Le mouvement lycéen est parti de Créteil le 21 septembre. Mais à Mayotte, un lycée était bloqué depuis le 31 août, et en Guyane, des élèves avaient déposé leurs revendications dès le 7 septembre. Pour l'Association des communes et collectivités d'outre-mer (ACCD'OM), la réponse du Gouvernement ne peut pas être la même partout : là où l'Hexagone réclame de meilleures conditions d'étude, l'outre-mer réclame d'abord des places, des enseignants titulaires et un accès à l'école. Une tribune de l’ACCD’OM et de son président Joseph Kaiha.
Depuis deux semaines, la France découvre la colère de ses lycéens : classes surchargées, professeurs absents jamais remplacés, bâtiments vétustes, journées interminables. Ces revendications sont légitimes. Elles ne sont pas nouvelles. Dans les outre-mer, elles s'exprimaient bien avant que les premières grilles soient bloquées en Seine-Saint-Denis.
Le 24 août, jour de la rentrée à Mayotte, le lycée du Nord accueillait 2 300 élèves dans des bâtiments conçus pour 900. Une semaine plus tard, enseignants et parents le bloquaient. Il l'est resté cinq semaines. En Guyane, le 7 septembre, les élèves du lycée Félix-Éboué à Cayenne déposaient dix-sept revendications : salles sans ventilateurs, sanitaires insalubres, cantine trop chère et saturée. L'Hexagone, lui, faisait sa rentrée. Ces mobilisations se sont déroulées sans violence : piquets devant les grilles, cahiers de revendications, réunions avec le rectorat. Aucun mortier, aucune poubelle brûlée, aucune interpellation.
Trois semaines de silence
Ces mobilisations ont été traitées établissement par établissement, comme des incidents locaux. Pendant trois semaines, seule la presse ultramarine en a rendu compte. Quand quelques lycées se sont bloqués en région parisienne, on a parlé en quelques jours d'un mouvement national. Un lycée bloqué cinq semaines à Mayotte, lui, n'a jamais été qu'un fait divers. Cette différence de traitement dit beaucoup de la place que l'on fait aux enfants d'outre-mer dans le débat éducatif.
L'école à mi-temps, bien avant Chido
À Mayotte, contrairement à ce que l'on peut en penser dans l'Hexagone, la crise ne date pas du cyclone de décembre 2024. Avant lui déjà, 57 % des écoliers étaient inscrits dans une école fonctionnant « en rotation » : faute de salles, une moitié des classes a cours le matin, l'autre l'après-midi. Il manquait déjà 1 200 salles de classe. Ce système dure depuis plus de vingt ans. Les lycéens qui protestent aujourd'hui sont souvent ceux qui ont fait leur primaire à mi-temps. Le déficit les a suivis jusqu'au lycée.
Une politique pensée pour la baisse des effectifs
La politique éducative nationale se pilote désormais sur un indicateur : la baisse du nombre d'élèves. Or à Mayotte et en Guyane, les effectifs augmentent. Mayotte gagne bien des postes, mais elle peine à les pourvoir : 52 % de ses enseignants du second degré sont contractuels, et 32 % en Guyane, contre 10,5 % dans l'Hexagone. Au dernier concours de professeur des écoles, la Guyane n'a pourvu qu'un poste sur trois. La Guyane perd même des emplois dans le second degré alors que ses collèges et lycées se remplissent. Ailleurs, La Réunion, la Martinique et la Guadeloupe ont perdu ensemble près de 200 emplois d'enseignants en collège et lycée à cette rentrée. Et le budget 2027 en prévoit 1 588 de plus au niveau national.
Des écoles privées de bras
À ces suppressions s'ajoute la chute des contrats aidés. Dans les outre-mer, les parcours emploi compétences (PEC) font tourner une grande partie des écoles : agents de cantine, d'entretien, ATSEM, animateurs du périscolaire. À La Réunion, l'État est passé de 12 000 contrats en 2024 à 10 000 en 2025, puis 4 000 en 2026, dont 800 seulement pour les 24 communes. Les contrats durent désormais six mois au lieu de dix. À Saint-Joseph, la commune est passée de 400 contrats à 32, et la garderie a dû fermer. La ville de Saint-Denis a dû débloquer 9 millions d'euros pour recruter 350 agents et faire tourner ses 63 cuisines scolaires. Ce que l'État économise, les communes le paient, ou les enfants s'en passent.
Aller à l'école, parfois au prix du déracinement
Dans le Pacifique et l'intérieur guyanais, la question n'est pas seulement celle des conditions d'étude, mais celle de l'accès à l'école. En Polynésie, de nombreux enfants des archipels quittent leur famille dès la fin du CM2 pour l'internat ou une famille d'accueil à Tahiti. En Nouvelle-Calédonie, les élèves des îles et des tribus doivent partir pour rejoindre un lycée. À Wallis-et-Futuna, le seul lycée est à Wallis : les jeunes Futuniens quittent leur île pour l'internat dès la seconde, et après le bac, il faut partir en Nouvelle-Calédonie ou dans l'Hexagone.
En Guyane, près de 9 000 élèves dépendent du fleuve pour aller en classe, sur des cours d'eau qui ne sont toujours pas classés navigables, ce qui complique l'assurance du transport scolaire. Plutôt que de les classer, l'État impose désormais aux piroguiers une attestation de capacité professionnelle, par examen ou par diplôme. Les élus locaux jugent cette règle hors sol : elle pèse sur des transporteurs souvent sans diplôme, ne s'applique pas aux pirogues surinamaises qui naviguent sur le même fleuve frontière, et ne règle en rien le problème de l'assurance. L'ACCD'OM le dénonce depuis 2004.
La chaleur, une urgence permanente
Cet été, l'État a lancé un plan d'urgence de 190 millions d'euros pour adapter les écoles aux canicules. Les 2 500 établissements prioritaires ont été désignés parmi ceux qui avaient dû fermer pendant les fortes chaleurs. Mais sous les tropiques, on ne ferme pas pour canicule : on fait cours toute l'année dans des salles surchauffées.
Pire : la vigilance canicule de Météo-France ne s'applique pas aux outre-mer. Malgré une humidité qui fait grimper la température ressentie bien au-delà de celle du thermomètre, aucune alerte canicule n'y est déclenchée. Sans alerte, pas de procédure, pas d'aménagement des horaires, pas d'accès aux dispositifs d'urgence : nos territoires restent désarmés face à une chaleur pourtant bien réelle.
Le Fonds vert et le programme EduRénov excluent la construction neuve, alors que Mayotte et la Guyane ont d'abord besoin de construire. Dès 2019, le député de La Réunion Jean-Hugues Ratenon demandait un plan canicule adapté à l'outre-mer ; le Gouvernement reconnaissait alors que le système de vigilance n'était pas applicable aux DROM, et promettait de saisir Santé publique France et Météo-France pour définir des critères de déclenchement adaptés. Sept ans plus tard, ces critères se font toujours attendre, et les dispositifs restent conçus depuis l'Hexagone.
Ce que nous demandons
Les Outre-mer ne demandent pas un traitement de faveur. Ils demandent un traitement à la mesure de leur situation et des retards structurels constatés. L'ACCD'OM appelle le Gouvernement à intégrer à sa réponse au mouvement lycéen un volet ultramarin distinct :
· un moratoire sur les suppressions de postes dans les académies ultramarines au budget 2027, et le rétablissement des contrats PEC dont dépendent les écoles ;
· un plan de titularisation pour mettre fin à la précarité des équipes à Mayotte et en Guyane ;
· un objectif chiffré et daté de fin des rotations à Mayotte ;
· l'ouverture du Fonds vert et d'EduRénov à la construction neuve outre-mer, comme nous l'avons demandé à la Banque des Territoires le 10 septembre dernier, et l'intégration des établissements ultramarins au plan canicule ;
· le classement navigable des fleuves de Guyane et un plan pour les internats et les familles d'accueil.
Les lycéens d'outre-mer ont parlé les premiers. Il serait injuste qu'ils soient servis les derniers.
Joseph Kaiha, Président de l'Association des communes et collectivités d'outre-mer (ACCD'OM)

