Après plusieurs semaines d’hésitation, le sénateur de Polynésie française a annoncé qu’il brigue un deuxième mandat, cette fois « sans étiquette » politique. Revendiquant « 99,8 % » d’engagements tenus, Teva Rohfritsch veut capitaliser sur ses six années d’expérience à Paris et sur le réseau qu’il y a construit. Au cœur de son programme : les communes, avec la volonté d’aller plus loin dans la décentralisation, de leur donner davantage de marges de manœuvre et surtout les moyens financiers qui vont avec. À ses côtés, comme suppléante, la nouvelle adjointe au maire de Papeete Vaiana Tematua-Estall. Un sujet de notre partenaire Radio 1 Tahiti.
Il avait laissé planer le doute ces dernières semaines. Cette fois, c’est officiel : Teva Rohfritsch repart en campagne pour les sénatoriales. L’élu sortant explique avoir volontairement retardé sa décision, estimant qu’un renouvellement ne pouvait pas se résumer à conserver un siège au Palais du Luxembourg. Avant de se lancer, il dit avoir rencontré de nombreux tavana (maires, ndlr) et conseillers municipaux, notamment les nouveaux élus issus des dernières élections. Des échanges qui l’ont conforté dans sa décision de repartir.
« Quand on est au Sénat, je l’ai bien mesuré pendant ces six ans, il faut apprendre à fonctionner là-bas, car c’est un autre monde. Il faut savoir à quelle porte frapper et lesquelles ouvrir. Et il faut aussi que ça ait du sens, pour porter les attentes d’un territoire. À quoi bon proposer une candidature pour être un sénateur isolé ? Je souhaite être un sénateur libre, donc je me présente sans étiquette », a annoncé Teva Rohfritsch en conférence de presse ce samedi.
Du Tapura Huiraatira au candidat « libre »
Il y a six ans, Teva Rohfritsch avait été élu au Sénat avec Lana Tetuanui sous les couleurs du Tapura Huiraatira d’Édouard Fritch, parti qu’il avait cofondé avec ce dernier, avant de le quitter fin 2022 pour créer Ia ora te nuna’a. Aux côtés de la sénatrice sortante, le parti autonomiste a officialisé en juin la candidature d’Édouard Fritch.
« Il y a six ans, je n’étais pas candidat et c’est Édouard Fritch qui m’avait demandé d’aller au Sénat pour compléter la candidature de Lana Tetuanui, estimant qu’il fallait un ancien ministre des Finances, un vice-président pour aller se battre à Paris, et c’est ce que j’ai fait. Aujourd’hui, le Tapura fait un autre choix alors qu’on s’était tous retrouvés au Amui Tatou (plateforme autonomiste créée lors des dernières législatives, ndlr), mais je ne reviens pas là-dessus. Si Édouard Fritch estime qu’il peut, quelques semaines après avoir été élu maire de Pirae, devenir sénateur, c’est son choix. Et moi, je n’ai pas pour adversaire ni Édouard ni Lana. J’ai bien travaillé avec cette dernière. »
Le sénateur sortant préfère donc présenter sa candidature comme celle d’un parlementaire indépendant, porté, selon lui, par les attentes exprimées lors de ses rencontres avec les élus municipaux plutôt que par un parti.
Des engagements « tenus à 99,8 % »
Pour convaincre les grands électeurs, Teva Rohfritsch met en avant ses six années de mandat et un bilan qu’il juge très largement positif, allant jusqu’à évoquer « 100 % des engagements tenus », avant de préciser avec le sourire « plus précisément 99,8 % ».
Durant cette mandature, il a occupé plusieurs responsabilités au Sénat, parmi lesquelles la vice-présidence de la commission des affaires européennes, la vice-présidence de la délégation aux Outre-mer, la présidence du Conseil stratégique des outre-mer, mais aussi en tant que membre des commissions des finances et des lois. Il souligne également son travail de rapporteur sur trois missions nationales consacrées aux abysses et à la connaissance des fonds marins, à la vie chère dans les Outre-mer et à l’adaptation des territoires ultramarins face au changement climatique. Des fonctions qui, selon lui, lui ont permis de développer un réseau à Paris et en Europe qu’il entend désormais mettre davantage au service des communes polynésiennes.
« Bâtir l’avenir avec nos tavana » et « libérer les communes »
C’est d’ailleurs autour des maires que s’articule l’essentiel de son programme, résumé par la formule « bâtir l’avenir avec nos tavana ». Et le premier chantier annoncé démarre fort : « libérer nos communes ». L’idée est de poursuivre la réforme engagée lors de la précédente mandature avec la modification de l’article 43-2 du statut de la Polynésie française. Cette disposition qui avait ouvert la possibilité, pour les communes, de prendre certaines initiatives dans des domaines jusque-là réservés au Pays.
Mais pour Teva Rohfritsch, le texte reste insuffisant. Il estime que les communes demeurent freinées par des contraintes administratives, juridiques et financières, citant notamment une disposition qu’il juge absurde : l’obligation, pour un maire, d’anticiper plusieurs mois à l’avance certaines actions pourtant très simples, comme les opérations cartables.
« L’idée de cette décentralisation que nous souhaitons pousser ne vise pas à diminuer le Pays mais à aller un peu plus loin, en permettant une capacité d’initiative générale des communes à l’échelle locale ou intercommunale. Mais il faut qu’on prévoie les financements qui vont avec et qu’on lève les verrous juridiques, et un peu politiques aussi, qui ont été mis, où un maire doit prévenir six mois avant qu’il aille distribuer un cartable à la prochaine rentrée. C’est ridicule. Le diable se cache souvent dans les détails quand on fait les lois. Et c’est pour ça que je vais faire des propositions concrètes de rédaction pour pouvoir modifier à nouveau le statut, pour libérer les communes. Le mot est un peu fort, elles ne sont pas attachées, mais elles sont entravées aujourd’hui dans leur exercice. »
Dans cette logique, le candidat souhaite améliorer le financement des communes et encourager la mutualisation entre collectivités, mais concernant les lourds dossiers de l’assainissement et du traitement des déchets, Teva Rohfritsch estime que le Pays doit reprendre la main, considérant que les investissements nécessaires dépassent largement les capacités des communes. Il insiste également sur les besoins considérables en matière d’infrastructures, de protection des lagons ou encore d’équipements communaux, estimant que ces dossiers nécessitent un travail de négociation entre toutes les institutions plutôt qu’une opposition entre elles.
Vaiana Tematua-Estall, adjointe à Papeete en charge des finances et suppléante aux sénatoriales
Pour cette campagne, Teva Rohfritsch a choisi comme suppléante Vaiana Tematua-Estall. Élue depuis cinq mois au conseil municipal de Papeete, elle est la sixième adjointe au maire en charge des finances, du développement économique, de l’emploi et de l’attractivité touristique. Celle qui est également directrice adjointe de la Maison de la culture voit dans l’expérience du sénateur sortant un avantage pour accompagner les communes, notamment dans leur recherche de financements.
« Pour aller défendre nos intérêts, c’est Teva Rohfritsch, et son bilan le montre. Il a la reconnaissance de Paris. Il est présent dans beaucoup d’instances, avec de hautes fonctions, pas simplement en tant que membre. Au niveau national mais aussi européen, il a ses entrées. Pour moi, en tant que nouvelle élue en charge des finances, c’est important de maintenir cette continuité et d’avoir quelqu’un qui soit en capacité d’accompagner les communes. Donc, je compte sur son soutien et son travail acharné pour aller récupérer le nerf de la guerre, les financements. »
L’adjointe de Papeete évoque notamment les charges particulières supportées par la capitale, dont la population est bien plus importante en journée que ne le laisse apparaître son nombre d’habitants, avec des dépenses qui reposent directement sur le budget communal.
Vie chère, jeunesse, climat et océan
Si les communes constituent le cœur de son projet, Teva Rohfritsch avance également plusieurs autres priorités pour ce second mandat. Son programme comprend des propositions sur la lutte contre la vie chère, la protection de l’océan et le développement de l’économie bleue, mais aussi sur la jeunesse, l’éducation et l’insertion professionnelle.
Il entend également défendre la continuité territoriale, l’accompagnement des étudiants, des fonctionnaires et des militaires, le financement des hôpitaux ainsi que plusieurs mesures sociales destinées aux publics les plus fragiles. Les enjeux climatiques et la préservation de l’environnement marin, deux sujets sur lesquels il a déjà travaillé au Sénat, occupent également une place importante dans sa campagne.
Le sénateur sortant a commencé cette semaine sa tournée des communes avec des rencontres à Paea, puis à Taiarapu-Ouest et Taiarapu-Est. Il doit poursuivre dans les prochains jours ses déplacements auprès des conseils municipaux afin de présenter son bilan et ses propositions aux grands électeurs. À un peu plus d’un mois du scrutin, Teva Rohfritsch entend donc mener sa campagne sur le terrain, en défendant moins une appartenance politique qu’une expérience parlementaire et un programme tourné vers les tavana.
Lucie Ceccarelli pour Radio 1 Tahiti

