SÉRIE. Infrastructure en Outre-mer : Le barrage de Petit-Saut, en Guyane, un choix hydroélectrique visionnaire quarante ans avant la transition énergétique

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SÉRIE. Infrastructure en Outre-mer : Le barrage de Petit-Saut, en Guyane, un choix hydroélectrique visionnaire quarante ans avant la transition énergétique

Outremers360, en partenariat avec Méridiam, poursuit sa série consacrée aux grands chantiers qui transforment durablement les territoires ultramarins. Routes, ports, ponts, équipements majeurs : ces infrastructures ont changé la vie quotidienne, remodelé les territoires et parfois ouvert de nouvelles perspectives de développement. Dans des espaces soumis à des contraintes géographiques, climatiques et humaines singulières, construire outre-mer ne relève jamais du simple aménagement. Derrière chaque ouvrage, il y a une ambition politique, des défis techniques hors normes, des choix financiers lourds et une promesse faite à l’avenir.

Deuxième volet de notre dossier : le barrage hydroélectrique de Petit-Saut, en Guyane. Porté par EDF, maître d’ouvrage du projet, et construit au cœur de la forêt amazonienne dans les années 1990, cet ouvrage titanesque a permis au territoire de sécuriser son approvisionnement électrique au moment où sa croissance démographique explosait. Pensé comme une réponse à une urgence énergétique, ce choix de l’hydroélectrique apparaît aujourd’hui étonnamment visionnaire, à l’heure où les enjeux de souveraineté énergétique et de décarbonation occupent le devant de la scène.

Pour Outremers360, Jimmy Cordelette, ingénieur en électrotechnique et automatismes chez EDF et aujourd’hui chef du pôle hydraulique de Petit-Saut, revient sur la genèse de ce chantier hors normes, ses défis techniques et environnementaux, ainsi que sur l’héritage d’un ouvrage devenu, plus de trente ans après sa mise en service en 1994, l’un des piliers du mix énergétique guyanais. Un témoignage qui s’inscrit aussi dans 50 ans de présence d’EDF dans les Outre-mer, où l’énergéticien accompagne depuis 1975 le développement des infrastructures énergétiques des territoires.

60% de l’électricité de la Guyane

Dans le silence épais de la forêt amazonienne, à une soixantaine de kilomètres de Kourou, un immense ouvrage de béton retient depuis plus de trente ans les eaux du fleuve Sinnamary. Invisible depuis les grands axes, peu connu hors de Guyane, le barrage hydroélectrique de Petit-Saut, d'une longueur de 1,735 kilomètres et haut de 37 mètres, est l’une des infrastructures les plus stratégiques des Outre-mer français.

Avec près de 60 % de l’électricité consommée en Guyane produite chaque année, il constitue le pilier du système électrique guyanais. Dans ce territoire isolé, non relié aux réseaux du Brésil ou du Suriname, son rôle est parfois rapproché de celui du nucléaire dans l’Hexagone : une base de production indispensable, qui garantit l’équilibre et la sécurité d’alimentation du territoire.

©Roger Le Guen

Mais derrière cette infrastructure devenue familière se cache une histoire bien plus vaste : celle d’un pari industriel mené dans l’un des environnements les plus complexes du globe, d’une vision politique pensée pour accompagner le développement d’un territoire en pleine expansion et d’un chantier qui, dès les années 1980, interrogeait déjà les enjeux d’autonomie énergétique, d’adaptation au milieu naturel et de transition bas carbone.

La genèse d’un projet visionnaire dans une Guyane en pleine mutation

Au début des années 1980, la Guyane change d’échelle. Le territoire connaît une croissance démographique rapide, les villes du littoral se développent, tandis que le Centre spatial guyanais, à Kourou, poursuit sa montée en puissance. Les besoins électriques explosent. À l’époque, la consommation d’électricité guyanaise double tous les six ans.

Les centrales thermiques existantes ne suffisent plus. Pour EDF, une évidence s’impose progressivement : il faut construire une capacité de production à la hauteur des ambitions du territoire. En Guyane, l’enjeu est d’autant plus critique que le territoire appartient aux « zones non interconnectées ». Autrement dit, contrairement à l’Hexagone qui peut s’appuyer sur le réseau européen, la Guyane doit produire localement toute l’électricité qu’elle consomme.

L’hydroélectricité apparaît alors comme une réponse logique. « La Guyane possède un réseau hydrographique extrêmement important. Plutôt que de renouveler uniquement le thermique, le choix a été fait d’utiliser les ressources naturelles du territoire », explique Jimmy Cordelette.

Entre 1981 et 1987, les études se succèdent. Plus de 500 forages géotechniques sont réalisés pour déterminer le lieu le plus adapté. Le site de Petit-Saut, sur le fleuve Sinnamary, finit par s’imposer.

©EDF

La raison est autant géologique qu’hydrologique : un resserrement naturel du fleuve, associé à un socle granitique suffisamment stable pour supporter une infrastructure de cette ampleur. « Pour un ouvrage de génie civil comme un barrage, tout se joue dans les fondations », rappelle -t-il. Avec le recul, ce choix apparaît comme étonnamment visionnaire et précurseur.

Jimmy Cordelette, ingénieur en électrotechnique et automatismes chez EDF et aujourd’hui chef du pôle hydraulique de Petit-Saut

Construire l’impossible : une prouesse technique et d’ingénierie en pleine forêt amazonienne

Avant même de bâtir le barrage, encore fallait-il accéder au site. À la fin des années 1980, Petit-Saut est un espace enclavé au milieu de la forêt amazonienne. Il faut ouvrir des routes, installer des infrastructures de chantier, acheminer hommes, engins et matériaux dans un environnement isolé, soumis à un climat tropical particulièrement exigeant. « Construire en Guyane, c’est avant tout composer avec la saison sèche », résume Jimmy Cordelette. Car ici, le calendrier dicte la faisabilité du chantier. La fenêtre météorologique favorable est courte, généralement concentrée entre juillet et novembre. Le temps est compté.

Les travaux préparatoires débutent en 1987, avant le lancement du chantier principal en 1989. Pour relever le défi du temps, EDF fait alors un choix technologique audacieux : le béton compacté au rouleau, une méthode encore peu utilisée dans des conditions tropicales de cette ampleur. L’objectif est clair : construire vite. Contrairement au béton armé classique, cette technique permet d’accélérer considérablement les cadences grâce à des couches successives compactées au rouleau compresseur. La formulation du béton fait même l’objet de près de deux années d’études afin de mettre au point un mélange adapté aux contraintes climatiques guyanaises.

Chantier du barrage 1992  ©Alain Barreau

Le pari est tenu. En seulement cinq mois, près de 250 000 mètres cubes de béton sont coulés. L’essentiel de l’ouvrage sort de terre au cours d’une seule saison sèche, un exploit technique encore salué aujourd’hui.

« Trente ans plus tard, lors de récents travaux de maintenance, EDF a d’ailleurs réutilisé quasiment la même « recette » de béton que celle employée au début des années 1990. » précise Jimmy Cordelette.

Le barrage est mis en service en 1994. Doté de quatre turbines Kaplan à axe vertical, il atteint une puissance installée d’environ 116 mégawatts.

Barrage de Petit-Saut © Riri97

Un héritage humain

Au plus fort de l’activité, plusieurs milliers de personnes travaillent sur le site dans le cadre d’un consortium mobilisant différentes expertises.

Certaines trajectoires professionnelles sont intimement liées à Petit-Saut. Un ancien technicien sous-traitant ayant participé aux forages initiaux rejoindra durablement EDF, tandis qu’un ancien restaurateur du chantier développera plus tard une activité de restauration autour du lac.

Autant de traces discrètes d’un projet qui a profondément bouleversé le territoire.

Préserver l’environnement : création d’un comité scientifique

À sa naissance pourtant, Petit-Saut suscite de nombreuses interrogations. L’inondation de plusieurs centaines de kilomètres carrés de forêt amazonienne soulève des critiques et des inquiétudes sur ses impacts environnementaux. Comment transformer un fleuve en immense retenue d’eau sans bouleverser durablement l’écosystème ?

EDF décide alors d’intégrer la question environnementale dès la conception du projet. Environ 5 % du coût global du chantier est consacré aux études scientifiques et aux mesures d’accompagnement.

Un comité scientifique indépendant est créé pour observer les transformations du milieu, suivre l’évolution de la faune et de la flore et analyser les conséquences du passage d’un écosystème fluvial à un environnement lacustre. « À cet effet, on a une des plus grandes bases de données mondiales qui existe dans ce milieu-là » souligne le Chef de pôle.

Des campagnes de sauvetage animal sont organisées pendant la montée des eaux. Des systèmes de réoxygénation sont également installés afin de préserver la qualité de l’eau rejetée en aval.

Barrage de Petit- Saut ©Roger Le Guen
Système d'oxygénation des eaux en aval du barrage de Petit-Saut ©Riri97

 Le plus vaste lac artificiel de France

Petit-Saut est devenu au fil des décennies une base d’observation unique au monde. Le paysage a changé, et la biodiversité s’est réorganisée. Loutres géantes, jaguars, capybaras ou tapirs y sont aujourd’hui observés régulièrement, transformant le site en véritable laboratoire à ciel ouvert.

Avec une superficie d’environ 365 km², soit plus de trois fois la surface de Paris, le lac de Petit-Saut est aujourd’hui le plus vaste lac artificiel de France. Long d’environ 85 kilomètres, il atteint jusqu’à 35 mètres de profondeur et renferme près de 3,5 milliards de mètres cubes d’eau. À pleine capacité, la retenue représente environ 0,3 % de la surface totale de la Guyane.

©EDF 
Vue des ruines du bagne de Saut-Tigre sur le lac de Petit-SAut © Triton

Un anniversaire célébré dans toute la Guyane

En 2024, EDF Guyane a célébré les 30 ans de Petit-Saut à travers une série de visites du site. Une manière de reconnecter les habitants à une infrastructure pleinement intégrée à l’identité énergétique du territoire.

Reste une question : un tel projet pourrait-il encore voir le jour aujourd’hui ?

Sans doute, mais pas dans les mêmes conditions. Normes environnementales renforcées, inflation des coûts, exigences accrues en matière de concertation. Un chantier de cette ampleur serait aujourd’hui sans doute beaucoup plus long à faire émerger.

Pour autant, Petit-Saut continue d’offrir des enseignements précieux. Sur le plan énergétique d’abord, en rappelant qu’un territoire isolé doit penser son autonomie dans la durée. Sur le plan environnemental ensuite, grâce aux données scientifiques accumulées depuis plus de trente ans sur les barrages tropicaux. Et surtout, sur le plan politique. Car derrière le béton et les turbines, Petit-Saut raconte avant tout une vision : celle d’un territoire qui a fait le pari audacieux d’utiliser ses ressources naturelles pour anticiper son avenir.

« À l’heure où la Guyane cherche à diversifier davantage son mix énergétique, solaire, biomasse, hydroélectricité, le barrage demeure la pierre angulaire du système électrique local. » rappelle avec fierté Jimmy Cordelette. La preuve qu’une grande infrastructure, lorsqu’elle est pensée à l’échelle d’un territoire, peut continuer à façonner durablement son avenir.