Les territoires d’Outre-mer français accumulent les diagnostics. Depuis vingt ans, les rapports se succèdent, parlementaires, patronaux, consulaires, européens, pour documenter le même paradoxe : des territoires aux atouts considérables, des besoins d’investissement massifs, et des flux privés obstinément en deçà de ce que le potentiel justifierait. L’IEOM le formule sobrement dans son rapport annuel 2023 : trouver un chemin de croissance durable suppose un renforcement de l’investissement productif privé. Seulement 8 % du financement de la recherche ultramarine provient du secteur privé, contre 65 % dans l'Hexagone, écart qui en dit long sur ce que les territoires n’arrivent pas encore à faire vivre.Une tribune exclusive de Keïta Stéphenson pour Outremers 360.
Le problème n’est pas l’absence d’investisseurs mais le manque de lisibilité.
J’ai accompagné pendant plusieurs années des acteurs publics et privés dans des territoires ultramarins, en Guyane notamment. J’ai observé de l’intérieur deux situations bien distinctes. La première, plus visible : le porteur de projet arrive avec une vision, parfois ambitieuse, souvent sincère, et repart sans réponse. Non par désintérêt de l’investisseur, mais parce que le territoire n’a pas su lui parler dans sa langue.
La seconde, moins visible et plus coûteuse : l’investisseur vient, engage des ressources considérables, et se retrouve progressivement enlisé. La Guyane en offre plusieurs illustrations récentes.
Meridiam et HDF Energy ont osé ce que peu d'investisseurs envisagent dans une zone non interconnectée d'Amazonie française. Conçu dès 2017, le projet CEOG associe un parc photovoltaïque de 55 MW à 140 MWh de stockage par hydrogène, la plus grande capacité de ce type au monde à sa conception, pour un investissement de 170 millions d'euros porté à 60 % par Meridiam, avec un contrat d'achat de 25 ans. Un pari technologique et territorial réel, à travers un projet de référence internationale, dans un territoire qui offrait toutes les conditions naturelles pour le porter
Il s'est pourtant heurté à une réalité que les autorisations administratives n'avaient pas suffi à anticiper. Les droits fonciers de la communauté kali'na de Prospérité, village amérindien de 200 habitants situé à deux kilomètres du site, ont été formalisés par l'État en novembre 2021, alors que le projet était déjà lancé. Cette désynchronisation entre décisions foncières et autorisations de construire a ouvert un conflit de deux ans. L'accord trouvé en 2024 a permis de débloquer la situation, avec une mise en service désormais prévue pour 2026. Deux ans de retard, un surcoût significatif, et une leçon que le territoire n'avait pas su donner à l'avance : lire les dynamiques sociales, foncières et culturelles d'un site avant que le conflit ne s'y installe.
Total Energies à Macouria ou le projet minier “Montagne d’Or” : ces dossiers partagent une trajectoire commune. Des investisseurs sérieux, des projets fondés, et puis des blocages inattendus ou progressifs. La difficulté ne réside pas toujours dans la qualité du projet lui-même, mais dans une problématique de lecture du terrain : données manquantes ou non agrégées, récit territorial fragmenté, dynamiques sociales et politiques insuffisamment perçues, synchronisation défaillante entre les couches institutionnelles, économiques et communautaires dont l’alignement est décisif pour que tout projet structurant tienne dans la durée. Certains groupes ont finalement réussi à mettre en œuvre leurs projets, au prix de retards et de surcoûts considérables. D’autres se sont simplement retirés, alimentant un récit de risque qui dépasse largement le projet en question et fragilise durablement la crédibilité du territoire comme destination d’investissement.
Ce n’est pas un problème d’attractivité. C’est un problème de lisibilité opérationnelle, et la distinction est décisive : on ne résout pas le second avec les outils du premier.
Ce que cherche un investisseur, et pourquoi la lisibilité est la condition première
Un investisseur sérieux, qu’il travaille sur l’infrastructure de long terme, sur l’impact, sur la bioéconomie ou sur la transition énergétique, ne cherche pas d’abord un territoire beau. Il cherche un territoire lisible. Les fonds d’infrastructure travaillant sur des horizons de vingt ans et plus le formulent sans détour : ce qui rend leur entrée difficile n’est pas le risque pays, que la sécurité juridique européenne neutralise en grande partie dans les Outre-mer français. C’est la difficulté à modéliser, à construire une projection de retour sur des données suffisamment granulaires et cohérentes pour justifier un engagement.
Concrètement, cela se joue sur quatre plans.
Les agrégats régionaux publiés annuellement par l’INSEE, utiles pour les macroéconomistes, ne suffisent pas à un investisseur qui veut dimensionner un projet à l’échelle communale ou infra-communale. Il a besoin de données territorialisées, produites à partir du croisement de sources multiples, permettant d’éviter les angles morts : démographie fine, flux économiques réels, capacités productives, foncier disponible, dynamiques sociales. Dans la plupart des Outre-mer, cette donnée existe en fragments dispersés entre une dizaine d’administrations qui ne se parlent pas, CAF, sécurité sociale, DGTM, chambre de commerce, collectivité territoriale. Elle n’est ni consolidée ni mise en forme pour être exploitable par un tiers. Le travail de qualification territorial que d’autres régions du monde produisent systématiquement, tableaux de bord d’attractivité, cartographies des flux économiques, registres lisibles des projets en cours, reste une exception dans les outre-mer.
L’enthousiasme d’un élu lors d’une réunion de présentation n’est pas l’équivalent d’un portage politique clair et stable, qui se traduit précisément dans la formulation d’une vision pluriannuelle, data-driven et assumée au-delà des cycles électoraux. C’est ce portage que cherche l’investisseur : une collectivité capable d’identifier des priorités sectorielles cohérentes et de tenir une position dans la durée. Les territoires ultramarins produisent des schémas d’aménagement, des plans de développement, des feuilles de route sectorielles. Ces documents coexistent rarement en cohérence : les priorités se contredisent, les calendriers ne s’articulent pas, les compétences se chevauchent entre échelon communal, EPCI et collectivité territoriale. L’investisseur externe perçoit cette désynchronisation non comme un problème politique mais comme un coût de transaction qui rend le projet difficile à porter.
Dans les Outre-mer, les dispositifs de co-financement existent : FEDER, FEADER, FSE, BEST, LIFE, INTERREG, instruments de l’AFD, défiscalisation Girardin, outils de BpiFrance. Un même projet peut théoriquement activer plusieurs de ces guichets de façon complémentaire, ce qui multiplie l’effet de levier pour l’investisseur privé. En pratique, cette architecture multi-sources exige une ingénierie juridique et financière que rares sont les territoires capables de produire en amont. Ce n’est pas à l’investisseur de la construire : si elle n’est pas déjà présentée, le territoire signale qu’il n’est pas encore prêt.
Cela n’exclut pas les projets d’impact ou de très long terme. Cela exige en revanche que le territoire soit capable de formuler ce qu’il produit, ce qu’il valorise et à quelle échéance. Une vision sans métriques reste une intention.
Ce qui se passe quand la lisibilité est construite
Les succès existent, et ils méritent d’être lus pour ce qu’ils révèlent sur les conditions qui les ont rendus possibles.
Voltalia a déployé son tout premier projet en Guyane française, une centrale hydroélectrique, dès sa fondation en 2005, et en a fait son terrain d’expérimentation fondateur avant de s’étendre à vingt pays sur trois continents. Le groupe, aujourd’hui coté à Euronext, exploite plus de 3,3 GW de puissance installée dans le monde. La Guyane n’a pas été un marché captif de consolation : elle a été l’incubateur réel d’un acteur mondial. Son projet le plus récent sur le territoire, le Pôle Scierie et Énergie de Petit-Saut, mené avec sa filiale Triton Timber, représente plus de 200 millions d’euros d’investissement privé : récolte du bois immergé depuis l’ennoiement du barrage en 1994, scierie produisant 9 000 m³ de bois de construction par an pour la demande locale, centrale biomasse de 10,5 MW couvrant jusqu’à 8 % des besoins électriques du territoire, contrat d’achat de 25 ans avec la CRE, et plus de 90 emplois directs locaux non délocalisables. Ce projet a abouti parce que plusieurs couches étaient synchronisées : une ressource locale identifiée et documentée sur dix ans d’études environnementales, un cadre contractuel stable, une filière locale construite autour du bois de construction, et deux opérateurs partageant une chaîne de valeur cohérente.
À La Réunion, Albioma produit aujourd’hui 40 % de l’énergie disponible sur le réseau. En 1992, elle a mis en service à Bois-Rouge la première centrale thermique du monde capable de transformer de la bagasse en électricité renouvelable, en partenariat avec le monde sucrier local. Ce modèle, né d’une ressource territoriale existante et d’un acteur local capable de la formuler comme opportunité industrielle, a ensuite été répliqué aux Antilles, à Mayotte, à Maurice, en France hexagonale, au Brésil, au Canada, en Turquie et en Australie. La Réunion n’a pas été un marché captif : elle a été le lieu de naissance d’une innovation exportée sur trois continents.
Ces deux trajectoires partagent une logique commune, et c’est précisément celle que cet article décrit comme manquante ailleurs. Elles ont réussi parce qu’une ressource locale précise et documentée était au cœur du projet, parce qu’un cadre contractuel de long terme fournissait la modélisation du retour, et parce que les différentes couches du territoire, institutionnelles, économiques et environnementales, étaient suffisamment synchronisées pour que le projet tienne.
La lisibilité territoriale apporte une compréhension des réalités et une définition des opportunités où la création de valeur peut être identifiée et démontrée : rendre visible ce qui existe déjà.
Ce que ça implique pour les Outre-mer
Les territoires ultramarins français disposent d’un avantage structurel rare dans les Suds : la sécurité juridique européenne, combinée à des ressources naturelles, culturelles et géographiques que peu de territoires au monde possèdent à cette échelle. La Guyane concentre à elle seule les troisièmes réserves mondiales d’eau douce, la forêt tropicale la mieux préservée de l’Union européenne, une biodiversité parmi les plus riches de la planète et une position géographique qui articule trois continents. Le document stratégique élaboré avec le MEDEF Guyane en 2020 chiffrait à plus d’un milliard d’euros les infrastructures publiques programmées à cette date et estimait les besoins réels à cinq à dix fois ce montant pour atteindre les objectifs de développement. L’écart n’est pas un manque de volonté. Il est un manque d’ingénierie de l’attractivité.
Ces atouts n’attirent pas automatiquement les capitaux. Ils créent un potentiel. Ce potentiel ne devient investissement qu’à travers une narration financière construite, une architecture de données cohérente et un portage stratégique qui tient dans la durée.
Construire la lisibilité d'un territoire en agrégeant les données, en formulant une stratégie d'attractivité cohérente, en maintenant un portage politique au-delà des cycles électoraux, est un acte de gouvernance à part entière, qui relève d'abord de la responsabilité des élus. Ceux qui s'y consacrent pleinement, qui se dotent des compétences et des partenariats nécessaires, qui inscrivent cette capacité durablement, voient les investissements structurants arriver. Les autres attendent que les flux viennent d'eux-mêmes et cette attente dure. Les dispositifs d'appui institutionnel ont également un rôle à jouer : l'ingénierie de l'attractivité ne peut pas reposer sur les seules collectivités, dont les capacités internes restent insuffisantes face à l'ampleur de la tâche.
La vraie question n'est donc pas : comment attirer plus d'investisseurs dans les Outre-mer ? Elle est : comment produire, territoire par territoire, la démonstration de ce qui est déjà là, pour que les flux qui devraient naturellement converger vers ces territoires puissent enfin le faire ?
Par Keïta Stephenson
| Keïta Stephenson est stratégiste territorial et associé exécutif d'Amazon Invest, plateforme d'accompagnement et de conseil en investissement pour le bassin amazonien et les Outre-mer. Il est membre du conseil d'administration de l'Université de Guyane. Il accompagne des acteurs publics et privés dans leurs stratégies de développement territorial, dans les Outre-mer et à l’international. |

