Logement social en Outre-mer : Brayen Sooranna, directeur Outre-mer de l’Union sociale pour l’habitat (USH), alerte sur l’urgence d’une programmation pluriannuelle adaptée aux réalités locales

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Logement social en Outre-mer : Brayen Sooranna, directeur Outre-mer de l’Union sociale pour l’habitat (USH), alerte sur l’urgence d’une programmation pluriannuelle adaptée aux réalités locales

Dans les Outre-mer, la crise du logement social se joue sur plusieurs fronts : tensions foncière, surcoûts, délais d’approvisionnement longs, aléas climatiques, normes inadaptées et complexes, augmentation constante de la demande. Directeur Outre-mer de l’Union sociale pour l’habitat (USH), Brayen Sooranna défend une approche sur mesure, plus stable et mieux adaptée aux réalités locales. Pour Outremers 360, il détaille son principal objectif de soutenir les bailleurs ultramarins dans leur mission de bâtisseurs de cadre de vie, de lien social et d’innovation.

 

L’USH, une maison commune au service des bailleurs et des Outre-mer

« Notre rôle en Outre-mer consiste à la fois à défendre le secteur, à accompagner les organismes, notamment via une action professionnelle dédiée et à produire des analyses thématiques », résume Brayen Sooranna. Ce travail est conduit avec les directions métiers de l’USH et les Associations Régionales des Maîtres d’Ouvrages Sociaux (ARMOS).

Concrètement, cette mission se traduit par des échanges réguliers avec les pouvoirs publics, les collectivités, les organismes et leurs ARMOS ainsi que l’ensemble des partenaires de l’écosystème du logement, dont les associations, mais aussi par un travail d’information pour mieux faire connaître la réalité du métier de bailleur social.

Car le logement social reste entouré de nombreuses idées reçues. « Il faut démystifier », insiste-t-il. Contrairement à une perception tenace, le secteur en Outre-mer ne dispose pas de marges financières abondantes et demeure confronté à des besoins d’investissement importants : « Les bailleurs sociaux ont besoin de moyens financiers consolidés et d’un cadre de travail, notamment administratif, adéquate. » Selon lui, toute nouvelle ponction financière supplémentaire fragiliserait la capacité à produire et à rénover des logements », en particulier dans les territoires ultramarins où les équilibres sont plus sensibles.

Dans les cinq DROM, le parc social compte environ 180 600 logements pour 103 400 demandes. Malgré une reprise (+28%) il y a trois, la production locative demeure fragile : 2 841 logements livrés en 2022, 3 633 en 2023, puis 3 513 en 2024.

Dans les collectivités d’outre-mer, les volumes sont plus modestes, avec environ 16 800 logements en Nouvelle-Calédonie et un peu plus de 4 000 en Polynésie française, ce qui n’élève en rien l’importance de l’action du secteur pour les familles modestes et très modestes. Autant de réalités qui illustrent la diversité de chaque territoire où l’USH intervient.

Dérèglement climatique : quand l’habitat en première ligne

Cyclones plus fréquents et puissants, inondations, sécheresses, raréfaction de l’eau : les épisodes s’enchaînent dans les Outre-mer, et les bailleurs se retrouvent « en première ligne », à la fois pour réparer, reloger, sécuriser, mais aussi pour repenser la façon de bâtir.

Pour Brayen Sooranna, le sujet n’est pas seulement environnemental, il est aussi opérationnel. En Guyane, par exemple, l’existence de deux saisons imposent des temps de chantiers spécifiques. Dans l’océan Indien, les bailleurs ont été très réactifs pour reconstruire et soutenir les populations sinistrées du parc après les cyclones tels que Chido à Mayotte et Garance à La Réunion.

Déplacement d’Emmanuelle Cosse, ancienne ministre et Présidente de l’USH à Mayotte © DR

Au-delà des problématiques existantes, l’on voit apparaitre de nouveaux phénomènes comme dans les Antilles où la corrosion liée aux échouements de sargasses qui interroge sur l’état du bâti et l’occupation des logements. Et la diversité des climats rappelle qu’une solution standard n’existe pas.

Face à ces défis, il ne s’agit pas de « verdir » pour cocher une case, mais de déployer des solutions concrètes et de renforcer le confort thermique, l’adaptation bioclimatique, la résilience du bâti et des quartiers, et la structuration de filières locales. Les bailleurs sociaux sont déjà dans l’action.

Fabriquer du lien social

Le logement social n’est pas un simple toit, c’est un point d’ancrage dans des territoires où l’accès à l’emploi, aux transports, aux services, à l’eau, à l’électricité peut être inégal. « Construire du logement isolé, sans penser à ce qu’il y a autour, n’a pas de sens », insiste Brayen Sooranna.

Les bailleurs, explique-t-il, « bâtissent des environnements dotés d’équipements, d’espaces de proximité, de médiation, d’animation, de jardins partagés, de services aux habitants, de réponses aux besoins des jeunes, des familles monoparentales, des personnes en situation de handicap…sans oublier un dérèglement démographique dans plusieurs territoires qui demande d’adapter les logements aux besoins des séniors. »

Les bailleurs intègrent également dans leur réflexion l’évolution des profils de ménages, familles monoparentales, personnes victimes de violences intrafamiliales, et travaillent, en amont, sur les besoins sociaux émergents : « Le métier de bailleur, ce n’est pas seulement construire et loger, c’est aussi tout ce qui se passe autour du logement », résume Brayen Sooranna.

Il y a aussi de la clarification à apporter sur les missions des bailleurs. Par exemple, dans certains territoires, les bailleurs sont parfois attendus sur des missions qui relèvent presque du maintien de l’ordre. « Ce n’est pas leur métier et ils contribuent déjà par leurs actions de proximité avec les habitants », rappelle Brayen Sooranna. Si des dispositifs de gardiennage et de médiation sont mobilisés avec les moyens disponibles, les bailleurs n’ont ni la vocation ni les prérogatives légales pour se substituer aux forces de sécurité lorsque des phénomènes comme le trafic de stupéfiants touchent certains quartiers.

Leur action se concentre donc sur leur champ d’intervention et la qualité du cadre de vie. Cela passe notamment par la création d’équipements de loisirs et sportifs, le renforcement des services aux habitants ou encore le développement de dispositifs de médiation de proximité. À La Réunion comme en Guadeloupe, des initiatives de déploiement de médiateurs de terrain, illustrent l’engagement des bailleurs en faveur de quartiers plus vivants et plus apaisés. En Nouvelle-Calédonie, les bailleurs ont soutenu les populations pendant et après les émeutes de mai 2026.

Séminaire en Guyane organisé avec l’ARMOS de Guyane © DR

Foncier, surcoûts, normes : penser des règles spécifiques aux Outre-mer

Pourquoi ça coince encore ? D’abord le foncier qui reste rare, cher et souvent à aménager, à équiper et à viabiliser. Ensuite les surcoûts, les délais d’approvisionnement et la fragilité des chaînes logistiques internationales. Mais Brayen Sooranna pointe surtout un angle mort : « des normes et procédures qui peinent à intégrer les réalités ultramarines en amont. »

Un exemple concret : la question du marquage CE pour certains matériaux. Selon lui, ce cadre limite l’accès à des produits de pays voisins non européens, parfois plus adaptés au climat, et pousse paradoxalement à importer des matériaux avec davantage de coûts, de délais et d’inadéquation. D’où une double demande : appliquer enfin la dérogation au marquage CE, acté par l’Union Européenne il y a deux ans, et, in fine, aller vers la création d’un marquage RUP (régions ultrapériphériques) mieux calibré aux spécificités locales, plutôt que de reproduire mécaniquement les règles de la France hexagonale.

Selon le directeur Outre-mer de l’USH, la mise en œuvre effective du troisième plan logement Outre-mer 3 (2024-2027) « se fait attendre », et reste encore inégale selon les territoires. Il apporterait pourtant un cadre plus clair, territorialisé, avec une gouvernance et des priorités lisibles. Le directeur insiste, il ne faut pas « diluer les Outre-mer dans des cadres nationaux trop généraux, au risque d’effacer les singularités. » Les changements institutionnels de ces trois dernières années nécessitent la tenue d’une « conférence du logement outre-mer » pour reposer les constats, les besoins et les solutions sur la table.

Enfin, Brayen Sooranna plaide pour une programmation budgétaire pluriannuelle du logement social, comme pour l’enseignement supérieur et la défense, afin de donner de la visibilité sur plusieurs années, stabiliser les financements, éviter de « rejouer la même bataille » chaque année, et permettre aux opérations, longues par nature d’aller au bout des projets. Dans cette perspective, il défend l’idée de mobiliser davantage les fonds européens, comme le FEDER, pour soutenir l’investissement, au moment où certains dispositifs se sont raréfiés et où les collectivités se retrouvent parfois à compenser.

Participation à une mission de réflexion sur la rénovation urbaine en Nouvelle-Calédonie © DR

Le bailleur, bâtisseur de cadre de vie… et d’innovation

Pour Brayen Sooranna, une conviction revient : « le logement social ultramarin est un concentré de défis contemporains - climat, coût de la vie, cohésion sociale, aménagement - et un révélateur de ce qui attend aussi d’autres territoires ».

« Ces expériences ultramarines peuvent inspirer l’Hexagone, appelé lui aussi à faire face à des contraintes climatiques croissantes. » Sans réduire ces territoires à un simple « laboratoire », Brayen Sooranna rappelle que les Outre-mer connaissent depuis des siècles : cyclones, contraintes climatiques, isolement et éloignement géographique. Une expertise de terrain qui, selon lui, mérite aujourd’hui d’être pleinement reconnue et mieux valorisée à l’échelle nationale au regard des défis actuels.

Dans ce paysage, l’USH a un rôle d’interface et de catalyseur, et les bailleurs, celui d’acteurs complets, à la fois constructeurs, gestionnaires, partenaires des collectivités, employeurs, animateurs de quartiers, parfois même amortisseurs de crise. « Le logement social est un thermomètre des territoires. Lorsqu’il va mal, la société se fragilise » alerte Brayen Sooranna. Un signal faible en apparence, mais que les Outre-mer vivent déjà à bas bruit, et que l’Hexagone pourrait bientôt, sur de nombreux sujets, connaître à son tour.