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Entretien exclusif. Olivier Cotta, directeur général de SARA : « La souveraineté énergétique, c’est aussi conserver la capacité de produire, d’innover et de décider localement »
©DR / SARA

Créée il y a plus de cinquante-cinq ans pour garantir l’approvisionnement énergétique de la Martinique, la Guadeloupe puis de la Guyane, la Société Anonyme de la Raffinerie des Antilles (SARA) est aujourd’hui un acteur clé de la souveraineté énergétique des territoires qui entend concilier approvisionnement énergétique, transition écologique et développement des territoires. Pour Outremers360, son directeur général Olivier Cotta défend un outil industriel indispensable à l’avenir des Antilles et de la Guyane. Il revient sur les enjeux de souveraineté énergétique, le passage de SARA au statut d’entreprise à mission, les défis de la transition énergétique et sa vision de l’avenir énergétique des Outre-mer.

SARA existe depuis plus de 55 ans. Pourquoi cette raffinerie a-t-elle été créée aux Antilles ?

L’histoire de SARA est avant tout une histoire de vision politique. À l’époque, sous l’impulsion du général de Gaulle et de Georges Pompidou, il y a eu une volonté forte de doter les Antilles puis la Guyane d’un outil industriel capable de garantir leur souveraineté énergétique. Nous étions également dans une période où les emplois liés à la filière de la canne à sucre diminuaient fortement. La création de la raffinerie répondait donc à un double objectif : assurer l’autonomie énergétique des territoires et soutenir leur développement économique.

Comment SARA a-t-elle évolué au fil des décennies ?

Comme toutes les raffineries, elle a connu des transformations permanentes. Certaines unités ont été créées pour répondre à des exigences environnementales ou sanitaires, d’autres ont disparu parce qu’elles n’étaient plus adaptées. Le tournant majeur intervient en 2013 avec le décret porté par le ministre des Outre-mer, Victorin Lurel qui encadre depuis strictement la rémunération du raffineur. Depuis cette date, notre rémunération est plafonnée à un équivalent de trois centimes par litre. Ce cadre réglementaire protège le consommateur par la mise en place d’une structure de prix régulés sur toute la chaîne en éliminant notamment toute possibilité de variation de marge au niveau du raffineur. 

Quel rôle joue aujourd’hui SARA dans l’approvisionnement énergétique des territoires ?

Un rôle central. Il faut rappeler qu’en cinquante-cinq ans d’existence, la SARA n’a jamais connu de rupture d’approvisionnement. Nous sommes en mesure de sécuriser les besoins de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane grâce à notre outil industriel, à nos capacités de stockage et à nos contrats d’approvisionnement. Dans le contexte géopolitique actuel, cette sécurité énergétique n’a jamais été aussi importante.

Certains parlent pourtant d’une situation de monopole. Que leur répondez-vous ?

SARA est un monopole de fait mais pas de droit. Le cadre réglementaire permet à d’autres opérateurs de venir sur le marché. Toutefois, les volumes relativement faibles concernés, les fortes contraintes logistiques spécifiques à ces territoires et leur dispersion géographique rendent ce modèle difficilement viable pour de nouveaux entrants. Ce n’est pas une question d’interdiction, mais de réalité économique.

Les prix des carburants restent un sujet sensible. Comment sont-ils fixés aux Antilles-Guyane ?

Contrairement à l’Hexagone, où les prix évoluent quotidiennement selon le marché, les prix des carburants en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane sont fixés mensuellement par arrêté préfectoral. Ce mécanisme permet de lisser les fluctuations brutales des cours internationaux. Lorsque les prix du pétrole et des produits finis s’envolent sur les marchés mondiaux, comme cela a été le cas lors des récentes crises internationales, les consommateurs des territoires des Antilles et de la Guyane sont protégés de l’effet d’une hausse immédiate.

Le rapport de l’Inspection générale des finances de 2022 recommandait pourtant d’envisager l’arrêt du raffinage pour faire baisser les prix.

Ce rapport porte sur une étude qui a été menée il y a près de cinq ans, basée sur une période non représentative (fort ralentissement de l’activité dû à la crise COVID, combiné au « Grand Arrêt » réglementaire de la raffinerie qui a lieu tous les 6 ans. Cette analyse ne prend pas en compte la réalité des territoires et l’impact de la conjoncture internationale. Réduire SARA à un simple terminal d’importation reviendrait à fragiliser la souveraineté énergétique, l’employabilité et la mise en place d’une transition énergétique adaptée aux territoires des Antilles et de la Guyane. Les trois sont constitutifs de la nature de SARA. Au-delà de l’approvisionnement, il faut mesurer les conséquences économiques et sociales d’une telle décision.

Quelles seraient ces conséquences ?

SARA représente environ 350 emplois directs et autant d’emplois indirects. C’est aussi plus de 40 millions d’euros injectés chaque année dans l’économie locale à travers nos prestataires et nos sous-traitants. Derrière la raffinerie, il y a tout un écosystème de compétences techniques, d’entreprises spécialisées et de savoir-faire qui risqueraient de disparaître. A l’heure où l’on parle partout de la nécessité de réindustrialiser et de renforcer notre souveraineté économique, supprimer le modèle SARA reviendrait à fragiliser un outil industriel stratégique pour nos territoires. Ce serait se priver des opportunités de retour des meilleures compétences sur les trois territoires, mais aussi du savoir-faire d’un industriel « péyi » capable de réfléchir localement aux enjeux environnementaux, à la transition énergétique et à l’identification de solutions face à des fléaux sanitaires comme les sargasses.

Vous défendez donc un modèle qui dépasse largement la seule question du carburant ?

Absolument. SARA est un outil industriel, mais aussi un acteur économique et sociétal. Nous contribuons à l’emploi, à la formation et à l’émergence de compétences locales. La souveraineté énergétique, ce n’est pas seulement disposer de carburant, c’est aussi conserver la capacité de produire, d’innover et de décider localement. Le modèle historique de SARA repose sur l’autonomie énergétique et industrielle des territoires en créant de la valeur locale.  

La SARA est désormais une entreprise à mission. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Devenir une entreprise à mission, c'est inscrire officiellement dans nos statuts notre responsabilité envers les territoires que nous servons. La SARA doit désormais rendre compte chaque année de ses engagements environnementaux, sociétaux et économiques dans un rapport vérifié par un organisme indépendant. Cette démarche s'appuie également sur un comité de mission réunissant des personnalités du monde socio-économique de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane. Leur regard nous permet de mieux comprendre les attentes des territoires et d'orienter notre action. L'objectif est de concilier durablement performance industrielle, développement local et transition énergétique.

Comment la SARA participe-t-elle à la transition énergétique ?

D’abord en restant lucide. La transition énergétique ne se décrète pas. Aujourd’hui encore, les territoires ultramarins dépendent largement des carburants traditionnels. Notre responsabilité est donc d’assurer cet approvisionnement tout en préparant l’avenir. Nous travaillons notamment sur les biocarburants, sur l’hydrogène et sur de nouvelles solutions adaptées aux réalités locales.

Vous évoquez notamment les sargasses comme piste de réflexion.

Oui. Nous considérons que le fléau sanitaire et économique que représente la prolifération massive des sargasses ne doit pas être regardées uniquement comme un problème environnemental. Comment faire d’un fléau une opportunité pour les trois territoires, c’est le véritable enjeu. Nous explorons la possibilité de les transformer en méthanol ou en carburants de nouvelle génération. Nous sommes encore au stade de la recherche, mais c’est typiquement le genre de projet qui illustre notre volonté d’innover à partir des ressources et des contraintes propres à nos territoires.

Quel regard portez-vous sur l’avenir énergétique des Outre-mer ?

Je suis convaincu que l’avenir passera par un mix énergétique. Il n’existe pas de solution miracle. Les énergies renouvelables ont un rôle majeur à jouer, mais elles doivent être complétées par d’autres sources d’énergie non intermittentes capables d’assurer la continuité de service. Chaque territoire devra trouver son propre équilibre.

Comment imaginez-vous SARA dans vingt ans ?

J’aimerais que SARA demeure un outil au service des territoires, un véritable outil industriel transformé capable de produire des carburants décarbonés, de valoriser certaines ressources locales et de participer pleinement à l’économie circulaire. La question n’est pas de savoir si SARA doit évoluer. Elle doit évoluer. La vraie question est de savoir comment nous la faisons évoluer pour qu’elle continue à répondre aux besoins des populations tout en préparant l’avenir.