Après quinze années passées dans l’Hexagone, de Publicis à Deloitte puis Accenture, Sandrine Fain a choisi de revenir sur son île natale. Entrepreneure, spécialiste de l’innovation et engagée auprès de la French Tech et du MEDEF Réunion, elle porte une conviction : les contraintes de La Réunion peuvent devenir des solutions exportables, à condition de partir du terrain et de redonner aux femmes toute leur place. Pour Outremers360, elle revient sur son parcours, son retour au péi et ses ambitions pour le territoire.
Partir sans se retourner…
À 18 ans, lorsqu’elle quitte La Réunion pour une école de commerce à Paris, Sandrine Fain part avec la certitude de son avenir. Elle commence par la finance avec un plan presque parfaitement établi Elle se découvre des facilités dans ce domaine, mais comprend rapidement que la réussite promise ne suffit pas. Première bifurcation. Elle choisit la communication et les relations publiques, rejoint Publicis et travaille pour de grandes marques. La voie semble sûre. Pourtant, une nouvelle fois, quelque chose résiste.
Le décalage entre ses convictions et les millions investis dans les campagnes publicitaires finit par créer, dit-elle, « un petit problème d’alignement ». Elle quitte Publicis, devient indépendante et accompagne des entreprises dans leurs transformations. Lorsqu’un dirigeant lui confie la digitalisation de ses usines et l’accompagnement de plus de 600 salariés, elle doute : « J’avais le syndrome de l’imposteur à ce moment-là. » Mais, plutôt que de reculer, elle suit un MBA en management et gestion des entreprises, en cours du soir à la Sorbonne.
Chez Deloitte, elle participe à la création d’une équipe d’innovation pensée comme « une start-up dans un grand groupe ». Elle contribue à bâtir un laboratoire de 600 mètres carrés dédiés aux questions stratégiques, managériales ou technologiques. L’équipe passe rapidement de trois à seize personnes et la méthode est ensuite dupliquée en interne à l’international. Elle poursuit cette trajectoire chez Accenture, dans le design business et l’expérience appliqués aux services financiers. Tout pourrait, une nouvelle fois, sembler tracé. Mais en 2021, Sandrine Fain réécrit à nouveau le scénario. Alors enceinte, elle décide de « rentrer à La Réunion parce que j’avais envie que ma fille grandisse ici. »
Retour o péi
Le 20 novembre 2021, quinze ans après son départ, Sandrine Fain revient sur une île où elle pensait ne jamais se réinstaller. : « Quand j’ai quitté La Réunion, je me disais : je ne vais plus retourner, parce que rien ne change. »
Le retour agit alors comme un déplacement du regard. Elle découvre un écosystème économique plus structuré, des entreprises, des entrepreneurs et une génération de Réunionnais revenus, comme elle : « L’idée, c’est de se dire comment je peux mettre cette expertise et cette expérience à profit pour participer au développement de mon territoire. »
À La Réunion, Sandrine Fain crée Nomad by Design (Nomad by Design), un studio consacré à l’innovation et à la transformation des entreprises. Elle y développe une approche de business design, qui consiste à partir d’un problème concret pour repenser un modèle économique, un service ou une organisation en fonction des usages réels. Il s’agit, alors, de « créer des solutions en partant de l’utilisateur », puis de les tester, de les ajuster, de réitérer et de les construire de manière collaborative. Elle accompagne ainsi des TPE, des PME et de grands groupes sur des enjeux de stratégie, de résilience ou de transformation dans un marché qui évolue, lorsque les modèles existants ne suffisent plus.
Dans le prolongement de cette activité, elle lance 4 Impact Studio (4 Impact Studio | Startup Studio à Impact - La Réunion, Outremer, Océan Indien), un startup studio à impact. L’objectif n’est plus seulement d’accompagner des entreprises existantes, mais de créer de nouvelles solutions à partir des défis propres au territoire.
Transformer les contraintes en opportunités
Elle refuse de considérer l’insularité comme une faiblesse. « On est une petite île avec 900 000 habitants », reconnaît-elle, mais cette échelle peut aussi devenir une force : « Pour tester quelque chose, c’est quand même magique, parce qu’on est sur un petit territoire, et puis après on va plus loin. » Souveraineté alimentaire, énergie, inégalités : l’île concentre, selon elle, des défis qui en font « un vrai laboratoire d’expérimentation ». Sa conviction tient désormais en une formule : « Les contraintes, pour moi, ce ne sont que des opportunités. » À condition de savoir les transformer en solutions utiles au territoire, puis capables de voyager au-delà de ses frontières.
Du local au global : inverser l’ordre établi
Sa méthode tient en une formule : partir du local pour aller au global. Là où les grands groupes appliquent souvent des solutions conçues ailleurs, Sandrine Fain défend une innovation qui commence par les habitants, les usages et les réalités du terrain.
Cette ambition passe aussi par un changement de géographie mentale. Longtemps tournée presque exclusivement vers Paris, La Réunion doit, selon elle, regarder davantage vers son environnement régional : Maurice, Madagascar, les Seychelles, les Comores, le Kenya et l’Afrique de l’Est. Ses déplacements dans l’océan Indien et au Kenya l’ont confortée dans cette certitude : « On a énormément de points communs […] et on a surtout moyen de coopérer, de faire des choses ensemble pour aller plus vite », affirme-t-elle.

Engagée pour La Réunion
Cette ambition régionale, Sandrine Fain la porte également à travers ses deux mandats bénévoles. Vice-présidente exécutive de la French Tech La Réunion, elle travaille à renforcer la visibilité des start-up locales et à mieux les connecter aux réseaux, aux financements et aux marchés extérieurs. De retour du salon Vivatech, elle affirme « On n’a pas du tout à rougir », convaincue que le territoire compte « des entreprises, des start-ups qui sont incroyables », mais qui ont encore besoin de visibilité, de confiance, de financements et de commandes pour changer d’échelle.
Coprésidente des Femmes du MEDEF Réunion, elle partage avec la présidente du MEDEF Réunion, Katy Hoarau, l’ambition de développer la coopération régionale. Elle défend ainsi un axe Sud-Sud fondé. : « L’idée, c’est de coopérer pour créer un grand ensemble dans l’océan Indien, résoudre des problématiques similaires et, sans doute, simplifier certains échanges », résume-t-elle.


Repenser la place des femmes
Cette ouverture régionale ne peut toutefois se faire sans une meilleure représentation des femmes dans les lieux de décision. Car selon elle, le conditionnement commence dès l’enfance : « On nous met tout de suite dans des cases », observe-t-elle, en rappelant que les filles sont encore souvent encouragées à être sages, calmes et discrètes tandis qu’on attend de l’audace et de l’ambition chez les garçons. À l’âge adulte, cette éducation peut nourrir la peur du jugement et le sentiment de ne pas être suffisamment légitime. « Il y a tout un enjeu de déconditionnement », estime-t-elle. Sa réponse passe par le mentorat, la formation, la transmission des codes et la mise en lumière de rôles modèles issus de tous les secteurs et de tous les milieux.
Savoir partir pour mieux revenir
Pour Sandrine Fain, le départ n’est ni une rupture ni un renoncement. Il constitue une étape de formation. « Partir, ça permet d’aller voir de nouvelles cultures, de rencontrer de nouvelles personnes, de tester de nouvelles choses », dit-elle. L’enjeu, ensuite, est de transformer cette expérience en ressource pour le territoire.
Le retour, réel ou symbolique, ne passe d’ailleurs pas nécessairement par une réinstallation à La Réunion. Il peut aussi prendre la forme d’un réseau, d’une expertise partagée ou d’un lien maintenu avec la diaspora. Sandrine Fain imagine cette dynamique comme « un énorme puzzle » : « dont les pièces, à un moment, vont toutes se rassembler »

