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EXPERTISE. Regards croisés sur Saint-Martin et Sint-Maarten par l'IEDOM

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EXPERTISE. Regards croisés sur Saint-Martin et Sint-Maarten par l'IEDOM
Vue de Marigot en fin de journée ©Sean Pavone

Pour la première fois, l’IEDOM procède à une analyse comparée des deux parties de l’île, avec pour objectif de mieux comprendre les dynamiques économiques à l’œuvre et de dépasser une approche fragmentée du territoire. Ce travail fait suite à la signature le 11 septembre 2025 à Sint-Maarten d’une convention entre l’IEDOM et la Centrale Bank van Curaçao & Sint-Maarten (CBCS). Concrètement, cet accord visait à mettre en commun les forces d’analyse des deux entités pour une meilleure connaissance des territoires, mais aussi un partage de données et d’analyses.

Partagée entre la France et le Royaume des Pays‑Bas, l’île de Saint‑Martin / Sint-Maarten s’étend sur 87 km², une superficie légèrement inférieure à Paris intra‑muros. Ce territoire singulier combine une frontière ouverte et deux cadres juridiques et monétaires distincts, mais fonctionne au quotidien comme un espace économique intégré : habitants, salariés, visiteurs et marchandises y circulent librement. La partie française couvre 53 km² et la partie néerlandaise 34 km². Héritée du traité de Concordia (1648), cette organisation repose sur une frontière souple qui permet la continuité des déplacements, des flux touristiques et des chaînes d’approvisionnement. Cette dualité institutionnelle crée des complémentarités évidentes, tout en rendant plus complexe la coordination des politiques publiques et la production de statistiques comparables.

Démographie et dynamiques sociales

En 2023, l’île compte environ 75 000 habitants, dont 58 % résident à Sint‑Maarten et 42 % dans la collectivité de Saint‑Martin. Entre 2000 et 2020, la population a progressé en moyenne de 1,4 % par an à Sint‑Maarten, contre 0,3 % à Saint‑Martin. Cette dernière a été plus fortement affectée par les départs liés à l’ouragan Irma en 2017, ce qui explique en partie sa dynamique démographique. Ces trajectoires se traduisent par des pressions différenciées sur le logement, la mobilité et les services publics, tout en faisant émerger des enjeux communs : gestion des déchets, approvisionnement en eau, assainissement, énergie et infrastructures. Toutefois, rares sont les traitements communs, tant les normes divergent.

Une économie intégrée et inégale

Ainsi, si les deux territoires disposaient d’un niveau de développement comparable au début des années 2000 (IDH de 0,70), leurs trajectoires se sont progressivement différenciées, sous l’effet de leurs cadres institutionnels et de leurs caractéristiques topographiques propres. Ces écarts se retrouvent dans la richesse produite : le PIB de Saint‑Martin s’élève à 549 millions d’euros en 2021 (650 millions de dollars), contre 1 268 millions de dollars à Sint-Maarten, illustrant une intensité économique plus élevée dans la partie néerlandaise. Cette différence de niveau se reflète également dans le financement de l’économie. À Saint-Martin, l’encours de crédit s’élève à 617,7 millions d’euros, contre 845 millions d’euros côté néerlandais en 2023. La même année, l’activité de collecte s’établit à 564,8 millions d’euros à Saint-Martin contre 1,4 milliard d’euros à Sint-Maarten. Malgré ces différences, les deux rives restent fortement interdépendantes dans leurs échanges et leurs chaînes de valeur.

Le tourisme comme moteur et révélateur de spécialisation

Comme le reste de la Caraïbe, le tourisme constitue le principal moteur économique de l’île. À Sint-Maarten, il représente avec ses secteurs secondaires près de 45 % du PIB en 2023 (Labor Market Analysis Sint-Maarten, Panteia). L'île fonctionne selon une logique de complémentarité : Sint-Maarten assure un rôle de hub international avec 855 994 passagers aériens à l'arrivée en 2025 (+62 % par rapport à 2016), dont 63 % en provenance d'Amérique du Nord. L'aéroport de Grand-Case concentre les dessertes régionales et les liaisons vers les îles françaises (107 165 arrivées). Cette organisation se retrouve également dans l'activité portuaire. Sint-Maarten accueille l’essentiel des croisiéristes (1,6 million en 2025), générant 237,8 millions de dollars de revenus sur la saison 2023/2024 (Business Research & Economic Advisors, 2024, online research and stakeholders’ consultations).

Port de commerce et terminal de croisière de Philpsburg © IEDOM

À l’inverse, la croisière côté français demeure marginale avec 9 000 croisiéristes en 2025. L'essentiel du trafic de passagers maritime reste concentré sur les liaisons régionales inter-îles. L'offre d'hébergement reflète cette spécialisation croisée : 3 115 chambres hôtelières côté néerlandais contre 938 côté français en 2021 (L'île particulière Un aperçu comparatif de Sint Maarten et Saint-Martin), cette offre est complétée par le développement rapide de l’hébergement saisonnier (Airbnb etc.). Par ailleurs, la culture française constitue un facteur d’attractivité important pour la clientèle nord-américaine, favorisant aussi bien les excursions à la journée que les séjours prolongés dans la collectivité. Ainsi, ces touristes représentent 14 % des nuitées en 2024 (Bilan annuel 2024 : Tourisme, p8, ITSEE) à Saint-Martin.

Au-delà du tourisme, les ports de commerce jouent un rôle logistique central : environ 75 % des importations de l'île transitent par Sint-Maarten, dont 35 % sont redistribuées vers la partie française - formant une chaîne logistique intégrée pour répondre aux besoins des deux territoires. 

Après Irma, le défi de la résilience 

Le secteur du Bâtiment et des Travaux Publics a été fortement dynamisé par la phase de reconstruction post‑Irma. À Sint-Maarten, la reconstruction a été soutenue par le Sint Maarten Recovery, Reconstruction and Resilience Trust Fund (SXM TF) - environ 470 millions d'euros apportés par les Pays-Bas, sous gestion de la Banque mondiale - pour financer des projets majeurs (aéroport, hôpital, infrastructures). Côté français, l'État a mobilisé plus de 500 millions d'euros dès 2018, complétés par le programme pluriannuel d'investissement 2019-2023 porté par la Collectivité, qui incluait près de 121 millions d'euros pour les travaux de reconstruction. 2025 marque la fin de la période de reconstruction avec la réouverture de l’aéroport de Sint-Maarten et coté Saint-Martin avec la fin de chantiers structurants (collèges, projet d’enfouissement des réseaux de fibre optique, etc.). Là encore, la rapidité hollandaise contraste avec les délais allongés par les freins normatifs coté français.

Marchés du travail et mobilités transfrontalières

Les marchés de l'emploi reflètent les asymétries économiques. À Sint-Maarten, le secteur privé comptait 17 973 travailleurs en décembre 2022 (Labor Market Analysis Sint-Maarten, Panteia), concentrés dans l'hôtellerie-restauration (26 %), le commerce (22 %) et les services (22 %), avec un taux de chômage de 10,8 % en 2021(IMF - Kingdom of the Netherland-Curaçao and Sint Maarten: 2025 Article IV Consultation Discussions-Press Release; and Staff Report; IMF Country Report No. 25/254; August 6, 2025). À Saint-Martin, l'emploi salarié privé regroupait près de 7 200 salariés en 2022, avec un taux de chômage estimé à 30,1 % en 2021 au sens du BIT. Les différences de réglementation (salaire minimum, durée du travail etc.) alimentent des mobilités transfrontalières, formelles et informelles difficilement quantifiables.

Une île structurante dans son environnement régional

Dans son environnement immédiat, elle représente 4,0 % de la population des Petites Antilles (Pays membres de l’ECCU, la Barbade, les îles vierges britanniques et américaines, ainsi que les Antilles Françaises (hors Guyane) et Saint-Barthélemy), avec un poids démographique comparable à celui de la Dominique. Sur le plan touristique, elle figure parmi les principales destinations de la zone et concentre près de 17,2 % du trafic de croisiéristes des Petites Antilles en 2025 - seules les Îles Vierges américaines enregistrent un niveau supérieur. Avec un PIB agrégé de l'ordre de 2 milliards de dollars en 2021, l'île se situe parmi les principales économies des Petites Antilles, derrière les Îles Vierges américaines (4,67 milliards USD en 2022) ou la Barbade mais, à un niveau proche de Sainte-Lucie (2,33 milliards USD en 2022) et d'Antigua-et-Barbuda. 

Coopérer pour mieux gouverner

Dans ce contexte, la coopération entre les deux territoires apparaît à la fois indispensable et contrainte. Les différences de statut (région ultrapériphérique de l’UE pour Saint‑Martin, PTOM pour Sint-Maarten) et d’organisation institutionnelle complexifient la coordination des politiques publiques. Néanmoins, des initiatives récentes (INTERREG, stratégie transfrontalière) traduisent une volonté de structuration. Dans ce cadre, la transition énergétique constitue un enjeu commun majeur. Les deux territoires présentent encore une faible part d’énergies renouvelables et des objectifs ambitieux en la matière, ce qui ouvre des perspectives concrètes de coopération technique et financière. Par ailleurs, les particularités de l’île rendent la production de données économiques et sociales particulièrement complexe. Afin de répondre à cet enjeu, l’IEDOM et la Banque centrale de Curaçao et de Sint-Maarten (CBCS) ont officialisé en 2025 leur coopération par la signature d’une convention. Cet accord vise à renforcer la compréhension des dynamiques économiques transfrontalières. 

Frontière entre Saint-Martin et Sint-Maarten © IEDOM