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INTERVIEW exclusive d'Emmanuel Kasarhérou, président du musée du Quai Branly – Jacques Chirac, qui célèbre 20 ans de dialogue entre les cultures
©musée du quai Branly - Jacques Chirac / Baillais-Habibi / Thibaut Chapotot

À l’occasion de ses 20 ans, le musée du Quai Branly – Jacques Chirac donne rendez-vous au public ce week-end pour une série d’événements. Pour Outremers360, son président, Emmanuel Kasarhérou, revient sur le chemin parcouru par cette institution pensée, dès son origine, comme un lieu de transmission et de dialogue entre les cultures. Premier Kanak à diriger un grand musée national à Paris, aborde une approche singulière. Pour lui, la mission du musée se place au-delà de l’exposition des œuvres venues d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ou des Amériques. Elle consiste avant tout à faire entendre les voix et les mémoires, et croiser les regards de celles et ceux qui en sont les héritiers.

À la tête du musée du Quai Branly – Jacques Chirac depuis 2021, Emmanuel Kasarhérou occupe une place singulière dans le paysage muséal français. Né à Nouméa, ancien directeur du musée de Nouvelle-Calédonie puis du musée du Centre culturel Tjibaou, il rejoint le quai Branly en 2011 comme chargé de mission pour l’Outre-mer, où il travaille notamment sur l’inventaire du patrimoine kanak dispersé. Avec Roger Boulay, il signe ensuite l’exposition majeure Kanak, l’art est une parole. Conservateur, spécialiste de l’Océanie et des langues océaniennes, mais aussi héritier d’une culture représentée dans les collections du musée, Emmanuel Kasarhérou soutient une approche fondée sur la polyphonie et le dialogue avec les cultures exposées.

Que signifie pour vous diriger le musée du Quai Branly – Jacques Chirac en étant vous-même Kanak et Ultramarin ?

C’est un parcours plutôt original, puisqu’il part de l’Outre-mer et s’achève à Paris. C’est un parcours enrichi par des expériences menées dans le Pacifique, notamment au centre culturel Tjibaou et au musée de Nouvelle-Calédonie.

©musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Thomas Garnier 

Je pense que cela donne une sensibilité particulière à la voix des autres. Il ne s’agit pas seulement de parler d’une culture, mais d’essayer d’opérer un dialogue entre celui qui en est l’héritier et ceux qui s’y intéressent avec un regard extérieur. Ce croisement entre regard intérieur et regard extérieur permet, me semble-t-il, de construire une représentation plus complète d’une réalité culturelle.

Avez-vous le sentiment de porter un regard différent de celui de la tradition muséale française et parisienne ?

Je pense que le regard de quelqu’un qui a dirigé un musée des cultures kanak à Nouméa est forcément marqué par cette expérience. J’ai eu à gérer des musées ancrés dans d’autres réalités territoriales, culturelles et historiques, en particulier celle de la colonisation.

Cette expérience donne sans doute une sensibilité plus grande à ces questions. Elle permet aussi de ne pas être totalement novice dans ces approches, et d’utiliser les connaissances acquises pour nourrir les débats d’aujourd’hui.

Lorsque vous prenez la tête du musée, en 2021, qu’avez-vous voulu transformer ou faire évoluer en priorité ?

En interne, il y avait d’abord la volonté d’aller vers une plus grande horizontalité, c’est-à-dire une meilleure prise en compte des différentes équipes qui travaillent au sein du musée, notamment dans les prises de décision et les orientations stratégiques.

Bien sûr, une organisation a toujours besoin d’une forme de verticalité, mais il s’agissait d’introduire davantage d’écoute dans le fonctionnement du musée. Cette volonté vient aussi de mon parcours au sein de l’institution depuis plusieurs années, et de cette nécessité de prendre en compte des voix différentes.

Le musée portait déjà en grande partie cet objectif. Sa muséographie elle-même ne propose pas un récit fermé : elle invite au contraire à passer d’un espace à un autre. L’enjeu était donc de traduire cette polyphonie dans les expositions, afin de permettre d’entendre différentes voix.

Le récit que l’on fait du passé est toujours lié au moment depuis lequel on parle. Il ne faut donc pas penser qu’une exposition fixe quelque chose de manière définitive. À chaque génération de conservateurs, mais aussi de visiteurs, le récit du passé peut être repris, interrogé, déplacé.

Les musées sont des lieux où se trace cette relation au passé : le passé dont on a hérité, mais aussi les récits nouveaux qui peuvent naître de cette polyphonie et de notre rapport au passé, différent selon l’endroit depuis lequel on le regarde ou on l’a vécu.

Concrètement, qu’est-ce que cette polyphonie change dans la préparation d’une exposition ?

Nous essayons toujours d’avoir des commissariats au moins doubles lorsque nous faisons une exposition sur une région. Pour la dernière exposition consacrée à l’Amazonie, il y avait à la fois un conservateur du musée du quai Branly et un artiste autochtone amazonien.

Ce double lien permet d’offrir au visiteur un horizon enrichi sur la présentation que l’on peut faire de ce bassin culturel.

Lorsque nous avons réalisé l’exposition Dakar-Djibouti, contre-enquêtes, il s’agissait d’un travail historique mené pendant cinq ans, avec des spécialistes en France, mais aussi dans les différents pays d’Afrique traversés par l’expédition de 1931-1933. Le commissariat de l’exposition était composé de douze personnes : six venues de France et six issues de différents pays africains concernés par cette histoire.

Cela permet de croiser les mémoires, les sensibilités, et d’offrir au public une palette plus large de ce que le passé peut encore nous renvoyer.

Peut-on dire que le musée parle davantage avec les cultures plutôt que sur les cultures ?

Oui, tout à fait. Mais je crois que cet objectif était inscrit dans l’ADN du musée dès le départ.

Sa mise en œuvre prend du temps, car ce sont des choses qui ne se décrètent pas. C’est par la pratique, par un cheminement progressif, que l’on parvient à donner vie à cette idée : parler avec les cultures plutôt que parler au-dessus d’elles.

Le public du musée a-t-il évolué avec cette approche ?

Je pense que cette approche est d’une certaine manière attendue par un public qui n’est plus tout à fait le même, avec des attentes de générations nouvelles qui ne sont plus tout à fait celles de leurs parents ou de leurs grands-parents.

C’est une marche conjointe : on essaie de faire en sorte que l’outil musée accompagne une société qui elle-même évolue et change. C’est ce que l’on peut déjà mesurer sur les vingt années écoulées : les principes restent les mêmes, je pense, depuis la fondation, mais leur traduction dans les faits a beaucoup évolué.

Vous insistez beaucoup sur la médiation humaine. Pourquoi est-elle si importante ?

Les médiations humaines sont toujours les plus riches. Le musée a la chance d’être entouré d’une collaboration de médiateurs qui sont curieux, qui savent répondre à la curiosité du visiteur, mais aussi le conduire vers de nouvelles découvertes.

©2025 musée du Louvre / Audrey Viger

Le musée est l’un des rares musées dans le monde à avoir l’ensemble de sa collection en ligne. On peut la consulter de Nouméa, de Tahiti, de Cayenne. Nous avons ouvert une transparence totale sur ce que nous conservons.

Cela fait partie du travail de relation avec un visiteur à qui l’on montre plus de choses qu’autrefois. Les technologies de l’information étant moins développées, il n’avait peut-être pas accès à tout ce savoir. Aujourd’hui, on peut avoir affaire à des visiteurs extrêmement variés.

Mais nous sommes toujours convaincus que la médiation humaine reste la valeur forte d’un musée, de même que la confrontation avec les objets réels. On est inondés d’images, mais les images ne suffisent jamais à réduire ou à supplanter un rapport direct entre un visiteur et un objet physique.

Les recherches de provenance, les héritages coloniaux et les restitutions sont aujourd’hui au cœur du travail du musée. Comment abordez-vous ces sujets ?

C’est un effort qui a été lancé par le discours du président de la République à Ouagadougou : réécrire d’une certaine manière ces relations culturelles en les apaisant et en regardant en face des réalités historiques qui pouvaient être controversées.

Cela passe évidemment par énormément de recherches, notamment des recherches de provenance, pour savoir d’où viennent les objets, comment sont-ils arrivés ? C’est un travail historique, mais presque archéologique, puisque beaucoup de ces pièces sont arrivées avec peu de documentation.

C’est un travail d’enquête qui se réalise sur plusieurs années. Lorsqu’il s’agit d’opérations militaires, ces opérations ont souvent fait l’objet de nombreuses archives, ce qui est plus éclairant que lorsqu’il s’agit d’opérations de main à la main avec des individus, dont il ne reste en général pas de traces.

Ce travail de fond est mené non seulement sur les collections africaines, mais aussi en collaboration avec nos collègues d’Afrique. Lorsque les demandes de restitution ont été réceptionnées, que ce soit avec le Bénin ou la Côte d’Ivoire, nous avons immédiatement invité nos collègues béninois et ivoiriens à venir voir de quoi il s’agissait et à travailler ensemble sur les collections.

Il ne s’agit pas de traiter les dossiers de manière abstraite, dans une forme de fiction historique, mais de revenir vraiment à la matérialité des objets et à ce qu’ils nous disent de l’histoire dont ils sont porteurs.

Peut-on encore exposer certains objets de la même manière qu’en 2006 ?

Les objets qui ont été restitués ne sont évidemment plus présentés. Depuis deux ans, sur le plateau des collections, c’est-à-dire dans la partie permanente du musée, nous avons mis en place un parcours historique. Il permet d’aller de pièce en pièce, en s’arrêtant sur celles pour lesquelles nous avons retrouvé des informations et dont nous sommes capables de retracer précisément l’histoire.

Des cartels enrichis permettent ainsi d’aller au-delà de l’origine, de la population concernée, de la datation ou de la matérialité de l’objet. Ils font entrer le visiteur dans son histoire : que s’est-il passé ? Comment cet objet est-il arrivé jusqu’à nous, ici, à Paris ?

Votre regard personnel sur certaines œuvres a-t-il changé ?

Depuis que je travaille sur ces collections, depuis bientôt quinze ans, ce qui me frappe, c’est leur richesse extraordinaire. Le musée a la charge de collections dont l’histoire commence au XVIᵉ siècle et qui racontent toute la relation de la France au monde, dans ses complexités, ses vicissitudes, ses réussites, mais aussi ses zones sombres.

Ces objets sont parfois les seuls témoins d’événements qui n’ont laissé que très peu de traces, voire aucune autre trace qu’eux-mêmes.

Le musée fête ses 20 ans. Dans le dossier de presse, vous parlez des « vingt premières années ». Qu’est-ce qui commence maintenant ?

La vingt-et-unième année s’ouvre maintenant. C’est une forme de passage, après une première phase d’enracinement et de développement du musée. Le musée a su trouver son public, alors même qu’à sa naissance il suscitait des interrogations : à quoi bon ce musée ? Pourquoi créer une telle institution ? Aujourd’hui, on voit combien la question s’est déplacée.

Nous avons organisé, les 10 et 11 juin, un colloque international autour du dialogue des cultures, en interrogeant ce qui demeure au-delà du slogan : comment passe-t-on du mot d’ordre à la pratique ? C’était une manière de réfléchir au chemin parcouru, mais aussi à la façon dont cette idée de dialogue des cultures se diffuse, à travers ce type de musée, au-delà du cadre européen.

On l’a vu avec la création du Louvre Abu Dhabi, qui a fait émerger un musée comparable dans un autre environnement culturel. Nous avons aussi eu la joie d’accueillir des collègues de Séoul, en Corée, qui préparent un musée des cultures du monde, mais vu depuis la Corée.

Ces différents points de vue, cette manière de raconter l’histoire à partir de l’histoire propre de chaque pays qui porte un musée, constituent un enrichissement global de notre vision de la diversité culturelle humaine.

Quel public souhaitez-vous encore toucher ?

Le grand dada des actions culturelles, c’est le “non-public” : pourquoi les gens ne viennent pas ?

Je pense qu’il y a quelque chose de nouveau par rapport au moment où le musée a été créé : la diversité culturelle existe aussi en proximité. Il y a des gens de première, deuxième, troisième génération, ou énième génération, qui ont une relation familiale avec une partie des ensembles culturels présentés ici, ou avec des fragments d’histoire dont nous conservons quelques éléments.

Certains ne se sentaient peut-être pas concernés par un musée. Maintenant, grâce à des médiations adaptées et à différentes opérations, notamment au travers de ce qui s’appelle le Quai Branly Nomade, nous pouvons toucher des gens qui vivent dans la région parisienne et pour qui les musées centraux de la capitale peuvent apparaître comme des musées faits pour les touristes et non pas pour eux.

Je pense qu’il y a encore des choses à faire dans ce domaine.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le Quai Branly nomade ?

Ce sont des actions autour de questions de santé, avec une présence dans les hôpitaux, ou auprès de publics empêchés, notamment dans les prisons. Plus précisément, ce sont aussi des opérations avec des communes du Grand Paris avec lesquelles nous tissons des relations. Ce n’est pas une proposition unique que nous proposons à tout le monde comme une sorte d’écho du musée.

À chaque fois, il s’agit de travailler avec les associations locales et les animateurs locaux, de comprendre le désir de la communauté spécifique vis-à-vis du musée. On leur explique ce qu’est le musée, puis on définit ce qui pourrait les intéresser dans ce musée. Ensuite, on bâtit un projet culturel autour de cette envie.

C’est vraiment quelque chose à la carte, qui prend en compte des avis et des envies pouvant être assez différents d’une région, d’une communauté ou d’une commune à une autre.

Les 20 ans sont aussi l’occasion de renforcer les partenariats internationaux ?

L’idée est de partager notre expérience et d’avoir des collaborations.

Le musée du Quai Branly produit des expositions dont certaines tournent. Il y en a une en Allemagne, une autre en Chine. L’idée est plutôt de constituer, à l’échelle mondiale, une forme de réseau dans lequel nous puissions travailler.

Nous sommes aussi présents en Afrique, avec une exposition annuelle à Dakar, et peut-être en Guinée. Il y a l’idée d’avoir des points d’ancrage, un réseau de connaissances et de fidélité qui permet ensuite de faire circuler les objets.

Nous avons présenté l’année dernière la première exposition sur l’art d’Océanie en Corée. C’était la première fois qu’il y avait cette présentation dans ce pays. Il y a donc aussi un côté pionnier qui nous intéresse.

Et puis, pour la collaboration, il n’y a rien de tel que d’être plusieurs à travailler sur ces questions, d’avoir des points de vue légèrement différents qui enrichissent notre propre perception de nous-mêmes et de notre relation aux autres.

Le musée est vraiment un lieu où l’on peut faire ce pas de décentrement, décaler les représentations que l’on peut avoir de la diversité culturelle humaine et des autres.

©musée du quai Branly - Jacques Chirac, photos Nicolas Borel et Baillais-Habibi

Que représente ce week-end anniversaire pour le musée ?

On achève cette grande première partie d’année avec le 20e anniversaire du musée et le 20 juin, date de l’inauguration en 2006.

Nous avons organisé toute une série de rencontres, d’expositions, un colloque. Il y a eu aussi les grands témoins du musée, avec des rencontres qui se sont déroulées avec le public, notamment avec Gilles Clément, Stéphane Martin, mon prédécesseur et créateur de ce musée, et Claude Chirac. C’était aussi un moment pour revenir sur des témoignages et mesurer le chemin parcouru.

Une grande soirée est organisée au musée, vendredi soir. Elle est déjà en grande partie réservée. Tout le week-end, le musée est ouvert au public pour partager cet anniversaire. Une célébration n’a de sens que si le public est aussi partie prenante et partage avec nous.

À quoi aimeriez-vous que ressemble le musée dans les vingt prochaines années ?

Les musées évoluent en fonction de l’évolution des sociétés qui les financent et les utilisent.

Ce que je souhaiterais, c’est que ceux qui suivront, ceux qui auront la charge de ce musée, ceux qui l’animeront et en feront la chair au quotidien, continuent à avoir cette curiosité pour le monde et continuent également à être à l’écoute des publics.

Il faut pouvoir faire évoluer le musée en fonction des nouvelles attentes, des nouveaux questionnements que chaque génération de public amène et qui enrichissent notre perception de cet héritage multiple.