les sanctuaires ponctuels, aussi légitimes soient-ils, ne répond pas à la vraie question : à quoi bon une forêt protégée dans un océan de pauvreté et de précarité ?
La Cour des comptes l’a dit en 2024 et 2025 : l’ONF n’a plus les moyens de ses missions. Elle appelle à des révisions radicales. Cependant, le problème n’est pas l’ONF seul mais l’architecture entière : on empile des protections sans construire les filières qui rendraient ces ressources économiquement vivantes pour les Guyanais. Résultat : ceux qui veulent produire légalement sont freinés, et ceux qui pillent n’ont de comptes à rendre à personne.
L’accord Macron-Lula signé à Belém ouvre pourtant une voie réelle sur le bois, la bioéconomie, la pêche, l’agriculture, les mines. La Guyane dispose d’un avantage sur chacun de ces secteurs. Ce qu’il faut, c’est le portage politique et institutionnel pour transformer cette promesse en emplois, en entreprises, en revenus locaux.
Développer autrement, avec les Guyanais
Nous avons besoin désormais d’une stratégie de mise en valeur légale de nos ressources : des filières structurées, des emplois créés sur place, des entreprises guyanaises qui transforment les ressources, au lieu de les laisser partir brutes ou de les laisser au pillage. Des communes outillées, des associations et des opérateurs économiques reconnus comme des partenaires, et non comme des obstacles à contourner, forment le rempart le plus sûr contre le pillage.
C'est pour cela que je veux porter une dynamique qui développe, et non qui fige, des chantiers concrets à conduire avec courage et méthode. Des communes co-gestionnaires de leurs ressources. Un Parc naturel régional avec un rôle de premier plan, pas de second rideau. Un ONF partenaire de développement, pas seulement gardien. Des règles stables qui distinguent enfin ce qu’il faut faire grandir de ce qu’il faut combattre. Et un Office Français de la Biodiversité qui mobilise contre l’orpaillage illégal et la pêche illégale la même détermination qu’il déploie ailleurs.
La Guyane n’a pas besoin d’un sanctuaire de plus. Elle a besoin d’un cadre qui permette à ses habitants de produire, d’entreprendre et de transmettre sur leur propre territoire.
Patrick Lecante
Président du Comité de l’Eau et de la Biodiversité de Guyane, administrateur de l’Office Français de la Biodiversité et de l’Office International de l’Eau

