Grandes figures des Outre-mer : Marau Taʻaroa, dernière reine de Tahiti

La reine Marau Taʻaroa (1860-1935), âgée de 29 ans sur la photo ©DR

Grandes figures des Outre-mer : Marau Taʻaroa, dernière reine de Tahiti

Outremers 360 poursuit sa série hebdomadaire sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer. Nous nous penchons aujourd’hui sur le parcours atypique de la dernière reine de Tahiti, Marau Taʻaroa, marié brièvement au dernier roi de la lignée des Pōmare. Éduquée en partie en Australie, trilingue, Marau joua un rôle décisif dans la transmission de la mémoire et de l’histoire tahitienne précoloniale, au point de devenir une référence en la matière.

Johanna Marau Taʻaroa a Tepau Salmon naît le 24 avril 1860 de l’union d’Alexander Salmon, un négociant anglais, et de la princesse Oehau, dénommée également Ariʻi Taimaʻi, fille adoptive de la veuve du roi Pōmare II -le père de Pōmare III et IV. Marau est la septième des neuf enfants du couple. Sa mère fait partie de la dynastie Teva, rivale traditionnelle de la lignée Pōmare, qui sont en lutte d’influence pour le leadership à Tahiti.

Marau Ta'aroa à l'âge de 15 ans, à l'époque où elle s'est mariée

En 1869, sa riche famille envoie Marau étudier au Sydney Ladies’ College en Australie, où elle passera un peu plus de quatre ans. Dans un article écrit par Nicholas Hoare, alors doctorant en histoire du Pacifique à l’Australian National University et publié par le site The Conversation en 2019, il affirme qu’on la prenait facilement pour une Espagnole dans la capitale. « Bien que peu de choses soient connues sur son séjour à Sydney, si ce n’est un souvenir marqué de bains glacés et de moutons australiens désagréables, l’éducation australienne de Marau fut interrompue à l’âge de 14 ans lorsqu’elle fut convoquée chez elle pour épouser le prince Ari’i-aue », ajoute-t-il. 

Un étrange couronnement

Marau Taʻaroa épouse en effet le prince héritier et futur Pōmare V, le fils de la reine Pōmare IV, en janvier 1875. Ce mariage est plus une question d’opportunité stratégique (alliance des Teva et des Pōmare) que d’amour. Âgé de 21 ans de plus que l’adolescente, le prince souffre par ailleurs d’alcoolisme chronique. Pour fuir son mari, Marau passe la plupart de son temps chez sa mère à Papara.

Le 17 septembre 1877, la reine Pōmare IV décède. En dépit de leur séparation, Marau et le prince Ari’i-aue sont couronnés le 24 septembre. En effet, l'amiral français Paul Serre les persuade de faire la paix, et leur union est approuvée par l'Assemblée législative de Tahiti et des Français. 

Épouse du nouveau roi Pōmare V, la jeune fille devient de facto reine. Le règne de Pōmare V ne va pas durer longtemps. Affaibli physiquement et mentalement par son état de santé, il abdique en 1880 sous la pression de la France, et concède complètement Tahiti et ses dépendances à la puissance occupante, qui devient une colonie sous le terme d’Établissements français de l'Océanie.

La reine Marau, sa fille Teri'i-nui-o-Tahiti et la princesse hawaïenne Abigail Kawānanakoa, 1929 ©Hawaii State Archives

En 1884, Marau Taʻaroa décide de voyager en Europe, plus particulièrement à Paris où elle est reçue par les élites aristocratiques et culturelles. Le couple, qui ne s’était jamais entendu, divorce finalement en 1888. Pōmare V meurt prématurément en 1891, mettant un terme définitif à la dynastie familiale, leurs trois enfants, deux filles et un garçon, que le monarque avait refusé de reconnaître, étant exclus de l’héritage royal. Divorcée et sans aucune appétence pour le pouvoir, Marau restera pour l’histoire une reine « consort ».

Mais Marau continue de jouer un rôle important dans la société, et elle s’active. Très cultivée, elle fait une connaissance décisive en la personne de l’écrivain américain Henry Brook Adams. Avec lui, Marau recueille les récits de sa mère sur de nombreux pans de l’histoire précoloniale et des traditions de Tahiti, du point de vue de la dynastie Teva. Cela donne lieu à la publication en 1901 d’un livre en anglais, The Memoirs of Arii Taimai, signé par Adams, un document de référence pour l’ethnographie tahitienne.

Transmission de l’histoire

Marau intervient aussi là où on ne l’attend pas. Lorsque d’importants gisements de phosphate sont mis au jour sur l’île de Makatea en 1907, elle freine l’avancée d’un consortium anglo‑français et utilise son influence pour conclure des accords avec des propriétaires terriens locaux, tout en sachant qu’elle n’a pas les moyens d’exploiter elle‑même cette ressource. Cela lui rapporte une somme de 75 000 francs de l’époque, plus une redevance de 37 centimes et demi par tonne de phosphate extraite. 

La tombe de la reine Marau au cimetière de l'Uranie à Papeete

Marau s’éteint le 2 février 1935 à Papeete, non sans avoir auparavant transmis son histoire à sa fille Takau, comme l’avait fait sa mère avec elle. Ce récit sera édité en 1971 sous le titre Mémoires de Marau Ta’aroa, dernière reine de Tahiti, par la Société des Océanistes. En 2019, un autre manuscrit rédigé par Takau dans les années trente est retrouvé par hasard dans un appartement familial à Nice, qui donnera lieu à la publication par un de ses descendants, Raanui Daunassans, de Marau Taaroa, dernière reine de Tahiti en 2024 (éditions Au vent des îles).

Dans la mémoire collective tahitienne, Marau Ta'aroa est un pont entre les traditions tahitiennes pré-coloniale et le monde occidental, participant notamment à la transcription des mémoires de sa famille et à la publication des récits historiques de Tahiti. Un destin qui rejoint celui de Teuira Henry, une ethnologue, folkloriste, linguiste, historienne et pédagogue tahitienne, dont le texte Tahiti aux temps anciens est un édifice de connaissance de l'époque pré-coloniale.

PM

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