Entre les Outre-mer et les centres de décision, il manque souvent ce qui fait décoller un projet : les bons réseaux. Diplômée de Harvard, passée par la banque d’affaires et aujourd’hui Présidente d’Innovation Outre-Mer (IOM), la polynésienne, Stéphanie Mareva Failloux veut précisément combler cet angle mort. À la tête d’un programme qui, en dix ans, a accompagné plus de 750 start-up et TPE ultramarines et mobilisé plus de 57 millions d’euros de financement, elle entend faire d’IOM une plateforme active et pérenne. Son pari : rapprocher les entrepreneurs ultramarins des investisseurs, des grands groupes et des cercles capables de faire changer les projets d’échelle. Pour Outremers360, Stéphanie Mareva Failloux revient sur sa vision et les ambitions de cette nouvelle phase pour IOM. Car pour sa Présidente, après dix ans de bilan, « le plus important, c’est ce qu’il reste à construire pour pérenniser et transmettre ».
Dix ans d'innovation ultramarine
Lancé en 2015 par Daniel Hierso, Innovation Outre-Mer est né d’un constat simple : les entrepreneurs ultramarins ne manquent ni d’idées ni de talent, mais d’accès aux capitaux, aux décideurs et aux réseaux capables de faire changer un projet d’échelle. En dix ans, ce programme de détection et d’accompagnement des talents entrepreneuriaux ultramarins s’est imposé comme le rendez-vous incontournable de l'innovation ultramarine : plus de 750 start-up et TPE accompagnées, 135 lauréats distingués et plus de 57 millions d’euros mobilisés.
Mais pour Stéphanie Mareva Failloux, arrivée à la présidence en 2025 après trois années passées à structurer IOM aux côtés de Daniel Hierso, le véritable enjeu n’est plus seulement le bilan. Il s’agit désormais de transformer un concours devenu incontournable en un écosystème durable, capable d’opérer toute l’année comme un « agent de confiance » au service des entrepreneurs ultramarins.

L’édition anniversaire des dix ans, IOM10, organisée en novembre 2025, à Station F, autour de plus de 50 partenaires, d’une vingtaine de fonds d’investissement, des grands groupes comme Engie, Accor, SNCF ou Suez, a marqué un tournant. Une réussite, mais aussi un point de bascule. « Mon rôle aujourd’hui, c’est de pérenniser cet écosystème de sorte qu’il survive à Daniel et à moi », explique-t-elle.
Un fonds d’investissement pour changer d’échelle
Parmi les dossiers structurants en parallèle de cette nouvelle phase figure la création d’un fonds d’investissement de capital risque dédié aux projets ultramarins, pensé pour accompagner des entreprises souvent confrontées à la rareté du capital privé et à un accès limité aux investisseurs traditionnels.
Une idée ancienne, qu’elle évoquait déjà avec Daniel Hierso dès leur rencontre et qu’elle a relancée activement à partir de 2023. Développé grâce au ministère des Outre-mer et la DGOM, la Banque des Territoires, et le groupe INCO, le projet avance et « nous devrions avoir des nouvelles concrètes bientôt », précise Stephanie Mareva Failloux.
Des salles de marché aux Outre-mer, l’art de bâtir des ponts
Son parcours éclaire sa méthode. Avant de présider Innovation Outre-Mer, Stéphanie Mareva Failloux a évolué chez Paribas puis Lehman Brothers à Londres et à Paris, après ses études aux universités de Harvard et de Cambridge. Elle est également présidente du Harvard Club of France, le réseau des anciens étudiants de Harvard, un réseau puissant qu'elle mobilise au service de l'impact social et environnemental.
De ces univers codifiés, structurés, exigeants, elle en tire une expérience qu’elle revendique aujourd’hui comme un levier pour comprendre ce qui manque encore aux entrepreneurs ultramarins. « J’ai toujours créé des ponts. C’est ma nature », dit-elle simplement.
Cette culture du réseau et de la gouvernance, elle entend aujourd’hui la mettre au service d’IOM. Là où Daniel Hierso se concentre historiquement sur les entrepreneurs et les projets, elle revendique une approche complémentaire qui intègre structure et gouvernance, pour pérenniser les actions. Car derrière les succès d’IOM demeure une fragilité : un modèle longtemps porté presque exclusivement par l’engagement bénévole. « On ne peut pas reposer éternellement sur l’énergie des bénévoles », insiste-t-elle.
Le concours IOM 2026 comme accélérateur de réussite
L’édition 2026 du concours restera un temps fort. Mais sa fonction évolue. L’idée n’est plus simplement de distinguer des lauréats : il s’agit d’accompagner des trajectoires entrepreneuriales sur le long terme. « On dit souvent aux start-ups : vous n’allez probablement pas lever des fonds cette semaine. Mais rencontrer des investisseurs aujourd’hui peut tout changer dans deux ou trois ans », explique la présidente.

Car même sans levée immédiate, ces échanges confrontent les entrepreneurs à des exigences réelles : business model, stratégie, crédibilité. « Ça force à se poser les bonnes questions. Même quand on ne veut pas lever de fonds, ça vaut de l’or. »
IOM, un accélérateur de maturation
Parmi les projets qui l’ont récemment marquée, Stéphanie Mareva Failloux cite d’abord Celestory, en Guyane, qui travaille sur une intelligence artificielle souveraine destinée aux entreprises pour préserver leurs données. En Martinique, SmartBiotic s’attaque à l’antibiorésistance, tandis qu’en Guadeloupe, Myditek développe des outils connectés pour optimiser les cultures agricoles et réduire l’usage d’eau et de pesticides. A la Réunion, la société RUNTECH construit des luminaires solaires qui résistent à toutes conditions climatiques, tandis qu'à Mayotte AYL3D conçoit des nouvelles prothèses 3D accessibles par tous.
Enfin, elle cite l'exemple du néo-calédonien Terciel qui construit des hydroports modulaires et relocalisables particulièrement pertinents pour les îles, et le polynésien Airaro, qui a mis en place le système de climatisation à l’eau de mer (SWAC) de l'hôpital de Tahiti, et a permis ainsi de réduire sa consommation énergétique de plus de 90%.
Des territoires-laboratoires encore sous-estimés
Pour Stéphanie Mareva Failloux, les Outre-mer concentrent certains des plus grands enjeux de souveraineté française, énergétique, alimentaire, environnementale, tout en restant trop souvent à l’écart des circuits de décision et d’investissement. « Grâce aux Outre-mer, la France dispose de 97 % de son espace maritime. Pourtant, beaucoup continuent à sous-estimer leur potentiel », observe-t-elle.
À ses yeux, ces territoires sont pourtant de véritables laboratoires d’innovation, qui paradoxalement ont souvent du mal à déployer leurs solutions. Le frein n’est pas toujours technologique ni même financier. Il est parfois politique, économique ou culturel. Dans plusieurs territoires, dit-elle, des innovations doivent d’abord réussir ailleurs avant d’être reconnues localement. « Nul n’est prophète en son pays », glisse-t-elle.
Pour autant, Stéphanie Mareva Failloux refuse une logique de confrontation avec les grands groupes ou les acteurs historiques des économies ultramarines. « Pour que ça marche, il faut collaborer et embarquer tout le monde », affirme-t-elle. Son pari : démontrer que soutenir ces projets est dans l'intérêt économique de tous les acteurs. Sa conviction repose sur une idée simple : réconcilier entrepreneuriat et finance. « La finance n’est pas l’ennemi. C’est un outil extraordinaire d’allocation. Si on veut réussir les transitions, il faut attirer le capital vers les bons projets. »
Trois nouveaux piliers pour changer d’échelle
En 2026, IOM prend une nouvelle ampleur : d’un événement annuel, il devient une dynamique portée par trois piliers complémentaires.
Le premier, l'IOM Club, est la communauté au cœur du dispositif, connectée via une plateforme pour faciliter les interactions. Il reprend l'esprit du concours et de la semaine d'immersion, mais les décline en plusieurs temps forts répartis sur l'année, sessions expertes mensuelles avec des investisseurs, des entrepreneurs aguerris ou des grands groupes, événements hybrides accessibles à une communauté mondiale, ainsi que du mentorat plus ciblé. Le lancement officiel aura lieu lors de VivaTech, le 17 juin, au ministère des Outre-Mer.

Le deuxième pilier, IOM Advisory, est la branche conseil : un service destiné aux institutions et aux entreprises souhaitant comprendre et adresser les enjeux de l'innovation ultramarine. C'est aussi le levier de revenus récurrents qui permettra à l'association de ne plus dépendre quasi exclusivement des subventions publiques. « Chaque année, on passe un temps considérable à chercher de l'argent pour fonctionner, dit Mareva. C'est du temps qui n'est pas dédié aux porteurs de projets. »
Le troisième pilier, celui qui la passionne le plus à titre personnel, est en construction : l'IOM Foundation, un fonds de dotation à impact inspiré du modèle anglo-saxon de la venture philanthropy. Il s'agit d'apporter du capital catalytique, un capital prêt à supporter le risque sur le long terme, pour faire émerger des projets à fort impact environnemental ou social dont la profitabilité prendra du temps. « Ce n'est pas de la subvention, ce n'est pas du don, c'est de l'equity patient, explique-t-elle. Pour convaincre le capital d'aller là où il ne va pas naturellement, il faut lui démontrer que c'est dans son intérêt. »
Une bataille de long terme
Pour Stéphanie Mareva Failloux, l’enjeu dépasse largement le seul entrepreneuriat. À travers les start-ups ultramarines, c’est une autre vision du développement qu’elle défend : des territoires moins dépendants, plus souverains, capables de transformer leurs contraintes en leviers d’innovation. L’urgence, selon elle, est réelle. « Si dans dix ans on en est encore au même point, c’est qu’on aura échoué », prévient-elle.
Son pari est justement d’éviter cet échec : faire en sorte que les Outre-mer ne soient plus perçus comme des périphéries à accompagner, mais comme des territoires stratégiques, capables d’inventer des réponses aux grands défis contemporains auxquels nous faisons face : énergie, alimentation, climat, santé.
Calendrier IOM 2026 : quelques rendez-vous et temps forts 20 mai - Session expert Événement hybride autour des diasporas avec Marc Alain Boucicault, le fondateur de Banj, le principal écosystème startups haïtien. 17 juin – pendant VivaTech Lancement officiel de la nouvelle phase d’Innovation Outre-Mer au Ministère des Outre-mer Septembre – Brazzaville Participation aux Journées de l’innovation du bassin du Congo (JIBC) avec des startups ultramarines. Automne 2026 Séquence innovation et entrepreneuriat portée par le ministère des Outre-mer. Semaine du 23 novembre - Semaine IOM11 11ᵉ édition d’Innovation Outre-Mer à Paris, avec clôture prévue à Station F le 27 novembre Début décembre – Polynésie Outre-mer French Tech Days organisés par la French Tech Polynésie, partenaire IOM. |





















