À La Réunion, la filière canne-sucre demeure un pilier économique stratégique, portée par un modèle agro-industriel intégré et fortement normé. Leader européen des sucres roux et blonds de canne, un marché de niche dont elle détient jusqu’à 30 %, la filière mise désormais sur une IGP, en cours d’examen à Bruxelles, pour sécuriser ses débouchés face à une concurrence internationale de plus en plus vive. Présente au Salon international de l'Agriculture, Sylvie Le Maire, déléguée générale du Syndicat du Sucre de La Réunion revient pour Outremers360 sur les enjeux de cette filière.
Structurée autour d’un modèle agro-industriel intégré qui valorise l’ensemble des composantes de la canne et respecte des normes européennes parmi les plus exigeantes, la filière canne-sucre de La Réunion s’est imposée comme un acteur clé du marché des sucres de spécialités. La moitié des sucres produits à La Réunion sont des sucres de spécialités. Il s’agit de sucres roux et blond de canne. Le marché européen de sucres de spécialités est un marché de niche représentant 1.5% du marché européen du sucre. La production réunionnaise représente entre 25 et 30% de part de marché des sucres de spécialités.
Mais dans un contexte de concurrence internationale accrue et d’ouverture commerciale, la filière canne-sucre de La Réunion cherche à sécuriser ses débouchés. Son Indication géographique protégée (IGP), déjà validée au niveau national, est désormais transmise à Bruxelles. L’objectif affiché est de mieux protéger l’origine réunionnaise et de soutenir la compétitivité du sucre européen, notamment face à des importations bénéficiant d’un accès facilité au marché de l’UE. « Il faut que les consommateurs puissent reconnaître le sucre roux de canne d’origine européenne », plaide Sylvie Le Maire, déléguée générale du Syndicat du sucre de La Réunion.
Un produit européen exposé à une concurrence mondiale asymétrique
Alors que le sucre blanc de betterave domine très largement le marché européen, la filière réunionnaise se distingue par la production d’un sucre de canne unique dans l’Union européenne. La France est, en effet, le seul État membre à en produire, via trois territoires ultramarins, La Réunion, la Guadeloupe et la Martinique, dont seuls les deux premiers exportent vers l’Europe continentale.
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Mais la pression concurrentielle ne vient pas du continent. À l’échelle mondiale, « 80 % du sucre produit est issu de la canne », rappelle Sylvie Le Maire, ce qui place la production réunionnaise directement face à des pays concurrents non-européens, historiquement les pays ACP/PMA et depuis 2013, les pays d’Amérique latine. En effet, l’Union européenne a progressivement ouvert son marché à de nombreux pays tiers via des dispositifs préférentiels. Au total, « vous avez à peu près 79 États qui bénéficient d’un accès total au marché européen sans droits de douane ».
En conséquence, la filière réunionnaise, soumise à des coûts de production européens (sociaux, sanitaires et environnementaux) se retrouve en concurrence avec des sucres importés dans l’UE jusqu’à « 300 € moins cher ». La déléguée générale dénonce une concurrence qu’elle estime déloyale.
Paris défend les « clauses miroirs », destinées à imposer aux importations les mêmes exigences que celles appliquées aux producteurs européens. Mais sur le terrain, la filière reste dubitative quant à leur efficacité. « Le problème, c’est : qui contrôle ? C’est très bien sur le papier, mais derrière il faut la force de frappe pour aller contrôler les importateurs », souligne Sylvie Le Maire.

Jugés lourds et incertains, les mécanismes correctifs a posteriori peinent à convaincre. « Nous privilégions des règles fixées en amont, qui nous placent d’emblée à égalité, plutôt que des mécanismes correctifs a posteriori. Les clauses de sauvegarde ne fonctionnent pas. », précise-t-elle.
Dans ce contexte, les exportations réunionnaises vers l’Europe restent rendues possibles notamment grâce au programme POSEI, qui compense une partie des surcoûts liés à l’insularité et à l’éloignement. En revanche, la conquête de marchés hors Europe demeure structurellement plus difficile, en raison de ces handicaps logistiques et d’une concurrence mondiale particulièrement agressive.
L’IGP : affirmer l’origine européenne
C’est dans ce contexte que l’IGP devient un enjeu stratégique pour protéger et valoriser une origine, un savoir-faire, une chaîne de production, et fidéliser des distributeurs européens. Derrière l’IGP, l’idée est simple : donner aux consommateurs un repère officiel, le logo jaune et bleu de l’UE, pour distinguer le sucre réunionnais de ceux importés.
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Et surtout, l’IGP crée une règle commerciale forte dès lors qu’elle est utilisée : « à partir du moment où les distributeurs en font un outil marketing de qualité, ils ne peuvent plus mélanger les sucres qu’ils achètent », insiste-t-elle. Autrement dit : si un paquet affiche l’IGP « Sucre de l’île de La Réunion », il ne peut pas contenir « moitié Belize, moitié Réunion », comme cela peut se pratiquer aujourd’hui via la diversification des approvisionnements.
« Ce n’est pas une exclusivité imposée », nuance-t-elle : « un acheteur peut continuer à vendre d’autres sucres. Mais s’il choisit de revendiquer l’origine européenne via l’IGP, il doit s’y tenir. »
Le dossier dont l’instruction démarre au niveau européen
Le dossier validé au niveau national en décembre 2025 vient d’être transmis au niveau européen. « On nous dit que l’instruction peut prendre entre six mois et deux ans », rapporte Sylvie Le Maire. Elle espère une validation plus rapide, « dans l’année », au regard des tensions de marché.
Car l’IGP n’est pas un aboutissement symbolique : c’est une carte supplémentaire pour tenir sur un marché concurrencé. « Les consommateurs sont de plus en plus attentifs à l’origine des produits », avance-t-elle, en citant des réussites comme le sel de Guérande ou la clémentine corse. L’enjeu, rappelle-t-elle, est de mieux sécuriser le débouché européen : « notre seul marché c’est l’Union européenne ».
Une économie circulaire « zéro déchet », socle de la filière
La spécificité de la filière réside dans son modèle circulaire, « tous les composants de la canne sont valorisés » souligne Sylvie Le Maire, qu’elle résume par la formule « canne-sucre-rhum-énergie ».
La fibre issue du broyage devient la bagasse, un combustible stratégique qui est la première source d’énergie renouvelable de l’île. Les résidus organiques sont, eux, réinjectés dans les champs comme des fertilisants pour les sols. Au cœur du process, le jus clair chargé en saccharose est dirigé vers la fabrication des sucres de canne, notamment les sucres roux naturellement colorés. Une fois ce sucre extrait, la mélasse entre à son tour dans la boucle selon trois usages, alimentation bovine, production de rhum traditionnel, et, en cas d’excédent, transformation en éthanol pour une valorisation énergétique.

Ce modèle circulaire s’inscrit dans un cadre réglementaire européen strict. La filière met en avant des pratiques encadrées et une approche agroécologique : « On n’utilise pas de fongicides, ni d’insecticides, la filière est très vertueuse », souligne la déléguée générale qui rappelle que « c’est le process sucrier qui va déterminer le type de sucre produit. C’est ce savoir-faire industriel qui permet d’obtenir des sucres de spécialités, lesquels seront bientôt, nous l’espérons, labellisés IGP ».
La filière sucre de La Réunion est le premier employeur privé de l’île. On dénombre 2 300 agriculteurs canniers. La filière canne-sucre-rhum-énergie représente aujourd’hui près de 15 000 emplois directs, indirects et induits.
Chiffres-clés de la filière sucre réunionnaise
Les « sucres de spécialités », un marché de niche
*Données douanes en année civile |





















