Portrait. Médecin, sociologue, mécène, bâtisseur sur les territoires: l’itinéraire du Guadeloupéen Pierre Sainte-Luce, homme du Tout-Monde

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Portrait. Médecin, sociologue, mécène, bâtisseur sur les territoires: l’itinéraire du Guadeloupéen Pierre Sainte-Luce, homme du Tout-Monde

Médecin de formation, chef d’entreprise par audace, sociologue par nécessité, écrivain par intime urgence, Pierre Sainte-Luce avance à la croisée des mondes. En Guadeloupe comme à Paris ou dans la Caraïbe, dans ses établissements de santé comme à la tête du comité des mécènes de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, il défend une même conviction : un territoire se soigne autant qu’il se raconte. Alors qu’il apparaît aujourd’hui comme le seul repreneur potentiel de la compagnie Air Antilles, avec un projet encore en cours de consolidation avant l’échéance judiciaire du 5 mars, cet entrepreneur atypique poursuit une trajectoire singulière. Héritier d’une mémoire fragmentée qu’il s’emploie à recomposer, disciple revendiqué du « Tout-Monde », il trace une ligne entre transmission et influence, réconciliation et affirmation. Pour Outremers360, il revient sur ce qui relie ses engagements et sur la vision d’un homme qui ausculte la société comme il soigne un patient.

Médecin bâtisseur

Le 29 janvier dernier, lorsque Pierre Sainte-Luce inaugure la clinique Wataki à Saint-Martin, le geste dépasse la simple ouverture d’un établissement de santé. Dans cette île carrefour de la Caraïbe, marquée par l’éloignement, les fractures sociales et la pluralité linguistique, la création d’une structure médicale moderne relève d’un acte stratégique. Il s’agit de combler un manque, mais aussi de consolider un territoire.

Formé à la médecine avant de se tourner vers les sciences humaines, Pierre Sainte-Luce observe la Guadeloupe et, plus largement, la Caraïbe comme on ausculte un patient. « La sociologie m’aide à interpréter les signaux faibles de la société qui m’entoure », confie-t-il. Son approche se veut holistique, attentive aux fragilités comme aux dynamiques profondes du territoire.

Une créolisation sous tension

« Être un homme du Tout-Monde, c’est embrasser notre identité culturelle plurielle », affirme-t-il, revendiquant l’héritage composite des Antilles, amérindien, européen, africain, comme le socle d’une créolisation, presque précurseur. Issu d’une société déjà traversée par les circulations et les métissages, il estime que cette position permet « de mieux appréhender les dynamiques d’interactions entre les populations qui donnent naissance à de nouvelles identités ». Dans le sillage d’Édouard Glissant, il défend l’idée que l’on peut « changer en échangeant avec l’autre, sans se perdre ni se dénaturer ». Aux Antilles, dit-il, se joue déjà « l’expérience de l’avenir du monde ».

Mais cette vision n’ignore pas les tensions. « Nous vivons un moment difficile », reconnaît-il. Les fractures identitaires traversent aussi les sociétés créolisées ; le métissage n’a pas effacé les sensibilités liées à la couleur de peau ou à l’appartenance sociale. Les crispations observées en France continentale trouvent un écho local. L’homme du Tout-Monde, dans cette perspective, n’est pas une figure apaisée : il évolue au cœur des contradictions contemporaines. Pierre Sainte-Luce en prend acte, tout en refusant de renoncer à l’idéal de circulation et de dialogue des identités.

Écrire le récit commun, célébrer les 25 ans de la loi « Taubira »

Pour lui, l’histoire de l’esclavage appartient pleinement à l’Histoire de France. Son engagement au sein de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage prolonge cette conviction d’inscrire cette mémoire dans un cadre partagé, pédagogique et structurant. Une démarche d’autant plus significative cette année, marquée par le vingt-cinquième anniversaire de la loi du 21 mai 2001, dite « loi Taubira », par laquelle la République a reconnu la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Chez Pierre Sainte-Luce, l’écrivain, le sociologue et le mécène se rejoignent dans une même exigence : relier la mémoire au destin commun : « Aux côtés du Président de la Fondation, Jean-Marc Ayrault, nous travaillons pour que l’histoire des territoires d’Outre-mer marqués par l’esclavage, soit pleinement connue et enseignée. Il s’agit de faire entrer cette mémoire dans la conscience collective, auprès de la population française. »

Dans le prolongement de cet engagement mémoriel, il appelle à renforcer le mécénat et l’action collective autour de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage. « Il est essentiel que davantage de partenaires nous rejoignent », insiste-t-il.

Construire au cœur des circulations

« Les sites historiques et culturels ne sont pas de simples lieux de mémoire : ils constituent de véritables leviers d’influence culturelle, politique et économique », affirme Pierre Sainte-Luce. Activés par des usages éducatifs, artistiques ou touristiques, ils génèrent des retombées durables, structurent des circuits économiques locaux et renforcent l’attractivité des territoires. Son habitation « Fonds Rousseau » datée de 1660, à Schoelcher en Martinique, ainsi que son ancienne fabrique « Poterie Fidelin » de 1760  participent ainsi à la transmission de l’histoire tout en s’inscrivant dans une dynamique de développement régional.

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Cette vision irrigue également sa démarche entrepreneuriale. De la même manière qu’il pense le patrimoine comme un outil structurant, il conçoit la santé comme un levier d’organisation territoriale et l’inscrit dans un réseau de circulations régionales, où coopération et complémentarité deviennent des enjeux stratégiques à l’échelle caribéenne.

La transmission comme matrice

À l’origine de cette cohérence revendiquée, une figure tutélaire a marqué le destin de Pierre Sainte-Luce, celle du Professeur Bertène Juminer. Recteur, écrivain, intellectuel engagé, proche d’Édouard Glissant, il a profondément marqué le parcours de Pierre Sainte-Luce. « Tout découle de cette rencontre », affirme-t-il. Et d’ajouter : « Il m’a laissé un héritage immense : celui de l’engagement, de la dignité et de la responsabilité envers notre peuple. »

C’est sans doute là que se noue l’unité derrière la diversité. Chez lui, la médecine devient engagement social, l’entreprise un outil de structuration, la sociologie une grille d’analyse, l’écriture un vecteur de mémoire. L’homme du Tout-Monde, tel que le pensait Glissant, est un être relationnel. Pierre Sainte-Luce en propose une traduction concrète, portée par l’action, l’engagement et l'urgence de transmettre. 

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