Sargasses aux Antilles : des potentiels de valorisation mais des freins financiers et réglementaires importants, analyse le Cerom

Échouage de sargasses en Martinique ©Outremers 360

Sargasses aux Antilles : des potentiels de valorisation mais des freins financiers et réglementaires importants, analyse le Cerom

Au‑delà des enjeux strictement environnementaux liés à la dégradation de la qualité des eaux et des écosystèmes côtiers, la problématique des sargasses est d’autant plus sensible qu’elle comporte une dimension sanitaire. Dans ce contexte, l’objectif est de faire émerger des filières de valorisation durables et circulaires. Les pistes les plus avancées aujourd’hui concernent la production d’engrais ou de bioéthanol, mais ces solutions restent encore au stade expérimental et n’ont pas atteint un niveau de déploiement industriel, observe une étude des Comptes Économiques Rapides pour l’Outre-mer (Cerom), associés à l’Insee, l’Iedom et l’AFD.

Qui ne connaît pas les sargasses ? Ces algues brunes et souvent nauséabondes qui envahissent les plages de la Caraïbe et présentent de forts risques sanitaires. Les Antilles françaises sont en première ligne face à ces arrivages. La Martinique comme la Guadeloupe semblent touchées dans des proportions similaires, même si les données disponibles ne permettent pas une comparaison rigoureuse. Cependant, l’ampleur des échouements varie selon les courants et la configuration des côtes caribéennes, de sorte que tous les littoraux ne sont pas affectés de la même manière.

« Dans le détail, en Martinique, 16% du littoral, soit environ 70 km, ainsi que 9 communes, sont régulièrement affectés par les échouements », relève le Cerom. « En Guadeloupe, les échouements de sargasses affectent régulièrement 14 communes de l’île, tandis que 3 autres sont concernées de manière plus sporadique. Au total, 12% du littoral, soit environ 83 km, sont touchés », ajoute l’organisme.

Au‑delà de leur impact sur les finances publiques, les arrivages de sargasses ont des conséquences très concrètes. Ils posent d’abord un problème sanitaire pour les habitants vivant à proximité des zones d’échouement, en raison des gaz toxiques libérés lors de la décomposition de ces algues. « D’après une étude réalisée en 2025 par le professeur Dabor Resière du CHU de Martinique, environ 700 patients auraient été concernés par des incidences suite à des expositions aux émanations de sargasses entre 2018 et 2025 », rapporte l’étude.

L’impact est également économique. En Martinique, une étude menée en 2018 par la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) a évalué pour la première fois les conséquences des arrivées de sargasses. Réalisée auprès de 517 entreprises situées dans les communes les plus touchées, elle a estimé les pertes économiques annuelles à 1,5 million d’euros. Établissements de bords de mer, professionnels du secteur maritime, pêcheurs, restaurants, logistique portuaire, activités nautiques, tous ces secteurs ont été perturbés par la pollution aux sargasses. Cette dernière provoque aussi la corrosion des métaux, affectant les équipements électroménagers, informatiques et automobiles.

« D’un point de vue environnemental, les arrivages de sargasses ont des impacts concrets, que ce soit sur la faune ou la flore. Ces échouements peuvent, par exemple, perturber les tortues lors de la ponte de leurs œufs. De même, les crabes, poissons, mollusques ou oursins peuvent être affectés. Au niveau côtier, ce sont les écosystèmes des mangroves qui sont directement impactés », souligne le Cerom. Par ailleurs, les sargasses libèrent des métaux lourds, comme de l’arsenic et du chlordécone, qui s’amoncellent dans le sol et les nappes phréatiques.

La collecte des sargasses s’est largement développée ces dernières années, mais le problème réside dans un manque de zones pour leur stockage. Idéalement, le stockage des sargasses devrait permettre de réaliser un pré‑traitement comprenant le dessablage, le tri, le séchage, le compactage ainsi que la stabilisation des jus et des gaz. Dans cette perspective, un site pilote est en préparation au Robert, en Martinique, tout comme à Saint‑François en Guadeloupe. Dans le cadre du prochain plan Sargasses, la Martinique estime que les dépenses liées au stockage s’élèveront à 1,4 million d’euros, tandis que la Guadeloupe prévoit un coût de 1,8 million d’euros.

Malgré ces nombreux problèmes, les sargasses peuvent présenter des potentiels de valorisation : traitement de biomasse avec des sargasses fraîches et des déchets verts et agricoles pour obtenir des granulés de compost ; production de charbon végétal et de biomatériaux ; fertilisation des sols ; production de bioéthanol, etc. « Toutefois, bien que plusieurs projets aient été initiés, les initiatives développées dans les Antilles françaises n’ont pas encore atteint la phase industrielle », précise l’étude.

Cela est dû à plusieurs facteurs. La mise en place de filières de valorisation nécessite des investissements importants, en particulier pour le traitement des métaux lourds. Les sargasses présentent en effet des concentrations élevées en sels, en arsenic et parfois en chlordécone, ce qui limite fortement leur utilisation dans les secteurs agricole, cosmétique ou autres. Les réglementations françaises et européennes, plus strictes que dans d’autres régions du monde, renforcent encore ces contraintes.

Un autre enjeu majeur concerne le statut juridique de la sargasse. « Le fait d’être caractérisée comme une ressource ou un déchet ne permet pas la même latitude pour son traitement et sa valorisation. Ce point n’a pas encore été tranché au niveau national ou international », conclut le Cerom.

PM

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