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INTERVIEW. « Les musiques de la Caraïbe inspirent le monde », pour l’historienne guadeloupéenne Valérie-Ann Edmond-Mariette

Les sonorités antillaises font rayonner les Caraïbes à travers les continents et de nombreux artistes venus de Guadeloupe et de Martinique se font une place sur la scène musicale nationale. À l'occasion de la Fête de la musique, rendez-vous incontournable dans les territoires d’Outre-mer, l’historienne Valérie-Ann Edmond-Mariette nous parle des courants musicaux et rappelle le lien fort entre la musique et l’histoire dans les Antilles.

Partout dans les Outre-mer, la musique sera à l’honneur ce week-end pour la Fête de la musique, dimanche 21 juin. Dans les Antilles, le rendez-vous est incontournable et particulièrement suivi par les habitants. En Martinique comme en Guadeloupe, la musique fait partie du quotidien de chacun et les artistes originaires de ces îles ultramarines sont nombreux à se faire une place sur le devant de la scène.

En mai 2026, une étude inédite sur la consommation de musique aux Antilles et en Guyane dévoile la place centrale qu’occupe la musique dans la vie des habitants des départements et collectivités d’Outre-mer. Réalisée par l’agence guyanaise administrative de la musique enregistrée, le ChewinGum, et la fédération professionnelle de rap, Fédérap, cette étude indique que « la musique est au cœur des cultures amazoniennes et caribéennes », « elle est importante pour 98 % des habitants des Antilles-Guyane et constitue l'activité culturelle préférée de 88 % du panel, contre 76 % des Français d’Hexagone ». La preuve : les Antillais et Guyanais écoutent en moyenne 2 heures de musique chaque jour. L’étude met aussi en lumière une « production artistique foisonnante, de genres exportés dans le monde entier et d’un rapport à la musique ancré dans le quotidien de toute une population ».

Pour analyser les nouveaux courants musicaux de la Caraïbe, Outremers360 a interrogé Valérie-Ann Edmond-Mariette, Doctorante en histoire à l’Université des Antilles. La Martiniquaise a travaillé sur les mémoires de l’esclavage et la musique des Antilles après la départementalisation. Sa thèse, intitulée « Le son de la mémoire de l’esclavage. Musique et politique aux Antilles entre 1956 et 1998 », explore l’expression des mémoires de l’esclavage dans les œuvres et pratiques musicales antillaises. En 2024, elle a remporté la bourse d'études doctorales de la Fondation pour la Mémoire de l'esclavage et du Musée du Quai Branly.

Marion Durand : Ce week-end aura lieu la Fête de la musique partout en France, de l’Hexagone aux territoires d’Outre-mer. À quoi sert cette journée qui met à l’honneur la musique ?

Valérie-Ann Edmond-Mariette : Cette fête créée en 1982 par le ministre de la Culture de l’époque Jack Lang a pour vocation de valoriser le travail des acteurs et actrices du milieu musical. Mais elle sert aussi à rendre la musique accessible à tous et toutes via des évènements gratuits.

Est-elle bien suivie dans les Antilles ? Pourquoi la musique a-t-elle une grande importance dans la vie des Antillais ?

C’est un évènement qui est effectivement très suivi, on a même du mal à se décider avec tous les concerts et autres programmés. Je crois que dans toutes les sociétés sur la planète la musique a une grande importance. Comme dit l’adage « elle adoucit les mœurs ». La musique accompagne les joies, les peines, les échecs et réussites des êtres humains depuis des siècles. Oui, nous sommes des populations particulièrement prolifiques du fait de notre histoire. Dans la société esclavagiste et coloniale la musique était un moyen de s’échapper ailleurs le temps d’une chanson. Mais c’est aussi un moyen de transmission d’histoires, de messages… Une façon de revendiquer, de lutter et de résister aussi.

Aujourd’hui, la musique antillaise et ses sonorités s’exportent à l’international. On retrouve des influences antillaises dans les autres musiques du monde. Depuis quand et pourquoi ?

Les musiques de la Caraïbe inspirent le monde : la salsa, le konpa, le reggae, le zouk… Mais si l’on se concentre sur la Caraïbe insulaire francophone cela a commencé dès le début du XXe siècle avec la biguine qui s’exporte grâce à la migration des musiciens guadeloupéens et martiniquais à Paris et leur participation aux expositions coloniales de cette époque et aux bals antillais. Ceci s’explique tout simplement par le fait que la musique circule. Quand une personne se déplace, elle le fait avec sa culture, ses usages. Ces circulations font voyager la musique, voilà ce qui explique ces phénomènes d’exportation. Je pense en plus que nos musiques sont originales notamment parce que dans l’histoire de nos sociétés nos populations ont su, dans un contexte violent, mélanger des pratiques musicales européennes et africaines et de ce fait en créer de nouvelles. Cela confère à nos musiques un caractère universel, leur permettant de trouver des auditeurs et auditrices partout dans le monde. Comme le dit Kali le chanteur martiniquais : « La Caraïbe 6e continent ! »

L’artiste francophone Aya Nakamura puise certaines de ses influences aux Antilles. Elle a d’ailleurs choisi six Antillaises pour faire les premières parties de ses concerts au Stade de France. On peut citer par exemple Shannon, figure majeure du shatta et du dancehall. Mais aussi Windiane, DJ Shiiva et Miimii KDS… Que dit cette mise en avant artistique ?

Je pense que cette mise en avant illustre bien tout ce que je viens d’expliquer. Aya Nakamura l’a souvent dit en interview, en grandissant dans une banlieue française elle a été bercée par les musiques antillaises. Elles sont devenues une composante de son identité qu’elle assume et revendique – merci à elle d’ailleurs. Tous les artistes ne le reconnaissent pas. En organisant son concert elle a choisi de mettre en avant ce qu’elle écoute, ce qui la touche, ce qui lui parle. Cela illustre bien ce caractère universel dont je vous parlais. Et là on salue le fait que c’était un universel au féminin.

Quels sont les autres artistes influents aujourd’hui aux Antilles ?

Il y a celles et ceux que l’on voit grâce aux chiffres – qui ne déméritent pas – et celles et ceux qu’on ne voit pas car on utilise une grille d’analyse franco centrée. Je citerai plusieurs noms et cette liste est non exhaustive : Boris Reine-Adélaïde, Saël, E.sy Kennenga, Grégory Privat, Arnaud Dolmen, X-Man, Thomas Bellon, Joël Jaccoulet, Malika Tirolien, Edalam, Sélène Saint-Aimé, Hervé Celcal, Chapo, Clelya Abraham, …

En avril, la chanteuse Fallon a reçu la Flamme de la révélation féminine lors de la cérémonie qui met à l’honneur les talents du rap et des cultures populaires. C’est une bonne année pour la musique antillaise ?

Si vous vous situez depuis la France hexagonale et selon ses critères, oui. Ceci étant dit, de mon point de vue ce qui fait qu’une année est bonne ce sont les productions. Est-ce que l’on a produit beaucoup ? Est-ce que l’on a produit bien ? Et de ce point de vue je crois qu’il y a effectivement eu de très belles choses cette année.

Shannon

Qu’est-ce qui caractérise la musique actuelle des Antilles ?

Selon ma conception de musique actuelle je pense que c’est « vié kannari ka fè bon soup’ » ! C’est dans les vieilles marmites que l’on fait les meilleures soupes. Donc je dirais que c’est la capacité à se réinventer tout en innovant. 

Quels sont les nouveaux courants musicaux ?

Alors je ne parlerai pas de nouveau courant, je ne crois pas qu’il y en ait mais Joël Jaccoulet et l’artiste domincain Silk Asara nous proposent un nouveau concept qui s’appelle THE IISLES. Je dois dire que c’est assez novateur.

Quel est le lien entre musique et histoire ?

La musique est dans l’histoire et l’histoire est dans la musique. J’ai fait une thèse sur la mémoire de l’esclavage dans les chansons en Guadeloupe et en Martinique entre 1948 et 1998. J’analyse les chansons qui abordent la thématique en essayant de comprendre l’ensemble du processus depuis la création de la chanson jusqu’à sa diffusion voire sa réinterprétation.

La musique n’est pas seulement utile pour distraire, elle permet aussi de faire passer des messages. Diriez-vous que la musique est en quelque sorte politique ?

À partir du moment où l’on émet une opinion sur le fonctionnement d’une société que l’on habite on fait de la politique ! Donc oui, la musique est politique. L’envisager uniquement comme un moyen de distraction ou comme quelque chose de léger serait réducteur.

Est-ce une façon pour la jeunesse de donner son avis, de se révolter ou de montrer son désaccord ?

C’est à la jeunesse qu’il faut poser cette question ! Mais oui, pour celui ou celle qui s’en saisit la musique peut-être une façon de dire, de revendiquer ou de monter son désaccord.