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Grandes figures des Outre-mer : Teuira Henry, précurseure de l’ethnologie polynésienne moderne
Teuira Henry (1847-1915) ©Wikimedia Commons

Outremers 360 poursuit sa série hebdomadaire sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer. Nous nous penchons aujourd’hui sur le parcours intellectuel novateur de la Polynésienne Teuira Henry. Cette dernière occupe en effet une position majeure dans l’historiographie et l’ethnologie polynésiennes, majoritairement écrites, jusque-là, par des hommes européens ou américains. L’ensemble de son travail — fondé sur la collecte, la traduction et la mise en forme des traditions orales tahitiennes — constitue l’une des sources primaires essentielles pour l’analyse des sociétés de la Polynésie orientale avant la christianisation et la colonisation.

Teuira Henry naît à Tahiti en janvier 1847 (le jour exact diffère selon les sources). Fille d’Isaac Shepherd Henry et d’Eliza Orsmond Henry, elle est également la petite‑fille de William Henry et de John Muggridge Orsmond, deux des premiers missionnaires protestants de la London Missionary Society installés dans les îles de la Société. Cette double ascendance, à la fois britannique et polynésienne, façonne précocement son rapport aux langues, aux savoirs et aux traditions locales. Formée à l’école missionnaire de Papeete, Teuira Henry acquiert une parfaite maîtrise du tahitien, de l’anglais et du français, compétences linguistiques qui deviendront déterminantes dans son futur travail de transcription et de traduction des traditions orales.

Elle devient ensuite enseignante et exerce pendant près de vingt ans à l’école Viennot de Papeete. Teuira y dispense des cours de français et d’anglais, à une époque où, faut-il le préciser, l’accès des femmes aux études supérieures demeure fortement restreint. Son activité pédagogique ne se limite toutefois pas à Tahiti : entre 1890 et 1906, elle enseigne également à Honolulu (Hawaï), notamment à la Royal School et à la Kaahumanu School. Cette circulation entre Tahiti et Hawaï l’inscrit dans un espace intellectuel particulièrement riche au sein duquel se croisent missionnaires, linguistes, ethnologues et administrateurs coloniaux.

 Anthropologue avant la lettre

Dans le même temps, Teuira Henry s’attelle à une entreprise majeure qui consiste à reconstituer, organiser et traduire les matériaux ethnographiques recueillis par son grand‑père, John Muggridge Orsmond, entre 1817 et 1856. Celui‑ci avait rassemblé un corpus exceptionnel comprenant récits cosmogoniques, généalogies aristocratiques, traditions historiques, chants rituels et savoirs techniques — navigation, astronomie et organisation sociale. Son manuscrit ayant été égaré, Teuira Henry entreprend une reconstitution méthodique de cet ensemble à partir de notes fragmentaires, qu’elle complète par ses propres enquêtes auprès de détenteurs de traditions.

Elle ne se limite pas à une simple transcription mécanique des documents. Teuira Henry rassemble également d’autres savoirs ancestraux, sollicite des informateurs connaissant encore les récits du passé, les traduit, les confronte et les ordonne de manière systématique. Elle devient ainsi, progressivement, une véritable enquêtrice de terrain, bien avant que les méthodes modernes de l’ethnologie et de l’anthropologie ne soient pleinement institutionnalisées. Comme son grand-père, son travail embrasse un ensemble d’une remarquable diversité : religion traditionnelle, mythologies, généalogies, conflits et rivalités entre chefferies, cérémonies, récits légendaires, toponymie, navigation, astronomie...

 Son manuscrit est publié en anglais en 1928, treize ans après sa mort, par le Bernice Pauahi Bishop Museum de Honolulu, sous le titre Ancient Tahiti. Cet ouvrage ethnologique de référence pour la Polynésie est ensuite traduit par la Société française des Océanistes du Musée de l’Homme. Intitulé Tahiti aux temps anciens, il paraît en 1961. Dans son édition originale, le document compte 650 pages. Mais bien avant son décès, les travaux de Teuira Henry se retrouvent dans le prestigieux Journal of the Polynesian Society, apportant une contribution essentielle aux études de la société et de la culture tahitiennes dans les cercles intellectuels du Pacifique.

Ses publications témoignent de l’ampleur de ses centres d’intérêt. En 1893, elle consacre une étude à Te Umu‑Ti, une cérémonie de Raiatea. En 1901, elle publie un travail sur le folklore tahitien, suivi en 1907 d’une analyse dédiée à l’astronomie traditionnelle. En 1911, elle revient sur les ari‘i (chefs coutumiers) de Tahiti, puis en 1912 s’intéresse à la version tahitienne des noms de Raiatea et de Taputapuatea. Par l’ensemble de ces contributions, Teuira Henry s’impose comme l’une des rares femmes polynésiennes de son époque à intervenir directement dans les réseaux universitaires internationaux consacrés à l’Océanie.

Un héritage pour les générations futures

En 1993, les éditions Gallimard publient Mythes tahitiens, une version expurgée (notamment des textes en tahitien) et commentée de Tahiti aux temps anciens. Le document reprend les grands thèmes des traditions orales développés dans ce dernier ouvrage : cosmogonies, généalogies, mythes héroïques, rituels et pratiques religieuses ainsi que puissances symboliques comme l’océan, le ciel, le feu et les cycles du temps.

Deux ans plus tard, les éditions Kalamakū de Honolulu font paraître, en anglais, Voyaging Chiefs of Havaiʻi. Dans ce livre, Teuira Henry étudie une catégorie de chefs polynésiens — les aliʻi dont le pouvoir, le prestige et la légitimité reposaient principalement sur la maîtrise des réseaux maritimes. Elle désigne ainsi des chefs navigateurs, exerçant une autorité fondée sur le mana (la force vitale) et la généalogie sacrée.

Teuira Henry s’éteint le 23 janvier 1915, à l’âge de 67 ans, à Paea, à Tahiti. Sauf les textes parus dans The Journal of the Polynesian Society, elle ne verra donc jamais la publication de l’œuvre à laquelle elle avait consacré une partie essentielle de sa vie. Plus d’un siècle après sa disparition, elle apparaît cependant comme une pionnière de la sauvegarde du patrimoine intellectuel, spirituel et culturel tahitien. Elle avait en effet compris très tôt que la disparition des derniers détenteurs de la tradition orale entraînerait celle d’une portion considérable de la mémoire de son pays. En recueillant les mythes, les généalogies, les chants, les récits et les divers savoirs, Teuira Henry a contribué à préserver une part substantielle de cet héritage pour les générations futures.

 PM 

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