Lutte contre les atteintes à l’environnement : le CESAN en première ligne, « véritable colonne vertébrale de la lutte contre les infractions environnementales », selon son commandant, le général Bouillié

©SIRPA / Gendarmerie / R. Culpin

Lutte contre les atteintes à l’environnement : le CESAN en première ligne, « véritable colonne vertébrale de la lutte contre les infractions environnementales », selon son commandant, le général Bouillié

« La maison brûle et nous regardons ailleurs. » Ces mots, prononcés en 2002 par le président de la République Jacques Chirac lors du Sommet de la Terre de Johannesburg, marquent un tournant politique et institutionnel dans la prise de conscience des enjeux environnementaux. Dès le début des années 1990, la gendarmerie nationale avait pourtant engagé ses premiers enquêteurs spécialisés dans la lutte contre les atteintes à l’environnement, avant une structuration renforcée avec la création de l’OCLAESP en 2004. Cette trajectoire aboutit, à l’été 2023, à la création du Commandement pour l’environnement et la santé (CESAN). Nommé à sa tête le 1er mars 2025, le général de division Fabrice Bouillié fixe des priorités claires : renforcer les capacités des enquêteurs, accompagner les élus locaux et s’attaquer aux filières de criminalité environnementale, en particulier en Outre-mer, où l’insularité accentue la vulnérabilité des territoires. Il revient, pour Outremers360, sur les missions du CESAN et présente les actions concrètes menées dans les territoires ultramarins, confrontés à des risques environnementaux et sanitaires accrus.

4 500 enquêteurs sur tout le territoire

Chargé de « piloter, conduire et animer l’action de l’institution face aux atteintes à l’environnement et à la santé publique », le CESAN se positionne comme une structure d’animation et d’appui au service de l’ensemble de la gendarmerie : prévention, surveillance, contrôle, police judiciaire, renseignement et accompagnement des territoires, notamment des élus. Il apporte des appuis opérationnels, juridiques et techniques, développe des innovations technologiques et numériques et revendique une capacité de projection en gestion de crise.

Sur le plan de la gouvernance, le général Fabrice Bouillié précise qu’il n’exerce pas « d’autorité hiérarchique directe » sur les enquêteurs, mais une autorité fonctionnelle, garantissant la doctrine d’emploi et les grandes orientations. L’architecture repose sur deux niveaux complémentaires : une tête de réseau, avec l’OCLAESP et ses « 120 enquêteurs spécialisés » dédiés à la lutte contre la criminalité organisée, et un maillage territorial dense d’environ 4 500 enquêteurs formés, répartis « jusqu’à la brigade », avec l’ambition d’avoir, au plus près du terrain, une compétence environnement-santé. Ce dispositif s’appuie également sur des unités naturellement exposées — nautiques, fluviales, littoral ou haute montagne, et sur l’engagement de réservistes, mobilisés en appui des missions du CESAN.

Outre-mer : déchets, espèces protégées, criminalité organisée… un effet « loupe »

En Outre-mer, les atteintes à l’environnement prennent souvent « une autre acuité », souligne le général Bouillié, l’insularité et l’éloignement des filières de traitement agissant comme de puissants facteurs aggravants. Les déchets en constituent l’exemple le plus visible : des véhicules hors d’usage (VHU) abandonnés au bord des routes à la collecte informelle puis au stockage illégal sur des terrains privés ou communaux, jusqu’à de véritables filières structurées qui contournent les coûts de dépollution et de traitement. Dans certains territoires ultramarins, ces carcasses sont même exportées illicitement par containers, avec des documents de traçabilité falsifiés, générant des profits criminels.

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Autre priorité du CESAN : la lutte contre les trafics d’espèces protégées, particulièrement actifs dans la zone océan Indien et en Guyane, où des filières internationales alimentent une demande ciblant oiseaux endémiques, reptiles, amphibiens ou arachnides. « La protection du vivant fait pleinement partie de notre champ d’action », insiste le général. En Guyane, enfin, l’orpaillage illégal illustre la dimension systémique de la criminalité environnementale : déforestation, trafic de mercure, pollution durable des sols et des cours d’eau, atteintes à la biodiversité et impacts sanitaires sur les populations. Face à ces phénomènes, le CESAN privilégie une logique d’entrave durable, visant à « faire mal au modèle économique criminel » plutôt qu’à traiter uniquement les conséquences visibles.

Partenariats et accompagnement : une action coordonnée du CESAN en Outre-mer

En Outre-mer, et tout particulièrement en Guyane, l’action de la gendarmerie s’appuie sur des partenariats structurants, au premier rang desquels la coopération avec les armées. Le général Bouillié renvoie à l’opération Harpie, engagée contre l’orpaillage illégal, et défend une stratégie d’entrave ciblée : « faire mal au modèle économique » en s’attaquant aux réseaux logistiques, équipements, pirogues, carburants, cyanure, mercure, plutôt que de frapper uniquement les sites. 

Le CESAN se veut également fédérateur interministériel, en animant des travaux associant Intérieur, Justice, Agriculture, Transition écologique, Finances et opérateurs publics, avec un objectif assumé : rendre un droit complexe réellement mobilisable sur le terrain. Cette logique de coopération se prolonge dans l’accompagnement des élus, présenté comme une priorité. « J’ai besoin de voir un gendarme », rapporte le général, pour expliquer l’importance du gendarme de contact, formé et identifié localement, mais aussi de l’outillage opérationnel.

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Applications mobiles (Enviro’Gend), diagnostics environnementaux menés avec les communes (Diag’Gend), plateforme dédiée aux élus (Gen’élu) et dispositif pilote Protect’Envi offrent des solutions concrètes, de la qualification des infractions à la lutte contre les dépôts sauvages, avec une logique de procédure « clé en main ». Conscient des réalités ultramarines, fracture numérique, petites communes, accès réseau inégal, le CESAN assume un cap pragmatique : des outils simples, mais juridiquement solides, au service des territoires.

Sensibiliser la jeunesse

Le général Bouillié revendique également une stratégie de prévention tournée vers la jeunesse et les publics professionnels, à travers une présence renforcée lors d’événements grand public (salons, portes ouvertes) et de campagnes saisonnières consacrées aux incendies, aux abandons d’animaux ou aux dépôts sauvages. Il annonce surtout le lancement d’un chantier de sensibilisation dédié aux lycées professionnels, afin d’aborder à la fois les risques environnementaux, le cadre réglementaire, mais aussi les pressions exercées par des groupes criminels sur certaines professions exposées par des dépôts illégaux de déchets sur certains terrains ciblés, menaces ou tentatives de corruption.

20 millions d’euros par an et 51 468 infractions constatées en 2024

Le général Bouillié avance un ordre de grandeur révélateur de l’ampleur de la délinquance environnementale : 51 468 infractions constatées en 2024 et environ 20 millions d’euros d'avoir criminels saisis par an qui finissent, in fine, dans les caisses de l’État. Il appelle toutefois à la prudence dans la compréhension des montants d’« avoirs saisis », rappelant que certaines valorisations correspondent à du matériel détruit ou non revendu, et ne constituent pas des recettes immédiatement mobilisables.

Innover : imagerie satellitaire et coopérations européennes

L’innovation constitue également un levier stratégique pour le CESAN. Le général Bouillié évoque un partenariat avec le CNES visant à renforcer l’exploitation de l’imagerie satellitaire afin de mieux détecter déforestations, dépôts sauvages ou pollutions, et ainsi « repérer des signaux faibles » susceptibles d’orienter l’action des enquêteurs. Il cite également le projet européen HELIX, développé avec l'Espagne et l'Italie, mobilisant imagerie et drones, ainsi que des coopérations internationales, notamment avec le Brésil sur le plateau des Guyanes, pour lutter plus efficacement contre les atteintes environnementales transfrontalières.

Priorités 2026 : déchets, bois, PFAS

Pour 2026, le général Bouillié identifie trois priorités majeures pour l’action du CESAN. En premier lieu, la question des déchets, qu’il qualifie de « véritable problème » en métropole et « plus encore en Outre-mer », où l’insularité et la saturation des filières accentuent les risques environnementaux et sanitaires. Autre enjeu jugé sous-estimé : le trafic de bois, alimenté par des filières illégales à dimension internationale, qui fragilisent les écosystèmes et l’économie légale. Enfin, les PFAS s’imposent comme « le sujet de la décennie à venir », à la croisée des normes sanitaires, de la gestion de l’eau potable et des enjeux d’ordre public, tant les questions de coût, de confiance et de responsabilité sont appelées à s’intensifier.

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Au-delà des chiffres, le CESAN revendique une ambition plus large : structurer durablement l’action publique face aux atteintes à l’environnement et à la santé. « Créer une colonne vertébrale », selon les mots du général Bouillié, capable de relier les enquêteurs de terrain, les élus, les administrations, les partenaires internationaux et, au-delà, les citoyens eux-mêmes. Car la criminalité environnementale ne relève pas seulement de réseaux organisés : elle s’ancre aussi dans des comportements du quotidien, des négligences ou des renoncements collectifs. 

En Outre-mer comme dans l’Hexagone, la lutte passe donc autant par la répression que par la prévention et la sensibilisation, notamment auprès des jeunes générations. Un message assumé par le CESAN : face aux atteintes à l’environnement et à la santé publique, tout le monde est concerné.