Entre mémoire des «Enfants de la Creuse», lutte contre les violences sexuelles, crise du logement et développement économique des Outre-mer, la députée de La Réunion Karine Lebon défend une transformation profonde des politiques publiques. Dans un entretien accordé à Outremers360 dans la rubrique Regards d'Actu, la députée revient sur plusieurs dossiers majeurs et dénonce des réponses qu'elle juge insuffisantes face aux réalités ultramarines.

Une avancée décisive pour les « Enfants de la Creuse »
À quelques jours de l'examen de sa proposition de loi au Sénat, Karine Lebon affiche sa confiance. Le texte consacré aux Réunionnais transplantés de force dans l'Hexagone entre 1962 et 1984 a déjà franchi une étape importante en commission sénatoriale sans aucune modification. « Tout le monde voulait une adoption conforme de ce texte pour que le cheminement parlementaire s'arrête et que cela puisse bénéficier le plus rapidement possible aux premiers concernés, à savoir les victimes », explique la députée.
La proposition prévoit la création d'une commission pour la mémoire, l'instauration d'une journée nationale d'hommage le 18 février ainsi qu'un droit à réparation sous la forme d'une allocation forfaitaire. Dans un premier temps, l'idée d'une indemnisation différenciée selon les préjudices avait été envisagée. Mais cette approche a finalement été abandonnée. « Je n'avais pas envie d'entrer dans cette sorte de concurrence des malheurs. Il faut que tout le monde ait la même chose pour mettre tout le monde sur un pied d'égalité. En réalité, ce que nous réparons, c'est l'exil. ». Pour la députée, le déracinement constitue en effet le point commun de toutes les victimes. Toutes ont été arrachées à leur île, à leur famille et à leur culture pour être envoyées à plusieurs milliers de kilomètres, souvent sans possibilité réelle de retour.
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Mais au-delà de la reconnaissance institutionnelle, Karine Lebon insiste sur la profondeur des blessures laissées par cette politique d'État. « Ils ont grandi, mais leurs souffrances n'ont pas disparu. Je crois que c'est la spécificité d'un crime contre l'enfance : on le porte toute sa vie en soi. ».Elle évoque également des situations de grande détresse psychologique, allant jusqu'à des tentatives de suicide après le premier échec de l'inscription du texte à l'ordre du jour parlementaire.
« Notre histoire fait encore des victimes dans la génération d'après. »
Au fil des rencontres qu'elle a menées avec les anciens enfants transplantés, l'élue raconte avoir découvert des parcours marqués par la précarité, la colère, les traumatismes psychologiques ou encore le sentiment d'avoir été privés de leur identité. Certains estiment que leur existence aurait été totalement différente s'ils n'avaient jamais quitté La Réunion.
La future commission devra ainsi poursuivre le travail au-delà de la loi en organisant notamment un accompagnement psychologique adapté et en prenant en compte les conséquences intergénérationnelles de ce traumatisme. « La loi n'est pas une fin en soi », insiste Karine Lebon.
Elle évoque également la transmission intergénérationnelle des traumatismes, rappelant que les conséquences du déracinement continuent d'affecter les enfants et petits-enfants des anciens mineurs transplantés. « Notre histoire fait encore des victimes dans la génération d'après. »
Au moment où le Parlement s'apprête à reconnaître officiellement cette page sombre de l'histoire française, la députée considère que la réparation financière n'est qu'un élément parmi d'autres. L'enjeu principal reste, selon elle, la restauration de la dignité et de l'identité de celles et ceux qui ont été privés de leurs racines pendant des décennies.
Violences sexuelles : « Une loi sans budget, c'est du vent »
Autre combat porté par la députée : la loi-cadre contre les violences sexistes et sexuelles élaborée avec plusieurs parlementaires. Pour Karine Lebon, les drames récents, comme l'affaire Lyhanna, illustrent surtout les défaillances du système. « Ce que cette loi intégrale peut changer, c'est la réponse du système. Aujourd'hui, il y a eu des défaillances systémiques à tous les niveaux. »
Elle critique vivement les annonces gouvernementales qui privilégient selon elle le durcissement des peines sans renforcer les moyens humains et financiers. « Une loi sans budget, c'est du vent. On ne répond pas à un problème systémique par des mesurettes individuelles.»
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La députée estime qu'un investissement de plusieurs milliards d'euros qu’elle chiffre entre «2 et 4 milliards » est indispensable pour financer la prévention, la formation des professionnels, l'amélioration du traitement des plaintes, l'accompagnement des victimes mais aussi la prise en charge des auteurs afin de prévenir la récidive.
La députée a également veillé à l'adaptation aux réalités ultramarines : langue, insularité, anonymat difficile dans des territoires « où tout le monde se connaît», et protection spécifique des « mères protectrices », ces femmes qui tentent de soustraire leurs enfants à un conjoint violent et se retrouvent elles-mêmes exposées juridiquement.
Le CNARM et la mobilité : remettre en cause un modèle vieux de soixante ans
Karine Lebon souhaite également ouvrir un vaste débat sur le Comité national d'accueil et d'actions pour les Réunionnais en mobilité (CNARM). La députée a initié une commission d'enquête, adoptée à l'unanimité, pour interroger les dispositifs de mobilité, la formation des ultramarins et la spécificité du CNARM, un organisme propre à La Réunion, créé par Michel Debré.
Pour elle, cette politique traduit une vision dépassée selon laquelle l'avenir des Réunionnais se trouverait nécessairement hors de leur territoire. « On dit aux Ultramarins : votre avenir n'est pas chez vous. Si vous voulez réussir, il faut partir. C'est cela que je dénonce. »
Un récent rapport de la Chambre régionale des comptes a pointé de graves dysfonctionnements : 12 millions d'euros annuels pour environ 1 400 départs, dont certains sans solution ni accompagnement à l'arrivée. Des salaires « à six chiffres » pour les dirigeants, jugés disproportionnés et opaques pour une association. « Le CNARM est la continuation d'une politique d'État de soixante ans qui incite les ultramarins à quitter leur territoire pour réussir », poursuit Karine Lebon.
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Sa commission d'enquête ambitionne ainsi de réinterroger l'ensemble de la politique de mobilité menée depuis soixante ans et de déterminer si les millions consacrés aux départs ne pourraient pas être investis plus efficacement dans le développement des compétences et de l'emploi sur le territoire réunionnais.
Elle déplore notamment que l'Université de La Réunion soit moins financée que les établissements hexagonaux à nombre d'étudiants équivalent. « On nous dit ensuite que notre université va mal, mais il manque tout simplement des moyens. »
Logement social : une urgence ignorée
Le logement constitue un autre chantier majeur. Alors que 52 000 demandes sont en attente à La Réunion, la réduction drastique de la Ligne budgétaire unique (LBU) apparaît incompréhensible pour l'élue. « On ne peut pas me dire que dans le territoire où il faut construire le plus de logements, on divise la LBU par trois. »
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Son rapport met également en lumière le déficit d'hébergement d'urgence dans les Outre-mer, où les crédits par habitant sont très inférieurs à ceux de l'Hexagone.
Au-delà des moyens financiers, Karine Lebon dénonce une absence de pilotage des politiques publiques. « Je suis surprise de voir à quel point l'improvisation est devenue une politique publique. On n'a pas de culture de l'évaluation en France. »
Elle plaide pour une meilleure mobilisation du foncier, une refonte complète du parcours résidentiel des personnes précaires et l'extension aux Outre-mer du permis de louer afin de lutter contre l'habitat indigne.
« Je suis surprise de voir à quel point l'improvisation est devenue une politique publique. On n'a pas de culture de l'évaluation en France. »
Développement économique : lever les freins structurels
Rapporteure sur la stratégie de développement économique des Outre-mer pour La Réunion, Karine Lebon dresse un tableau des freins structurels qui n'ont jamais été résolus. En tête : l'étroitesse des marchés, qui interdit toute économie d'échelle et rend les produits locaux plus chers que les importations, même lorsque les matières premières sont produites sur place. Les entreprises innovantes se heurtent aussi à des difficultés d'accès aux financements. Selon Karine Lebon, les investisseurs considèrent souvent que le marché réunionnais est trop limité pour justifier leur engagement, malgré les ambitions internationales de nombreuses sociétés locales.
S'y ajoute une réglementation européenne qui pénalise les exportations ultramarines. Certaines taxes, comme le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF), entravent la compétitivité des produits réunionnais vers l'Hexagone et l'international. « Les Régions Ultrapériphériques ne sont souvent pas considérées comme faisant partie intégrante du territoire européen dans les réglementations »,dénonce-t-elle. Un « omnibus » européen est en discussion pour corriger une partie de ces distorsions.

Elle dénonce aussi la concentration économique. La domination de grands groupes crée selon elle une quasi-monopolisation qui étouffe les initiatives locales et maintient les prix à un niveau élevé. « Il y a cette hypocrisie de la part d'acteurs économiques qui se sont construits comme ça. Ils contrôlent une grande partie du territoire et on continue à parler de concurrence. »
Face à cela, Karine Lebon défend le maintien des exonérations de charges sociales (dispositif LODEOM) pour les petites entreprises et les secteurs fragiles, et critique les coupes budgétaires qui affaiblissent les chambres consulaires, pourtant indispensables pour accompagner les entrepreneurs dans un environnement administratif « d'une complexité croissante ». « Le travail n'est pas un coût, c'est une valeur ajoutée. Les cotisations servent à financer la retraite, la sécurité sociale et une protection que beaucoup de pays nous envient.»
Au fil de cet entretien, Karine Lebon dessine une même ligne directrice : adapter enfin les politiques nationales aux réalités ultramarines et sortir des réponses ponctuelles pour engager des réformes structurelles. Qu'il s'agisse de mémoire, de violences sexuelles, de logement ou de développement économique, l'élue appelle à replacer les besoins des territoires au cœur des décisions publiques et à leur donner les moyens de leurs ambitions.

