Transformer une algue invasive en matériau de construction : c’est le pari de Nicolas Vernoux-Thélot, architecte D.P.L.G associé expert en écoconception, fondateur d’IN SITU LAB et lié à Saint-Barthélemy par sa mère, originaire de l’île. Après plusieurs années de recherche, un premier tronçon de voirie intégrant des sargasses vient d’être coulé sur l’île. Présenté comme une première mondiale, ce démonstrateur sera suivi pendant un an afin d’évaluer sa résistance dans des conditions réelles d’utilisation. Pour le Président Xavier Lédée, interrogé par Outremers360, cette expérimentation s’inscrit dans une réponse plus globale.
Répondre au défi des sargasses
Pour les territoires antillais, les échouages massifs de sargasses constituent un défi environnemental, sanitaire et économique majeur. En se décomposant, ces algues dégagent notamment de l’hydrogène sulfuré (H2S) et peuvent contenir des métaux lourds, ce qui limite fortement les possibilités de valorisation.
Cette problématique touche directement Nicolas Vernoux-Thélot. Architecte DPLG, il est lié à Saint-Barthélemy par sa mère, originaire de l’île. Dès 2018, face à l’ampleur croissante des échouages, il réfléchit à une solution permettant de transformer ces algues en ressource. « Quand on vit dans les Antilles, on est évidemment concerné par cette problématique. Quand je vois les dommages causés aux littoraux et à la biodiversité, cela me pousse à chercher ce que l’on peut faire de ces algues », explique-t-il.

Les premières recherches portent sur la fabrication d’un isolant. « Dans les pays scandinaves, les algues sont déjà utilisées pour isoler les habitations. Face à l’abondance des sargasses dans les Antilles et aux exigences croissantes de la réglementation thermique dans les territoires ultramarins, nous avons d’abord envisagé de les intégrer à des matériaux isolants, notamment pour les dalles des bâtiments. »
Le procédé béton d’algues
Mais cette piste est progressivement abandonnée en raison des difficultés à garantir l’encapsulation durable des métaux lourds. À partir de 2022, l’équipe s’oriente alors vers une incorporation en faible quantité des sargasses dans la formulation du béton.
Le procédé breveté consiste à mélanger les algues préalablement traitées à du ciment, du sable, des granulats et plusieurs ingrédients naturels. Selon les premières caractérisations mécaniques, le béton d’algues présenterait des performances comparables, voire légèrement supérieures, à celles d’un béton courant.
Après les premiers échantillons et les tests réalisés en laboratoire, avec l’appui d’équipes scientifiques, le projet est désormais passé à l’échelle réelle. Le 17 juillet, un premier démonstrateur a été coulé sur le site de stockage des sargasses de Saint-Jean, en partenariat avec la Collectivité de Saint-Barthélemy.
Le tronçon de voirie, d’environ 2,70 mètres sur 5,20 mètres, est composé pour moitié de béton fibré conventionnel et pour moitié de béton incorporant des sargasses. Le passage quotidien de véhicules et de camions permettra de soumettre les deux formulations aux mêmes contraintes.

Un an de test
Une année complète de monitoring s’ouvre désormais. L’objectif sera de comparer l’évolution de la partie réalisée en béton d’algues avec la partie conventionnelle, ainsi qu’avec un tronçon témoin entièrement constitué de béton ordinaire. Température, humidité, pluie, circulation et usure seront observées dans les conditions climatiques propres à Saint-Barthélemy.
Des échantillons seront également analysés en laboratoire après 7, 21, 28, 60, 180 et 360 jours. Ces essais devront mesurer la résistance du matériau et vérifier sa stabilité dans le temps.
À terme, le procédé pourrait être décliné sous différentes formes : béton, parpaings, pavés, hourdis, chapes ou mortiers. Une manière de transformer un déchet aujourd’hui coûteux et difficile à gérer en ressource locale pour la construction, tout en ouvrant la voie à une nouvelle filière d’éco-matériaux dans les Antilles.
Pour Xavier Lédée, président de la Collectivité de Saint-Barthélemy, le béton de sargasses constitue une piste sérieuse dans une réponse plus globale aux échouages ![]() Le président de la Collectivité de Saint-Barthélemy, que nous avons interrogé, reste lucide : l’expérimentation ne réglera pas, à elle seule, le problème des échouages massifs de sargasses. Mais elle ouvre une piste suffisamment sérieuse pour mériter d’être testée jusqu’au bout. « Nous savons que nous continuerons à avoir des échouages. Si nous pouvons au moins en réutiliser une partie dans nos travaux, ce sera forcément intéressant », souligne-t-il. La Collectivité soutient le projet depuis près d’un an et demi. Elle a notamment mis à disposition le site permettant de tester le matériau en conditions réelles. Une démarche facilitée par l’ancrage local de Nicolas Vernoux-Thélot : « C’est une fierté d’avoir quelqu’un de l’île qui réagit et fait avancer un projet comme celui-ci », souligne le président. Le choix du site n’est pas anodin. Implanté sur une plateforme empruntée quotidiennement par des camions, le démonstrateur sera soumis à des contraintes particulièrement fortes. De quoi mesurer, pendant un an, la résistance du béton d’algues avant d’envisager une utilisation plus large dans les routes ou les parkings. Si les résultats sont concluants, la solution pourrait intéresser bien au-delà de Saint-Barthélemy : « J’ai engagé des échanges avec nos voisins de Saint-Martin, Sint Marteen et Anguilla afin de réfléchir à une position commune. » L’objectif serait de bâtir une stratégie régionale de retraitement des sargasses. Si l’un des territoires accueillait demain une installation dédiée, les autres pourraient contribuer à son financement et s’engager à y acheminer les sargasses collectées. Comme le souligne le président de la Collectivité, Xavier Lédée, cette expérimentation s’inscrit dans une réponse plus globale : « Dès la semaine prochaine, nous installerons notre premier barrage afin de limiter l’arrivée des sargasses sur le littoral. Nous travaillons également sur les solutions permettant de les collecter et de les traiter directement en mer. » |


