Le président de la Polynésie s’est envolé mercredi pour le 55ᵉ Forum des îles du Pacifique (Fip), accueilli par Palau. Un Fip où Moetai Brotherson veut débattre de l’exploitation minière des profondeurs, comparant le projet américain à la limite de la ZEE à « une bombe atomique sous-marine ». Il s’agit aussi de renforcer la coopération régionale sur la lutte contre l’ice en particulier, Guam faisant figure d’exemple sur sa prise en charge des addicts. Le chef de l’exécutif prépare aussi des rencontres avec des ONG et des « investisseurs privés » qui seraient prêts à aider à financer la gestion, le contrôle et la valorisation des nouvelles aires marines protégées. Explications de notre partenaire Radio 1 Tahiti.
Le Forum des îles du Pacifique plutôt que l’Assemblée de la Polynésie. C’est un choix pleinement assumé par Moetai Brotherson, qui, alors que les élus de l’Assemblée se préparaient à une séance plénière musclée sur le collectif 3 vendredi, s’est envolé dès ce mercredi pour Palau, qui reçoit, du 30 août au 4 septembre, le 55ᵉ sommet du Forum des îles du Pacifique.
Une édition qui devrait être marquée par la présence de représentants taïwanais, exclus des débats en 2025 aux Salomon, mais qui trouve à Palau un de ses derniers soutiens dans la région face à l’influence grandissante de la Chine.
Les 18 membres du forum -dont la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie qui fêteront les dix ans de leur adhésion à part entière- devraient aussi discuter de sécurité, autour de l’idée australienne de créer une architecture régionale rassemblant les forces de sécurité de la région. Ou encore de climat, un sujet permanent dans une région aux avant-postes des dérèglements mondiaux.
La mine profonde, « bombe atomique sous-marine à la limite de notre ZEE »
Moetai Brotherson, lui, entend bien remettre sur la table le sujet -brûlant localement, mais aussi à l’échelle du Pacifique- de l’exploitation minière des grands fonds marins. « Je vous rappelle que j’ai écrit deux courriers au président de la République pour avoir son positionnement précis sur les velléités des États-Unis de venir faire de l’exploitation minière des fonds marins dans une poche qu’on appelle la poche du sud de Penrhyn, qui est entre nous, les îles Cook et les îles Kiribati », explique-t-il.
C’est tout simplement venir faire exploser l’équivalent d’une bombe atomique sous-marine, à la limite de notre ZEE. Si le Fip est divisé sur la question -certains États comme les Cook ou Nauru espèrent beaucoup, et déjà depuis de longues années, de la mine en eaux profondes-, une « large majorité » des pays du forum s’étaient exprimés contre l’exploitation des grands fonds en 2024.
Les équilibres ont-ils changé ? À voir. Les sujets océaniques devraient quoiqu’il arrive être discutés dès la première table ronde de cette 55ᵉ édition. Une réunion où devraient être notamment discutés les efforts de protection entrepris par les différents pays de la zone, notamment par la Polynésie, avec son réseau d’aires marines protégées créé en 2025, et renforcés il y a quelques mois malgré l’opposition des pêcheurs, du Tavini, et les doutes d’autres acteurs.
« Instaurer ces zones, c’était nécessaire, c’est ce qu’il faut faire, c’est ce qu’il fallait faire. On est félicité un peu partout pour ce qu’on a fait », balaie le président du Pays. « Maintenant, il faut pouvoir gérer et contrôler. Ça induit des budgets, sur lesquels l’État est partiellement au rendez-vous. Il a ses prérogatives, la surveillance de la ZEE, ou des pêches. Mais la surveillance des AMP, ça comprend d’autres éléments que simplement la surveillance de la ZEE et des pêches. Il faut donc se donner les moyens de faire ce contrôle et cette gestion. »
AMP : discussions financières avec des ONG et des « investisseurs privés »
Autour de la table, dimanche, les chefs d’État et de gouvernement du Pacifique rencontreront des ONG internationales et des « investisseurs privés », « disposés à venir nous aider à financer tout ça », explique ainsi Moetai Brotherson. Les mêmes ONG -comme Pew Bertarelli, Blue Nature ou le Bezos Earth Fund- qui ont promis 1,5 milliard de francs sur une période de trois ans au pays il y a quelques mois, soulèvent des interrogations de l’État et des accusations d’ingérence des pêcheurs ?
« C’est plus large », répond le chef du gouvernement. « Là, ce qu’on vise, c’est ce qu’on appelle un PFP (pour Project Finance for Permanence, ndlr). C’est un programme pluriannuel qui peut s’étaler jusqu’à 15, 20 ans, avec au bout, à la clé, la mise en place d’un modèle qui puisse être économiquement autoalimenté. Mais il faut bien amorcer la pompe. Donc on a, au-delà des ONG qui étaient déjà présentes dans le Te Moana Collective, d’autres ONG et des investisseurs privés qui sont intéressés pour venir nous donner un coup de main, sans pour autant remettre en question notre souveraineté sur notre ZEE. »
Ces discussions sont-elles un pied de nez à l’État ? Non, l’État a vocation à intervenir dans ses prérogatives. « On sera là demain, après-demain, pour appeler l’État à mettre les moyens nécessaires dans le champ de ses prérogatives. Mais encore une fois, les AMP, ça déborde, ça dépasse les simples prérogatives de l’État. Donc sur ce qui revient au pays, il faut qu’on l’assume, et pour assumer, il faut qu’on ait des moyens. Alors, soit demain, l’État me dit : « Écoutez, dans notre grande générosité, et parce qu’on aime la Polynésie, on va venir vous donner ces moyens. » Moi, je ne dis pas non, mais vu le contexte budgétaire national, j’ai quelques doutes sur cette possibilité-là. »
Moetai Brotherson précise aussi « qu’il ne s’agit pas d’avoir une milice privée qui va venir surveiller nos AMP ». Mais à l’entendre, les 1,5 milliard du Te Moana Collective, en partie consommés par des programmes en partenariat avec les ONG, ont surtout permis de -hors quelques actions directes, aux Gambier notamment- « dimensionner les besoins » et lancer les études nécessaires à la gestion des AMP. « Une fois qu’on aura le résultat de ces études, il va bien falloir mettre en place, acheter des bateaux, louer de la capacité satellite, mettre en place des bouées intelligentes, je ne suis pas préjugé, moi, des solutions techniques. Mais faudra bien les implémenter. »
L’exemple de Guam pour combattre l’ice
Autre « gros sujet » de ce Fip, déjà évoqué aux Salomon, celui de la lutte contre les trafics et la consommation de drogue, en particulier celui de l’ice. La situation est « grave » en Polynésie, elle l’est encore davantage aux Fidji, et « les îles Salomon commencent à s’inquiéter, les Samoa aussi, les Tonga »…
« Tout le monde commence à être très inquiet sur le sujet de l’ice. Et on a parmi tous les pays qui viennent au forum un territoire américain qui est Guam, qui a une longue expérience sur ce sujet puisqu’ils ont été les premiers à recevoir l’ice chez eux, note le président du Pays. Ils ont mis aujourd’hui en place des solutions, notamment sur la prise en charge des addicts, qui sont très intéressantes et dont on va à nouveau discuter au forum de Palau. »
Il s’agit d’importer les bonnes idées ? « En tout cas de coopérer », répond Moetai Brotherson. Au niveau de l’État, il y a déjà cette coopération des polices, des douanes, des forces armées qui permettent de faire des interceptions régulières. Pour le pays, compétent en matière de prévention et de prise en charge, il s’agit de partager les bonnes pratiques. « Ce qui nous intéresse à Guam, c’est qu’ils ont développé deux filières, une filière classique, médicalisée, et ils ont une deuxième filière qui est plus basée sur les pratiques communautaires. Chez nous, on est très sensible à ça, donc un mécanisme basé sur ce fondement communautaire, un lien à la nature, à la culture, c’est ce qu’on veut pouvoir examiner de manière détaillée pour éventuellement l’amener chez nous. »
Charlie René pour Radio 1 Tahiti

